Tenir, tenir l’attention face à la promesse d’un silence – tenir, sans vaciller, le bon bout, même du bout des ongles.
Tenir les mains supines avec une vitalité en pointillée, espacée, de bouts.
Tenir à la surface du développement face à l’indifférence, à la sidération et horizons sans visages de la peur, aux révoltes d’un corps qu’on déchaîne et déshabille sans ménagement, aux utopies passagères – évidement se penser herculéen, colossal, souverainement debout.
Tenir chaque jour comme l’opportunité de déploiement pour un affect inconnu, nécessaire à conquérir, à dompter, à soudoyer par de grandes promesses ou de petits bouts de rien.
Tenir chaque jour comme un espace mental où une seule idée peut-être amener à progressivement à, non pas se plus tenir grande et fière, mais simplement debout.
Malgré la fatigue que le congé autorise à se déployer. Malgré l’existence insistante de parties de mon cou ou de mon dos. Chercher les colis. Quelques colis dans une consigne automatique. Se mettre debout. Être debout. Se déplacer. Étrange phénomène que les métamorphoses de l’échange de biens entre particuliers par armoire interposée. Mobilisé une demi-heure pour un tiers du prix de livraison que ne le serait une livraison à domicile. Trajet impératif sous cinq jours autour duquel s’agrège d’autres missions : des courses plus ou moins quotidiennes (le soda et l’eau gazeuse), hebdomadaires (les poulets, les poissons et les œufs, un gros chou, des petits poids congelés, des lentilles et des haricots, du thé, de la chicorée et du café) ou mensuelles (le savon, le magnésium, parfois une crème hydratante), les passages à la salle de gymnastique ou à la salle de fitness.
La vendeuse m’avait prévenue que le colis était assez lourd, assez pour se souvenir du casier à l’étage supérieur de l’armoire, de la préparation physique avant de le prendre. L’anglais a une belle expression, « bracing yourself », pour saisir ce moment où l’on se contracte avant un effort particulier ou un impact. L’expression plus familière de « serrer les fesses » s’en rapproche. J’avais saisis le colis des deux mains, laissé glisser les long des paumes jusqu’à son centre puis ramené à mon torse. Toute une vie de petits boulots.
Le colis, couvert de scotch plastique marron, était décevant au premier abord. Si l’attrait de la bonne occasion motivait l’achat, la lourdeur des ouvrages, le travail de nettoyage qu’un premier coup d’œil suppose, la largeur des ouvrages qui déborderaient certainement de mes étagères, la gravité du sujet en ce jour de congé sans importance et l’urgence de la réfrigération de mes courses en ce temps de canicule me décourageait à les sortir. Ils sont délaissés quelques heures dans la voiture chaude.
L’annonce pour les 6 volumes de l’édition psychiatrique de l’Encyclopédie Médicale-Chirurgicale de 1990 m’avait surpris par son prix faible puis par le coût ridicule de livraison – inférieur à cinq euros. Avec la vendeuse, nous avions tenté de vérifier sans succès le type de livraison choisie, puis décidés d’annuler la vente auprès du livreur et de recommencer.
Il y avait quelque chose d’insolite à envoyer à travers toute la France des colis si lourds pour si peu, à faire porter des colis d’un accord commun sans grande valeur pour les prix de quelques petits pains. Devoir en porter la charge un moment rendait proche, palpable, sensible la réalité niée des livreurs de colis en t-shirts, joggings et baskets ou chaussures de sécurité entrant et sortant des ronds-points et des parkings de supermarché en utilitaires blancs.
Parfois rutilants, ceux qui m’intéressent sont ceux qui sont éraflés de traces noires laissées par des plastiques et des caoutchoucs de protection sur la route, les bâtiments ou les quai de livraison, les flancs cabossés et écaillés par le ciment des murs, la serrure de coffre chromée cadenassée égratignée, les marches-pieds recroquevillés rendu inutilisable contre le véhicule, les parechocs pendant laissant apparaitre à leur emplacement d’origine les accroches et clips de fixations de la carrosserie.
