#construire #01 | plonge

En remontant du fond de l’eau, où elle faisait je ne sais trop quoi, attrapait du sable noir, essayait de tenir au fond sur un bras en faisant sortir ses jambes droites comme elle avait vu à la télé, Lenka ne voit pas sa copine Kaya et plutôt que de scruter autour d’elle et au loin, elle l’imagine noyée et replonge aussi sec, si je peux dire, pour la trouver et la sauver. Bien sûr, à travers l’eau limoneuse, elle ne voit que des formes floues, des grains de sable, une probable anguille mais pas de blonde fille. Ce n’est jamais moi qui plonge c’est toujours au cinéma, Lenka, c’est dans Les échos du passé qu’elle cherche Kaya. Ça a dû commencer enfant, ma petite sœur et moi, à la sortie d’une baïne, emportés par le courant vers un puits bien trop profond pour nos courtes jambes, notre père nous avait repêchés effrayés par la noyade annoncée. J’ai pris ce jour-là une mémorable mornifle assortie d’une culpabilité qui me réveille tant d’années après : je l’avais emmenée dans l’eau trop profonde, je n’avais même pas tenté de la sauver. L’Atalante de Jean Vigo, c’est une autre histoire que j’aime me raconter, Juliette s’est mariée à Jean, marinier patron de L’Atalante. Un jour de grande chaleur, elle pousse la tête de Jean dans un seau d’eau — Comment tu as fermé les yeux ? — Bien sûr, je m’y attendais pas. Qu’est-ce que ça peut te faire ? — Mais si ! quand on met la tête dans l’eau et qu’on garde les yeux ouverts, on voit son amoureux, l’année dernière, c’est toi que j’ai vu. Plus tard, pour retrouver Juliette qui s’en est allée ennuyée par l’étroitesse de la vie sur la péniche, Jean plonge entier dans la rivière, garde les yeux ouverts, la voit, fantôme flottant dans sa robe de mariée qui lui sourit heureuse et l’invite à la rejoindre dans ces aquatiques profondeurs, enfin pas si profondes que ça la Seine du côté de Poissy ou d’Aubervilliers. Sous d’autres latitudes, sur une autre Atalante en 1883, au milieu de la mer Rouge, Pierre Scoarnec apporte des seaux d’eau fraiche dans lesquels Julien Viaud (aka Pierre Loti) et les hommes de quart plongent la tête pour se sauver du soleil meurtrier.
Ça a dû commencer par la baffe paternelle, cet intérêt pour les histoires d’eau qui s’imbriquent. Allez, quitte le bord de la piscine, plonge les yeux ouverts.

A propos de bernard dudoignon

Ne pas laisser filer le temps, ne pas tout perdre, qu'il reste quelque chose. Vanité inouïe.

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