#livre #06 | de voix et de livre

D’abord on me raconte. Ou plutôt on me joue, me psalmodie, me chante. Je suis de maisons où l’on joue, jouait, avait joué, jouerait encore.. Mêmes vieilles leurs voix s’exclament se masquent et se démasquent. Les histoires prennent corps. D’abord la chèvre: le papé fait tonner l’histoire; la chèvre disparait dans le ventre du loup. Effroi. Sanglot. Vraies-fausses larmes du grand-père le même qui fait rouler le silence éternel des espaces infinis et t’enverra sans le savoir lire un jour Les Pensées. Frayeur. Pitié. Un ventre de loup se découd. Fi de la catharsis. Chirurgienne la voix repousse l’ombre et tire dehors la vie. Tout est bien qui… dit le grand-père, la chèvre gambade, la peau du loup se répand comme un sac de toile vide. Quand j’ouvre le livre l’histoire n’a plus la même fin, la petite bête attachée au poteau disparait à jamais dans le ventre du loup; elle se fond à l’obscur. Des deux fins qui est la vie? ( j’allais écrire « la vraie » et mon doigt a fourché ) : le diable se niche dans les détails; l’histoire, dans la voix, se module au grès de l’effroi qu’elle provoque elle se récrie et se récrit. Vient l’histoire de Tristan et Yseult, elle m’emporte, je tombe en amour d’une histoire par le philtre d’une voix. Cette voix qui brode et vogue au bord du lit. Je me souviens comme elle module, nuance, aggrave, soulève, suspens. Voile noire, voile blanche dans la voix. Dans la voix les mots griffent et caressent. Il faudra du temps pour ne pas, en lisant, trouver les mots fades, les mots plats. Voile noire, voile blanche. Je cherche la voix sous les mots que je déchiffre; puis la lecture fait une autre musique, et la voile se déploie, dans les yeux par les yeux elle remonte jusqu’au seuil des lèvres : les mots se voient et s’entendent en silence, ils brillent, ils rayonnent. Lire c’est être seule et seule, se découvrir libre. (Que reste-t-il de l’histoire entendue dans l’obscurité ? Que reste-t-il de celle, la même pas le même, lue plus tard) alors écrire, vouloir écrire, est-ce tenter de… reprendre l’histoire qui n’a jamais un seul sens ni une seule voix. Fi de la vérité (chasser le poète a dit le philosophe) : partons.

(Je lirai des contes dans leur robe blanche et or, Sophie, l’Odyssée abrégée, Bécassine, Babar, je lirai les livres du haut avec la mort ceux que j’attrape et lis en risquant de tomber: il y a ce grand livre avec des images, les corps décharnés, des trains, des yeux qui n’ont plus de paupières… alors, aussi un peu plus tard j’écris comme ça vient, toujours un peu trop des histoires, pour faire avec les fantômes)

A propos de Nathalie Holt

A commencé en peinture, a vécu de théâtre et d’opéra, des années de scénographie plus tard ne photographie pas que son lit tient son journal en images écrit et marche chaque jour A publié des nouvelles : Ils tombaient / Averses / couché on fait plus court édition UnJeudi

8 commentaires à propos de “#livre #06 | de voix et de livre”

  1. Ce texte sur les voix habitant soumettant envolant les mots noirs et blancs tout plats et pourtant lire seule et la liberté. C’est magnifique. Cela rejoint tellement mon dernier chantier d’écriture, Nathalie. Ton texte donne tellement à voir ce monde déplié par les voix et son ampleur. Merci.

  2. Quelles sont belles ces voix entendues dans l’enfance par nos raconteurs d’histoires ! Quelle chance de les avoir connues et d’en être nourri ! Merci pour cette très belle lecture.

  3. Que reste-t-il de cette voix de grand père raconteur ?
    L’infini du déplie de tes écritures.

  4. Quelle beau texte avec la musique des mots qui passent par les voix et la solitude de la lecture et ce « faire avec les fantômes » bouleversant. Merci

  5. Ah le génial grand-père et tout ce que sa voix fait naître et puis le grand livre des corps décharnés, à l’opposé, tous ces fantômes qui te font si bien écrire

  6. les voix, la vie, et deux fins qui suivent des voies différentes…
    Merci pour ce texte.