Ces hommes, peu importe l’origine, brulés par la course, me passent et me dépassent, le regard au loin planant sur le goudron comme les mirages sur une route brulante. Cartographiant des routes aux arrêts multiples et aux dangers multiples que sont les autres véhicules et les pannes électroniques de portables, de consignes, de scanneurs, de véhicules, les radars et les forces de l’ordre, planifiant leur tournée avec des applications du nom d’Optimoroute, Shipday, Portatour, Woopit, Spoke, RoadWarrior et Zero Route Planner, ils ne cessent de me fasciner comme le fond liquide du futur. Je suis un ien-cli avec mon objet. Eux sont des sujets dans le flux de la circulation.
Si la carte potentielle recouvre tout la terre, le territoire intense de ses livreurs tient sur écran de la taille d’un paquet de cigarette. Mais que de joies, tristesses et dangers dans cette « map » simplifiée à ses routes. Simple comme le fût les tracés de la ville de Nipur sur les tablettes d’argile il y a environ 3500 photographié par Hermann Hilprechtles.
Comme des étendards, les cannettes de boisseau énergisantes aux couleurs prometteuses ou menaçantes trônent sur les portes-gobelets de l’habitacle. Ligotés au volant de leur baleine blanche pendant la semaine, j’ai pu entendre s’exprimer ces livreurs pendant un stage de remise de points de permis. J’y assistais pendant un week-end puisque moi aussi, j’étais pris dans l’engrenage du « rouleur ».
Propre au relation qui lie le néolibéralisme à la vie juridique, il n’y a pas de bien ou de mal ici. Pour un livreur, un commercial ou un type du bâtiment, le permis est ici un simple capital de points à gérer sur un temps de travail. Sur la route, des fautes sont commises systématiquement par tous, il s’agit de ne pas se faire attraper. Il y a des sanctions financières, des incitations positives et négatives, le sujet se déploie dans un monde de signes et non des limites. Pour un débutant plus ou moins fragile, la culpabilité pourrait le saisir et le corriger. Pour un rouleur, un alcoolique ou un fonceur, d’autres choses ont une réalité bien plus palpables. Une fois compétent, devenu « rouleur », tout peut-être réduit à un jeu avec sa part de chance et malchance.
Malgré les tentatives de prévention du psychologue de la route, le moralisme n’a pas d’accroche pour ses individus au regard pur, calciné à une forme simple. Les étrangers à leurs monde, leurs entreprises, leurs patrons sont tous désynchronisés, hypocrites. Tous sachant et tous coupables. Les livreurs payent le prix fort de la désorganisation syndicale actuelle mais aussi de leur vision individuelle, guerrière, quasi-mystique du monde. Seul le travail bien fait et efficace prouve quoique ce soit. Livrer à temps et rentrer au quai de déchargement sans amendes.
J’ose encore ma fatigue et ma lenteur. J’insiste encore sur la valeur à découvrir de son sens. J’hésite aussi devant ses cannettes multicolores à me plier à l’impératif énergétique de notre monde actuel. J’entre dans les blancs de mon calendrier sans conscience autre que dormir, me souvenir et me préparer.
La vendeuse m’avertissait : « Bonjour, Je suis en train de refaire l’annonce, les livres appartenant à mes parents. Je les ai à nouveau feuilleté et je suis tombée sur des passages surlignés dans les livres… ». Peut-être s’agit-il d’une formule toute faite. Peut-être le père est psy, peut-être la mère est psy, peut-être les deux… Je me permet de creuser. Qu’ai-je comme éléments?
Je dois à mon tour me désaisir de cette lecture-écriture pour m’épargner un peu et me préparer au travail salarié à venir.
S’en tenir aux petits faits concrets quotidiens, espacés par la nécessité de l’action debout.

