Je porte avec discipline mon corps chaque jour à la clinique. Je savoure l’instant où je m’assiérai nue sur le tabouret en bois et attendrai que Rohit revienne et se tienne derrière moi avec l’huile dont il enduira mon crâne pour le masser, puis les épaules, puis tout le corps quand je m’allongerai sur le ventre au milieu de la pièce de briques rouges ajourée qui laissent voir les palmes des cocotiers, dans la chaleur et les chants du temple tout en haut du village. Je suis de retour depuis deux semaines et ce rituel me manque. Je me masse moi-même. L’odeur de l’huile que j’ai ramenée si je ferme les yeux, m’emporte là où j’ai été massée, baignée, frottée, enveloppée comme bercée par les gestes attentifs de ceux que j’ai retrouvés chaque jour pendant douze jours en fin d’après-midi dans la même salle et que j’ai quitté à regret et qui reste gravée dans ma mémoire. Ce ne sont pas ses pieds qui appuient sur mes cuisses, mes jambes et mon dos, mais je peux respirer comme je respirais alors. Je peux refaire le trajet du Golden sand hôtel à la clinique, seule dans la chaude après-midi. Il y a une maison bleue en construction une fois qu’on a quitté l’hôtel et dépassé le parking où des femmes russes en paréo sont assises le matin en cercle sur des chaises en plastique autour d’une Indienne qui leur coupe des noix de coco. J’avais noté que des hommes abattaient des murs de la maison et, aujourd’hui, elle est presque terminée. Il y a encore un amas de remblais, mais les murs sont montés ainsi que le toit. Les ouvriers y travaillent encore quand je passe l’après-midi pour me rendre à la clinique. Je me dis qu’un jour, elle sera finie. Il n’y aura plus d’ouvriers pour clouer une planche ou poser une brique. Elle sera finie et habitée par des gens qui ne l’auront pas vue quand les ouvriers cassaient ses murs pour les déplacer et les monter ailleurs. Je suis venue à Kovalam guérir un chagrin d’amour comme on réhabilite une maison en agrandissant une pièce ou en changeant la destination d’une autre. J’apprends le temps à Kovalam. Le temps d’un trajet de l’hôtel à la clinique de la clinique à l’hôtel. De l’hôtel au bout de la plage là où attendent les chauffeurs de Tuk Tuk ou de l’hôtel au Lonely planet qui est un restaurant à l’autre extrémité de Kovalam et qu’Enora estime loin quand on y est pourtant seulement en dix minutes à pied. Kovalam me tient chaud. Kovalam berce mon cœur et je pourrais vivre là toute ma vie à l’abri du chagrin, même seule tant que chaque jour je suis massée, baignée, enveloppée, regardée. Je suis revenue depuis deux semaines et ce ne sont pas les images de Kovalam qui me hantent, mais celle du Morne Vert. Je me souviens que celui dont je veux taire le nom comme si cela pouvait aider à l’effacer n’a jamais su me dire adieu. Il disait toujours à plus tard. Même quand on il a rompu, il a dit « à plus tard, je ne veux pas te perdre de vue ». J’ai été heureuse à Kovalam, mais je sais que la fin est advenue. Si je veux, je pourrais revenir l’an prochain, mais, pour l’heure, c’est fini. J’accepte la fin. Je sais dire c’est fini. Les images des pitons du Morne Vert viennent cogner à mon cœur et le griffe et le déchire. Pourtant, c’est fini le Morne Vert. Il a dit: « Nous n’avions pas tant d’atomes crochus ». Il a dit : « Nous n’étions pas compatibles ». « Compatibles ». Ce mot jure avec les sentiments que je refuse de lâcher. Ce qui aime en moi se fout de la compatibilité. Je devrais m’inquiéter de ce qui est compatible pour ne pas avoir mal. L’amour devient une négociation réussie que des applications peuvent décrypter et analyser pour me rassurer sur sa longévité, puisqu’établie entre personnes compatibles. Il a dit « à plus tard » comme ceux qui ne peuvent jamais finir le pot de confiture et en laisse une lichette, ou ceux qui ne ferment jamais les portes. Peut-être que ne pas fermer les portes, c’est lié à la peur de finir, à la peur de mourir. Je sais que j’ai peur de mourir. Je le sais parce que je suis rentrée dans la mer sans oser aller plus loin que l’eau à mi-cuisse, moi qui pourtant nage quatre kilomètres en pleine mer tous les dimanches d’habitude dans la mer caraïbe que je connais et que j’ai apprivoisée. Je n’ai pas apprivoisé l’océan indien et j’ai peur qu’un courant ne m’emporte sans que je puisse lutter.