Cénaclières de Bruges, Cénaclières de Vladivostok, Cénaclières de Vancouver, Johannesburg, Valparaiso, Heraklion, La Rochelle, Perth, courant d’air poétique, courant marin poétique, courant courant, apocalyptique, préapocalyptique, postapocalyptique, courant flouiste, courant dormousse, courant xérobite à ailes de papillon, à semelles de plomb, à chaussures marron (il existe beaucoup de rimes en — on), poésie de l’instant, poésie de l’instant passé, poésie de l’instant juste passé, poésie de l’instant juste passé qui se détache du présent, poésie de l’instant juste passé qui se détache du présent, mais qui se raccroche au futur tout proche, vraiment très proche, tellement proche qu’on peut le toucher du doigt, qu’on le touche, qu’on l’a touché, qui a disparu, qui n’est plus, qui n’est rien d’autre qu’un vague souvenir qui s’estompe dans le brouillard, poésie du temps qui passe — imagine quelqu’un ou quelqu’une assis(e) sur une chaise pliante sur un pont et qui regarde passer sous lui ou sous elle et le pont, une rivière d’instants futurs en amont, passés en aval et invisible au présent parce que passant sous ses pieds et cachés par le tablier du pont —, courants poétiques de toutes sortes qui ont reconstruit le monde.
Charlize Yokeyosheda sera une poétesse. Dans plusieurs centaines d’années, on pourra dire que Charlize Yokeyosheda a aussi été une petite fille drôle, une élève appliquée dans le cours de Monsieur Tatutsami à l’école Benjamin Glooze de Bar-le-Duc, une étudiante pétrie de créativité à l’université des Fleurs de Mexico, l’autrice respectée d’une œuvre majeure avec sa « Théorie du plomb » (éditions Pourquoi pas, 2035), l’initiatrice des « étés de l’être (elles étaient des lettres) » à la foire Alexandrine, la figure marquante du courant poétique préapocalyptique avant que celui-ci prenne tragiquement fin avec le bombardement de la bibliothèque Takida en 2043, mais on ne sait rien sur sa mort qu’on a longtemps cru liée au bombardement auquel selon toute vraisemblance, elle a survécu.
Charlize Yokeyosheda a été une poétesse. Charlize Yokeyosheda sera aussi une enfant drôle, une enfant aimante, une enfant taquine, une enfant inspirée, une enfant joyeuse, une adolescente sérieuse, une adolescente soucieuse, une adolescente attentive, une adolescente épanouie, une jeune adulte entraînante, une jeune adulte imaginative, une jeune adulte talentueuse, une femme affirmée, une femme originale, une femme pleinement artiste. Charlize Yokeyosheda serait devenue une vieille dame pleine de couleurs dans un monde en reconstruction qui en manquera tellement.
La compagne de Charlize Yokeyosheda s’appellera Vertueuse Shimoniki. Vertueuse Shimoniki a été la compagne de Charlize Yokeyosheda. Vertueuse Shimoniki a passé l’essentiel de sa vie auprès de la poétesse préapocalyptique, dans son courant d’air, dans son ombre, dans son odeur, dans ses paroles, dans ses vidéopoèmes, entre les lignes de ses livres, entre les pages de ses fulgurances, entre ses inspirations et ses expirations, entre ses pensées. Vertueuse Shimoniki sera tout le contraire de la poétesse. Elle sera une petite fille triste, une adolescente naïve, une jeune adulte invisible, une femme fantôme. Elle serait devenue une vieille dame en noir et blanc dans un paysage en ruines.
La poésie préapocalyptique a des racines, a des rythmes, a des traditions, a des façons d’être scandée en tenant compte des éléments métriques qui la définissent, a survécu très partiellement au temps et aux bombardements, a des origines tortueuses entre le courant poétique lyrique du premier Moyen-Âge et l’engagement poétique de la Renaissance, entre le courant baroque du XVIIe et le courant classique des XVIIe et XVIIIe siècles et, plus généralement, entre tous les nouveaux courants qui sont apparus pour se révolter contre les précédents. Il n’y a pas eu d’école de la poésie préapocalyptique, il y a simplement eu des révoltes. La poésie préapocalyptique est une poésie de tradition orale dont la musique se retrouve dans les cours de récréation, les salles de bain, mais aussi sur les scènes des plus grandes salles de poésie. Au XXXIe siècle, ne reste de la poésie préapocalyptique qu’un vague souvenir très incomplet, présent par fragments dans ce qu’il reste des enregistrements de vidéopoèmes encore lisibles sur quelques disques mères altérés ayant survécu aux épreuves du temps et des conflits.
De la poésie champêtre, églogue et idylle ; de la poésie courtoise, bergerie et madrigal ; de la poésie lyrique, épinicies et épithalame ; de la poésie satirique, priapée et épigramme ; l’élégie, la cantilène et l’héroïde ; le lai, le rondeau et l’acrostiche ; sextine, sonnet, haiku ; comptine, cantique, villanelle ; strophe carré, horizontale ou verticale ; tétrasyllabe, pentasyllabe, dodécasyllabe ; rime riche, couronnée ou rétrograde ; troubadour, félibre ou amoriste ; anacréontique, ossianique, parnassien ; tokyoïsme, voltérianisme, cénacliérisme…

J’aime ta poétique Jean-Luc, et j’aime ce texte qui avance avec légèreté d’accumulation en accumulation
J’aime la « poésie de l’instant juste passé », et le « passé au futur » (et vice versa) de la syntaxe du 2e paragraphe.