L’ouvrage est une superbe occasion qui se propose (mais se vend-t-elle?) €300 sur d’autres sites. La vendeuse était peut-être pressée, désintéressée par la chose, peu bibliophile, préoccupée par autre chose (elle prendra du temps à mettre en boite les livres… à les « conditionner »… comme un produit industriel) ou plus renseignée que moi sur la valeur des articles.
Je prends un peu de temps pour nettoyer avec un tissu anti-poussière et un mélange d’eau et d’alcool à 90° les couvertures plastifiées des différents volumes, jette avec satisfaction les boules de cotons noircies, vérifie les parties soulignées mentionnées, retire les signets en plastiques vert et rose et les marques-pages de fortune … Les deux volumes marqués par l’usage sont le volume 1 traitant principalement de la dépression et le volume 3 traitant de la névrose et de la schizophrénie. Les chapitres sur la schizophrénie sont systématiquement référencés d’un marque-page, surlignés en rose et certains paragraphes et références sont annotés. « Vulnérabilité » lit-on. Les inscriptions n’ajoutant pas à la description ou à la réflexion, elles sont une aide à la recherche ultérieure et à la synthétisation.
Robert Darnton, dans son « Apologie du livre » regrette le développement récent d’une axiomatique quelque peu réductive, simpliste et propre aux approches théoriques postmodernes de l’analyse des lectures. Elles tendent selon lui à classifier les lectures selon une opposition de termes simplistes. N’ayant que peu d’éléments, je ne peux pas m’empêcher de voir dans cette méthode un formidable préalable à l’analyse.
Autre élément que je prend de son texte, l’importance des notes que chaque lecteur fait de ces lectures. Selon ces deux apports, la lecture de cette Encyclopédie de seconde main suggère deux manières de lire-écrire. La première que je décrirais est une lecture-écriture studieuse, séquentielle, contemplative. La seconde est une lecture-écriture segmentaire, pratique et stratégique. Ces deux couples impliquent des signets et des notes différentes. Il est plus difficile d’évaluer le type d’écriture ayant si peu d’éléments quant aux supports (cahiers, fiches « bristol », fichiers numériques) autres que l’on aurait pas.
Une analyse spéculative des marques-pages permet de continuer notre enquête. Le premier type de marque-page est de type commercial en plastique. Ils supposent une intension de référencer les parties de l’ouvrage et donc une période d’étude appliquée avec l’idée de revenir et d’approfondir des connaissances de base du métier de psy.

Dans le volume 1, les marques-pages dans les chapitres sur la dépression sont des morceaux de papiers n’ayant pas pour destination première d’être des marques-pages (liste de course, coin de journal). Cela suppose une lecture différente et peut-être un lecteur ou une lectrice différente.
Le coin de journal indique qu’il provient de La Dépêche du Midi du 30 juillet 201-. On ne peut lire plus. Le journal se trouve principalement diffusé en Occitanie et en Nouvelle-Aquitaine mais il s’agit des nouvelles nationales de la Une du journal ou de la page 3. Je penche pour la Une du journal et donc que ce dernier n’était pas ouvert à la page 3 lors du déchirement. Les quelques informations en plus et une recherche internet permette de compléter les mots manquants pour comprendre l’importance de la nouvelle – assez pour être en couverture avec un renvoi à la section « sport » ; le PSG gagnait son 5ème Trophée des Champions le jour précédent contre l’AS Monaco en 2017.
Entre la date de publication en 1991 de l’EMC et la dernière date d’utilisation attestée en 2017 se trouve une période de 16 ans. Que se passe-t-il dans la vie d’un couple d’Occitans ou de Néo-Acquitains avec au moins un psy pendant ce temps? Quelles sont les évolutions de carrières attendues? Un passage à l’École, une entrée en institution, le développement d’une pratique libérale avec une clientèle privée?


La liste de course donne plus d’éléments sur leur vie quotidienne, diététique et sociale. La feuille est la page 155 d’un carnet de notes. Elle a été pliée et repliée dans sa longueur et sa largeur plusieurs fois. On peut suggérer que la liste a été ouverte et refermée plusieurs fois. Est-ce que les moments de lectures concourent tous avec des moments d’écriture? Est-ce que la liste a été écrite d’une traite et consultée plusieurs fois ou autrement?
