– Tu le sais, toi, quand ça a commencé ?
– Je sais pas… Je me souviens d’un bruit…
– Ça peut pas commencer par un bruit, c’est pas possible. Tu imagines ? Un bruit.
– Un cliquètement. Quelque chose de métallique.
– Je m’en souviens pas. Mais c’est pas possible, juste un bruit. Tout ces morts pour un simple bruit.
– Tu me demandes, je te réponds. J’ai pas dit que tout ça était arrivé à cause de ce bruit, je dis juste que ça a commencé par un cliquètement métallique. Je me souviens juste de ça.
Les trente-deux secondes d’échange sont tout ce qu’il reste de l’archive temporelle hébergée sur le disque-mère XIVV. Les identités des deux personnes qui parlent demeurent assez floues. Des femmes, selon toute vraisemblance, d’après les intonations. Il se pourrait que la première qui parle soit Charlize Yokeyosheda, si l’on en juge les concordances vocales après analyse substractielle et comparaison avec les vidéopoèmes qui composent son œuvre (archive pléiadisque VPRL). L’identité de la seconde personne est plus difficile à établir, car la voix enregistrée ne propose aucune concordance avec ce qui reste des chants archivés sur disques-mères. Toutefois, il est probable qu’il s’agisse de Vertueuse Shimoniki, la compagne de la poétesse préapocalyptique. Ce qui est étonnant et qui, treize siècles plus tard, reste encore un mystère est que la date de cette conversation remonte au 7 janvier 2043 (après datation au protozote 22). Soit environ cinq mois après le bombardement de la bibliothèque Takida au cours duquel Charlize Yokeyosheda a perdu la vie (avec une grande partie du groupe des Cénaclières de Vancouver). Du moins le croyait-on avant l’analyse de cette archive vocale.
Avec cette découverte, c’est toute l’histoire de la littérature préapocalyptique qui se trouve chamboulée. Car en admettant comme postulat fondateur que Yokeyosheda avait disparu le 13 août 2042 sous les bombes des Phallocritiques du NKVB, mettant ainsi un terme à un courant artistique majeur dans l’histoire de la poésie mondiale, l’émergence de la Renaissance Dakarite s’imposait comme point de départ d’une nouvelle ère dont on sait aujourd’hui l’importance qu’elle eut dans la victoire finale.
Voilà comment a commencé l’écriture des nouveaux manuels d’histoire du XXXIVe siècle.
« La notion de commencement a toujours été une idée instable, faisant partie comme le développe le philosophe Armand Bekoju, des variables incertaines (La pensée mouvante, Université du temps de parole, 2608). Dans le cas de la chute d’une bombe, cette notion de commencement (à savoir la réponse à la question : quand est-ce qu’un bombardement commence ?) est soumise à de multiples analyses qui, pour l’essentiel, sont fonction de la perspective de l’émetteur. Pour le décideur, politique, militaire ou agriculteur (dans le cas d’une bombe agricole), le bombardement commence à la prise de décision, voire dès l’évocation de l’idée même du bombardement. Pour l’agisseur, soldat, révolutionnaire ou agriculteur (dans ce cas précis, le décideur et l’agisseur se confondent), le bombardement commence dès l’ouverture de la soute de l’avion, du lancement du missile ou dès que le cocktail molotov quitte les mains du lanceur. Pour la cible, victimes à compter pour la plus grande partie parmi les innocents et les agriculteurs, le bombardement ne débute qu’à l’explosion de l’engin. Il est donc difficile de définir avec exactitude quand commencent les choses. » (Victor Makazaki, États généraux du Nouvel An à l’adresse des maquisards paysans post-révolutionnaires, Revue de poésie agricole, 3 janvier 3012).
J’ai commencé par naître. Tout ce qui suivit fait partie de ma fin (profession de foi tokyoïte).
Aussi : Hommage aux « Cénaclières » (collectif Nor Do, traduction Marie-Anaïs Guégan et Romain Lossec, éditions abrüpt, 2025, version numérique en libre accès sur https://abrupt.cc) et remerciements pour le délicieux moment de lecture.

Merci JLuc pour cet hommage aux Cénaclières que j’ai tant aimé lire. Et cette « archive » sur les temps de la bombe, c’est puissant.
Fort le début par le dialogue, un bruit, la mort – le mystère s’installe.
Et mettre en avant, en valeur le travail de ces femmes. Et ce passage sur quand commence le commencement, ça fait cogiter. Merci.
J’adore ! Et je suis ravie de voir que de nouvelles archives apparaissent, enrichissant le corpus réuni par NorDo.
(on reste donc toujours dans la même ère ?) (ça m’a fait penser (mais c’est à cause d’autres choses mais quand même) à « la (que je n’ai pas lue) servante écarlate » aux robes rouges et caches-regards blancs enfin tout ça))