#construire #03 | L’homme qui tua la peur


Temps froid et sec. Cette nuit, il a fait un vent solide, presque effrayant. Je ne peux m’empêcher de mesurer ma chance de pouvoir m’abriter derrière tant de murs. Je pense à ceux qui sont seuls au milieu du noir. Comment font-ils pour résister à de telles rafales ? Je les rêve parfois. Vagues lutteurs antiques. Plaqués face contre sol. Leurs genoux sous le ventre et les mains crispées derrière la nuque. Tentant, en vain, de se protéger du vent alors qu’ils lui offrent les zones les plus faciles, les plus tendres et les plus mortelles. Les reins. Plus haut, le foie qui est si mou et tout entier si occupé à sa tâche vitale que la plus petite pointe d’une lame est propre à en tirer des fleuves de sangs pourpres. De celui qui rend la mort aussi belle et dangereuse. Fascinante fleur écarlate au pistil d’argent. Leurs vertèbres dessinent des pointes de reptiles tout au long de leur dos. Fragiles carapaces. Mais le vent reste un traitre, léger et lâche. Et n’ébranle qu’à peine ces colonnes antiques. Si léger, qu’il effraie. Jusque derrière les murs blancs, éclairés trop faiblement par la flamme vacillante de cierges à la croix dorée. Croix bien vite effacée par les doigts tordus de la cire coulante. Le vent est effrayant. À la fois il se gonfle pour mieux vous étouffer, à la fois il se tasse pour filer en sifflant à travers vos fissures. Et les armes posées et la poitrine offerte à la chaleur du foyer, il vous surprend alors. Surgissant tel un diable de la bouche sans dents d’une cheminée qui, l’instant d’avant, ronronnait de flammes rouges et caressantes. Vous vous rappelez — bien trop tard — qu’un jour, un ami étonné vous fit cette remarque qu’à ses yeux seule la flamme pouvait sans crainte se mêler à la flamme dans l’âtre du foyer.
Moi je sais que les jours de grand vent, cela est folie que d’aller remuer au tison les cendres froides et grises. Même ceux qui ont un toit restent souvent fébriles ces soirs de tempête. Ils commencent avec mainte précaution mille tâches, n’en terminent aucune, le regard dans le vague, les épaules voûtées. Et finissent toujours par entrouvrir un rideau, les yeux fixés en vain sur le frêle volet de bois qui frémit dans la nuit, l’oreille aux aguets de la fureur du vent et la main crispée sur l’étoffe froissée. Leur voix blanche et sans timbre commence des phrases sans oser les finir. Et le son distordu de la foule dehors, est bien trop trompeur pour qu’ils puissent prévoir, avec certitude l’arrivée prochaine de l’orage ou le retour du beau temps.
Ces soirs-là, je n’ai pas ce courage. Je fuis tel un fantôme me blottir dans un coin à l’autre extrémité de la cheminée hurlante. Et la nuque frissonnante. Et la musique dans mon crâne criant bien trop fort pour couvrir l’éclair qui vient fouiller d’un œil blanc l’intérieur de la pièce. Le rythme triomphant de l’éclat des cuivres et des pleurs du violon. Je me réfugie alors derrière une quelconque besogne, un peu futile certes. Les coudes collés au corps et les mains occupées.
Je ne peux m’empêcher d’imaginer le pauvre fou qui dehors a choisi de se laisser emporter par le vent. Son corps fragile tournoie dans un ballet de feuilles orange montant en spirale. À quoi pense-t-il ? Se repose-t-il parfois ? Le voilà à présent, agrippé des deux mains, aux branches fantomatiques d’un arbre d’hiver, levées en une vaine prière aux soleils éteints. Il claque fièrement. Comme une provocation aux bourrasques de redoubler leur effort. Drapeau fier et flottant, aussi fluide que le vent, secoue à loisir, amuse, caresse, soûle, mais jamais ne déchire. J’envie presque alors, cette sensation sauvage, de son corps souple ondulant sous le vent. Étendu de tout son long. À l’horizontale. Juste quelques secondes. Juste à temps pour que je réalise que la scène est invariablement trop lointaine pour que je puisse aisément décrire en détail son visage grimaçant. J’imagine alors, non sans de vagues nausées, sa bouche asymétrique et ses joues gonflées, par le vent qui pénètre sans jamais ressortir ses lèvres grandes ouvertes à son rire dément. Et ses yeux, révulsés comme déjà résignés, tournés vers l’intérieur pour ne pas voir la mort.

A propos de Géraldine Queyrel

Vend des rêves dans la vie réelle Rêve de fiction le reste du temps. Son blog : antepenultiemefr.

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