En ce qui concerne la liste des ingrédients ou recettes délimitées par quatre lignes en cinq sections, le crayon est le même. On peut supposer que l’écriture s’est fait d’une traite en consultant un ouvrage – autre que l’E.M.C. Cette hypothèse concerne aussi la plupart des notes au verso que j’aborderais plus tard. Les consultations multiples indiquées par les traces de plis de la liste suppose qu’elle a été utilisée en magasin et, évidement qu’elle n’est plus d’actualité au moment de devenir le marque-page que je trouve ici. Nous sommes face aux archives d’un petit évènement anonyme dont nous pouvons deviner les saveurs, suggérer les espaces et en esquisser les participants.
Ce repas imaginé par Madame ou Monsieur commence de manière anté-chronologique par le dessert avec listant les ingrédients pour une Tarte aux Pommes à l’Armagnac. Viennent ensuite les « Poivrons à la provençale » supposant la connaissance de la recette. Ensuite viennent les aubergines gratinées pour 4 personnes. L’auteur.e précise 4 belles aubergines supposant un rappel que les légumes seront visibles et que leur beauté participeront à la qualité du plat. Idem pour le nombre d’olives noires, seize. En dernier comme un ajout de dernière minute – petit « plus » lu à la fin de la recette : la marjolaine. L’ajout du sel suppose une écriture de recopiage sans omission des ingrédients communs qui sont déjà les siens. Vient ensuite l’humble poulet tenant une ligne à lui seul et pour lequel on ne peut que deviner la préparation en Nouvelle-Aquitaines et Occitanie. Plus obscur sont les trois derniers ingrédients : pois chiche, poivrons, pommes de terre. En tout cas, il semble s’agit d’un repas préparé avec soin pour quatre personnes dont au moins une est dans le monde psy depuis environ 16 ans. Qui est-ce qui cuisine ce beau repas? Continuons à analyser les éléments.


Sur la partie inférieure droite de la page, un dessin au crayon repassé mais sans ombrage. Une femme aux cheveux courts ou attachés, à la la silhouette élégante en robe de soirée serrée par une grosse broche ou boucle de ceinture. Elle sourit, les yeux fermée avec un geste d’ouverture, d’accueil. Comme une femme plutôt bourgeoise le ferait en accueillant des invités à entrer chez soi, à découvrir d’un regard le salon, les peintures ou photographies familiales du hall d’entrée.
L’auteur de ce dessin pourrait être un homme ou une femme mais la mise en scène sociale et peu érotique, qui ne chercherait pas à découvrir une quelconque « vérité de la femme » me fait douter de l’appartenance au sexe masculin du dessinateur. Je pense qu’il s’agit d’une dessinatrice, au téléphone peut-être au moment du griffonnage, pendant un appel assez long et serein avec une connaissance, pour faire un dessin appliqué mais assez léger et transparent. Il est harmonieux sans être expressif, reconnaissable sans être artistique. Tout comme mes suggestions, le personnage et la scène, tout cela : une esquisse possible, désirable.
Au recto, sur la page 156 donc, une inscription « 1 » ou « 7 » et plus lisible « h 7 » – le premier chiffre n’a pas de barre tandis que le second chiffre a une barre sur le 7. Un impératif « lavez les P.d. T. » et un nom « S. Melanné ». L’impératif du lavage des pommes de terre suggère une découverte de la recette ou un rappel. Se peut-il que Monsieur ou Madame recopiait une recette dictée téléphone par un proche, période pendant laquelle le dessin était fait? Difficilement. L’impératif relève de la lecture et non du discours indirect. Mais la question reste ouverte.
