Ce n’était pas le bon arrêt. Il pleuvait tellement ce soir-là que le groupe s’était donné rendez-vous au plus près du lycée. Les autres fois, c’était côté voie ferrée, en bas. En fait, ils étaient en haut, de l’autre côté. Heureusement les accompagnateurs des jeunes avaient mon numéro de téléphone. Ils m’ont prévenu juste au moment où j’allais rebrousser chemin, estimant qu’on ne pourrait jamais arriver à l’heure, à cause de l’erreur. On est une petite poignée de machinistes-receveurs à convoyer le soir bénévolement, après une journée de travail, les élèves d’un quartier dit sensible ; quelques profs, bénévoles eux aussi, se débrouillent pour préparer l’expédition, et plusieurs fois par an, emmènent au théâtre des élèves le soir, malgré les réticences de certains parents —ceux qui considèrent que les sorties ne font pas partie du programme scolaire. Les enseignants gèrent les négociations et nous, on conduit les bus. Ça se prévoit, ça s’organise, l’aller-retour banlieue – Paris, jusqu’à la Comédie-Française. Un partenariat décroché entre la compagnie de bus, le théâtre et un lycée en « zone d’éducation prioritaire ». C’était mon tour ce soir-là. Les jeunes, j’en connais déjà pas mal : en général, je les ramasse le matin pour les déposer tôt près de leur établissement. Ils sont souvent à la bourre. La plupart d’entre eux ne sont jamais allés au théâtre, ça vaut le coup de donner un coup de main. Moi non plus je n’étais jamais allé au théâtre avant de les embarquer dans mon bateau à roues.
Alors ce soir-là, je l’avais mauvaise : à cause de moi, ils allaient rater une belle occasion de voir autre chose que leur quartier. Quand j’ai fini par les trouver à l’autre arrêt, tous collés dans l’abribus comme un troupeau de manchots, je me suis dit que c’était encore jouable. On allait mettre les gaz, ne rien annuler. Pourvu que ça roule bien par là où j’allais passer. Il tombait toujours des cordes, j’ai accéléré en longeant la Seine avant de m’engager dans les cercles de Défense puis de retrouver les boulevards vers le cœur de la ville. L’avantage, c’est qu’un bus peut emprunter des couloirs spéciaux. J’ai progressé malgré les ralentissements en forçant légèrement le passage mais heureusement l’heure de pointe était dépassée. Dans le rétroviseur, je voyais les jeunes discuter en regardant la nuit. Sauf Edem, tout seul vers le fond du bus. Je le transporte souvent le jour, du sud de sa ville au quartier nord : pas besoin de lui parler pour le connaitre un peu. Il est sérieux. Pas de vagues. C’est un silencieux. Un solitaire. Un jour d’encombrement, il m’a dit paniqué qu’il devait absolument être à l’heure pour ne rater aucun cours. Je n’ai pas posé de questions. Je me suis débrouillé pour accélérer sur la travée réservée aux bus. Il m’a remercié comme si je lui avais sauvé la vie. Puis il a filé.
Palais Royal. J’ai mis les warnings. La petite prof qui était au téléphone à l’avant avec une responsable du théâtre m’a demandé si les jeunes pouvaient avaler vite fait leurs sandwiches avant de descendre. D’habitude ils ont le temps de se poser à l’extérieur mais là c’était trop juste. Normalement, ils n’ont pas le droit de manger dans le bus à cause des miettes et des déchets. J’ai fait une exception. Après avoir stationné sur un emplacement dédié, j’ai remarqué dans le rétroviseur qu’Edem ne mangeait rien, visage collé contre la vitre. J’ai prévenu la petite prof qui est allée le voir, pensant qu’il avait oublié de prendre ce qu’il fallait —même que les autres étaient prêts à partager leur frichti—mais il a refusé. Il lui a expliqué à voix basse que c’était l’anniversaire de la mort de ses parents et d’une partie de sa famille, — tous assassinés pendant la deuxième guerre du Congo — il ne pouvait rien avaler. La prof connaissait déjà l’histoire de son évacuation par la Croix Rouge, et celle de son arrivée dans un foyer de la banlieue nord-ouest mais pas ça ; il s’est tu, on avait dix minutes de retard.
Normalement, je reste dans le bus pendant le spectacle —c’est la règle— mais la prof m’a dit de venir voir avec eux la pièce : elle s’arrangerait avec ma direction, il n’y aurait pas de problème. Déterminée, la petite. J’ai grignoté dans le bus avec le groupe puis on est partis en courant. Quelqu’un nous attendait dans le hall du théâtre et nous a conduits à grands pas vers la salle de spectacle. C’est un événement, m’a dit fièrement la petite prof. Dix minutes de retard : chose impossible à la Comédie- Française — le rideau ouvre toujours pile à l’heure. D’habitude les retardataires ne sont pas acceptés ou éventuellement après l’entracte. Et ils ont fait ça pour nous. La sonnerie a retenti. On a fait notre entrée royalement avec vêtements trempés et odeur de chien mouillé. Les gens du public n’ont rien dit : peut-être bien qu’ils avaient été informés. Assis à côté d’Edem, j’ai vu, à l’âge que j’ai — un peu avancé— mon premier spectacle : Andromaque, de Racine, une tragédie. Quand la salle s’est rallumée, Edem avait les larmes aux yeux. Je lui ai demandé si ça allait. Il a dit tout bas : les assassins, tous les mêmes, poussés par des choses cachées, la jalousie, la haine, la vengeance et la violence…Il s’est mouché puis a marché à grands pas vers le bus. Quand ils se sont tous réinstallés, j’ai su qu’on avait vécu quelque chose de fort ensemble, des situations qu’on avait reconnues sans comprendre tous les mots mais les acteurs parlaient la belle langue et c’était comme une musique traduisant ce qui nous échappait. J’ai pris le micro du bus : pour fêter ça, en rentrant, allez, on se fait Paris by night. Ce n’était pas le grand tour mais on est passés par le Louvre illuminé, la Défense, avec ses milliers de fenêtres dans les hauteurs ; j’ai laissé le micro à la petite prof qui a donné quelques éclaircissements pour Andromaque et des précisions pour l’arrivée. Edem, visage contre vitre, regardait entre les gouttes scintiller la pyramide, le carrousel, les quais, les phares, les tours, les mots des victimes, les mots des assassins, les visages des disparus. Beaucoup de visages. Et la route du retour, le long de la Seine, pendant un moment.
Totalement embarquée dans et par ton texte.
comme si le transport en commun, la tragédie, cela avait à voir, oui