#construire #03 | Vae victis

Sait-on seulement pourquoi on élevait des oies autour du temple de Junon ? Lui, non. Ou bien il a oublié. Des oies sacrées, ils en avaient de ces idées ! En sortant du musée, l’harmonie de la piazza del Campidoglio le frappe une nouvelle fois. Sa forme en trapèze, ô Michel-Ange, au lieu du rond ou du carré des toutes les autres places qu’il connaît, l’équilibre entre ses trois palais, leur allure grandiose sans être écrasante, la douceur de l’ocre entre les pilastres de leurs façades même dans la lumière crue de la mi-journée, l’allongement même de ces façades, tout est parfait. L’heure sonne à l’horloge de la tour au-dessus du palais des Sénateurs. Il n’est pas pressé. Son hôtel n’est pas loin, pour se changer avant la cérémonie, et l’enterrement n’est prévu qu’en fin d’après-midi. Ils auront chaud, quand même. Il tourne la tête vers l’église d’Aracoeli, à l’emplacement de laquelle se trouvait le temple de Junon. Il est vain de vouloir se représenter la configuration des lieux au temps où celle-ci régnait aux côtés de Jupiter. L’ordonnance actuelle de la place est trop parfaite pour être décomposée. Il aimerait pourtant savoir où étaient parquées les oies ; et aussi par où sont montés les Gaulois. Peut-être qu’elles étaient libres d’aller et venir à leur guise. Il avance vers le palais sénatorial, vers son double escalier majestueux, à travers des odeurs de fraise et de monoï, un flot de casquettes, de cuisses roses et shorts criards qui lui font détourner les yeux. En cherchant des photos de celle qui vient de mourir, il est retombé sur cette série en noir et blanc, son premier séjour à Rome, l’été de ses vingt ans. Il sont quatre garçons sur le banc de pierre, adossés au mur de soutien de ce même escalier, un détail minuscule dans le décor immense des larges marches en lignes serrées, des colonnettes de la balustrade, de la figure paternelle du Tibre couché au-dessus d’eux dans sa toge de pierre, son torse musculeux, tenant sa corne d’abondance à hauteur de regard, un regard vide. Ils sont minuscules mais ils sont vivants, emplis du bouillonnement de la sève qui monte, touche d’animation dans le coin de l’image. De ses trois compagnons, il n’a retrouvé que deux noms. Et Arnaud, bien sûr, derrière l’objectif. Emilio lève sa main vers la statue, il attire leur attention à tous, sans doute leur récitait-il du Virgile. Pablo n’apparaîtrait que l’année d’après, et sa rivalité avec Arnaud aurait raison de leur petit groupe, sous prétexte de modernité, d’argentique contre numérique – mais tout le monde savait à quoi s’en tenir. Sur la photo, à part celui du milieu, ils ont tous des pantalons blancs. Il pense à ses habits pour ce soir. Dans sa précipitation à partir, dès qu’il a reçu la nouvelle, il n’a pas cherché à se procurer un costume noir. Est-ce qu’il se fera remarquer, en gris ? Est-ce qu’il aura l’air d’un touriste comme ce matin ? Arrivé devant le musée, après avoir gravi la pente depuis le Vélabre (sacré montée !), il s’est fait adresser la parole en allemand. Ses grandes jambes, peut-être, sa haute taille, son teint de blond – il devait être tout rouge comme les visages autour de lui sur la place. Il s’est pourtant regardé longuement dans la glace à l’hôtel, le pli de ses vêtements était impeccable, il aurait dû pouvoir passer pour un Italien. Il en veut au petit sac à dos qu’il trimballe, c’est ça qui fait touriste, mais il n’y peut rien, il doit l’avoir, s’il trouve à glaner en chemin. Et ce matin, en passant par le bosquet au pied de la montée, un peu poussiéreuse à cause de la terre glissée des racines des yeuses, une plaque déchaussée. En fonte, SPQR, avec la louve. Pas une grande plaque d’égout, juste une petite, de la taille d’une main, un couvercle de regard ou quelque chose comme ça. Ni vu ni connu, pour sa collection personnelle, au retour. Son petit musée à lui, dans son appartement, à côté du grand dont il assure la direction.

Sortant de ceux du Capitole, il siérait de rester modeste, car l’adjectif « grand » accolé à la collection dont il a la garde pourrait prêter à sourire. Il n’y a pas si longtemps, quand on y pense, qu’il avait vingt ans. Et il avait de l’ambition. Un jour, peut-être, il postulera au Louvre. Ou bien ici, qui sait de quoi la vie est faite. Ici où il est venu voir le Gaulois mourant, par réflexe plus que par goût. Il cherche l’ombre. Il traverse la place vers la roche tarpéienne, d’où la vue est imprenable aujourd’hui sur le forum, d’où jadis on précipitait les traitres – et d’où fut jeté, en l’an 364 de la fondation de Rome, le sous-officier qui avait laissé la garde s’endormir, permettant aux soldats de Brennos d’escalader le rocher, de pénétrer dans la citadelle, de faillir prendre la place, perdre Rome pour toujours, n’eût été le cri des fameuses oies.

Lui, il a perdu Camille une nouvelle fois. C’est peut-être pour ça qu’il est parti pour Rome sans hésiter. Dans le musée, après s’être ennuyé devant les statues classiques que l’on connaît par cœur, il a failli pleurer en voyant les fragments d’argiles de celles qui composaient le fronton du temple de la via San Gregorio. Les rayures polychromes sur la cuirasse de Mars, dont il ne reste d’autre qu’un biceps gonflé et une cuisse puissante, et ces deux figures féminines, ces déesses en tunique nouée sous la poitrine, laissant deviner sous les plis fluides de l’étoffe la douceur soyeuse de la peau. Camille n’a pas le bras fort comme la divinité assise, avec son lourd bracelet, mais il pourrait l’imaginer dans cette pose impérieuse, elle qui aime les vêtements amples et colorés, et la transparence du tissu, suggérée avec maestria malgré ce matériau lourd et opaque, et le frémissement du sein, ont chatouillé ses sens, fait naître l’érotisme dans sa pensée. Camille, l’a-t-il perdue à jamais ? Vae victis.

A propos de Laure Humbel

Site internet : Sur mes tablettes, laurehumbel.fr. Dans l’écriture, je tente de creuser les questions du rapport sensible au temps et du lien entre l’histoire collective et l’histoire personnelle. Un élan nouveau m'a été donné par ma participation aux ateliers du Tiers-Livre depuis l’été 2021. J'ai publié «Fadia Nicé ou l'histoire inventée d'une vraie esclave romaine», éd. Sansouire, 2016, illustrations de Jean Cubaud, puis «Une piétonne à Marseille», éd. David Gaussen, avril 2023. «Ton Nombril» et «BigBang» (Toutàlheure, 2023 et 2024, illustrations de Luce Fusciardi) sont des albums pour les tout-petits qui forment un diptyque sur le thème de l'origine.

3 commentaires à propos de “#construire #03 | Vae victis”

  1. Merci Ève, Géraldine, pour votre lecture. C’est intéressant que la tendresse, la douceur ressorte à la lecture, je n’avais pas abordé l’écriture comme cela, c’est elle qui m’y conduit… et cela m’éclaire un peu sur ce personnage qui vient se promener dans cette nouvelle histoire, sortant d’une autre.

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