Est-ce Monsieur qui cuisine? Un souvenir d’une lecture sociologique me revient. L’étude de la division sexuelle du travail dans le couple suggérait une évolution très lente des mœurs et des choix de tâches assez distincts. Concernant la cuisine, oui, les hommes cuisinaient plus mais à des moments précis – les repas de fêtes qui leur valaient reconnaissance et le prestige du patriarche qui offre. La préparation des repas quotidiens que l’on mange en silence, mis en barquette pour le lendemain, restaient la tâche assignée des femmes. Ainsi la nature du repas rend imaginable que le lecteur est un homme ou une femme mais comme nous l’avons vu le dessin et l’imaginaire que je lui associe me laisse supposer plutôt une femme, psychiatre, dans la quarantaine avec au moins une fille adolescente en 2017.
Le nom S. Mélanné est écrit plus tard avec un stylo et ne semble pas lié à la recette. Peut-être est-ce la recherche d’un morceau de papier lors d’une autre appel qui mène à la réutilisation de la liste une seconde fois pour inscrire un nom et par la suite ensuite pour devenir un marque-page. Je ne souhaite pas lier plus la thématique du chapitre au l’inscription mais la pensée me vient.
Étant après dans l’ordre des pages, on peut supposer que le « 1 h 7 » mystérieux était une date notée après avoir rédiger de la liste de course, déchirer la feuille du carnet et indiquant peut-être un rendez-vous dans 2 jours après la victoire du PSG, le mardi 1 août 2017 à 7 heure.
Si nous partons sur cette hypothèse, on sait qu’il y avait sur toute la partie sud-ouest de la France, où est distribuée la Dépêche des précipitations et des orages pendant la nuit. Il faisait chaud avec des températures maximales de 35°. Le diner à quatre, sûrement en famille, avec un ou deux enfants, peut-être un invité extérieur à la famille (ce que me suggère sans cesse ce dessin). On devine bien les plats qui défilèrent dans ce salon et en devine la conversation par une recherche sur internet des faits divers dans la région, de l’état de la psychiatrie en 2017, de ce calme avant les orages et la pluie à venir. On peux s’imaginer être à table avec l’auteur.e pour l’interroger directement (facilité de l’écriture sur l’oral qui glisse vers le neutre et efface un peu facilement notre travail).
Dois-je vous appeler Madame, Monsieur, Messieurs-Dames, Docteur et Madame, Docteure et Monsieur?
…
Je me posais la question de l’identité du propriétaire de l’Encyclopédie puis de l’auteur.e de ces marques-pages et je penche pour que vous soyez Docteure dans votre quarantaine avec au moins un enfant au moment de la lecture de l’ouvrage et que vous soyez dans votre soixante-dixième année au moment où vous demandez à votre fille de vendre l’Encyclopédie sur une plateforme internet. Cette encyclopédie était-elle à vous ou à votre conjoint?Lisiez-vous seule, à deux ou en groupe d’études?
…
La lecture de votre encyclopédie relève des marques d’usages, des traces de lectures autant que de votre vie quotidienne. Il semble que l’on peut relever deux types distincts de lecture relevant de moments et de situations différentes que j’aimerais pour le plaisir tenter d’éclairer et d’imaginer.
…
Bon je commence. Les différences entre les lectures sont assignables à des chapitres différents. Dans un premier temps, on retrouve une lecture que je dirais studieuse et qui se concentre autour du chapitre sur la schizophrénie. Le sujet est un des derniers abordés dans le cursus universitaire mais un des plus important dans la pratique clinique – définissant à lui-seul presque le métier de psychiatre pendant longtemps. Mais même s’il ne s’agit pas d’une lecture universitaire, elle me semble maîtrisée, appliquée dans ses moyens et ses fins. Elle est studieuse, solitaire et quasi-monocale – propre à l’institution d’une frontière préalable, d’un dedans et d’un dehors que cela soit du chez-soi, dans un bureau dans une institution universitaire, bibliothécaire ou hospitalière. Le couple lecture-écriture à l’œuvre pendant cette période est assidue dans son usage du surligneur, intensive puisque lisant et relevant les références, silencieuse et séquentielle dans le temps avec un type de crayon et de surligneur utilisée et à fonction d’être programmatique d’où l’usage des signets en plastique. Que pensez-vous de ces hypothèses?
…
Je continue mon exposé. On retrouve une disposition à une lecture-écriture très différente pour les articles sur la dépression dans le volume 1. La thématique de la dépression en 2017 était devenu un lieu commun de la pratique de la psychiatrie libérale. Dans une vieille opposition entre une « psychiatrie des villes » contre une « psychiatrie des champs », névrose contre psychose et devinant une trajectoire professionnelle classique, on peux supposer que vous pratiquiez en cabinet. On retrouve une lecture plus hâtive, plus pratique, plus extensive et mélangeant les matières pour faire des signets. Un coin de journal, une liste de course griffonnée d’une figure habillée de manière bourgeoise ou glamour. Tout laisse à penser l’empilement des papiers et affaires sur un bureau, la lecture spontanée, extensive et hâtive d’un article avant une séance, la recherche d’une ficelle avant une rencontre. De plus, la page de journal étant la Une et la lecture de dernier étant plutôt masculine au travail et peut-être plus féminine au domicile ou au cabinet, je suppose que l’E.M.C. était chez vous au moment de la lecture, au moment de déchirer ce coin de journal.
…
Comme je disais si on a un couple lecture-écriture pour le premier chapitre, le second me laisse supposer un couple lecture-parole. Je pourrais aller plus loin et reprendre l’assemblage de Deleuze parler-manger grâce à la liste de plats mais cela ne m’avancerait guère. Je m’intéresse plus au dessin sans ombrage d’une femme, figure à la fois fantasmée et conventionnelle des années cinquante, « housewife » comme disent les américains, hôtesse encore idéale au début du 20ème siècle de ce que je vois. De plus, la liste de course sortie de poche plusieurs fois me laisse supposer une lecture féminine et une relation à l’oralité, au téléphone. Les doodles et griffonages se font souvent lorsque l’on discute au téléphone – inscriptions à demi-consciente. Je continue?
…
Revenons à l’Encyclopédie. Nous l’avons abordé en tant que fond de connaissance mais nous n’avons pas abordé l’aspect symbolique de l’objet. Avant d’être psychiatre, il serait très onéreux. Après être devenu psychiatre, il a une fonction symbolique; il est un objet distinctif comme le diplôme encadré au mur. Se pourrait-il que vous achetez cet ouvrage en 1991 avec votre premier revenu de psychiatre en institution où vous rencontrez votre mari, jeune psychiatre aussi et que vous décidez de gardez l’E.M.C. chez vous afin de pouvoir tout deux le consulter? Votre métier vous passe de l’étude studieuse. Les questionnements sur la dépression pourraient être les indicateurs d’un moment de doute ou soudain le savoir pratique propre à l’expérience du couple et de l’institution ne suffit plus et l’on va chercher dans l’Encyclopédie quelques idées pour faire face. Adam Phillips a cette belle phrase sur les citations : « La citation est l’usage des lignes des autres, échappant aux nôtres ». Bref, mon hypothèse cherche à concilier la contradiction du prix de l’Encyclopédie difficilement accessible pour un étudiant et la lecture studieuse que je vois mais cela n’a peut-être aucune importance autre que le plaisir que j’ai pris à moi aussi imaginer d’autres vies que la mienne.
J’aime beacoup vous lire et l’amorce avec le « tenir » m’a bien engagée dans vos textes. l’encyclopédie, le carton si lourd, la liste de courses et la déchirure de journal, très évocateurs, ouvrent tout un univers et des portes pour ceux qui vous lisent. Merci
Merci Béatrice pour message. Je ne le découvre que ce soir!
C’est très bien mené, cette enquête en volumes. Du coup, ça m’a très bien emmenée. J’aime aussi votre digestion des différentes consignes, cette ligne souple qu’elles deviennent. Je vais voir d’autres de vos chroniques…