#construire #03, #04 | de passage

Ils ne se sont pas vus depuis longtemps, ils devraient avoir des tonnes de choses à se dire mais ça ne démarre pas, leurs souvenirs sont lointains, perdus derrière des amusements de commande, des soirées à trop boire trop seuls. Et puis ni l’un ni l’autre n’en a jamais rien dit. Le silence, c’est comme la douleur, ça s’installe, on ne dit rien, on ne répond pas aux questions qu’on trouve idiotes, petit à petit il n’y a plus de questions qui n’étaient déjà pas nombreuses et ça rumine, et ça tourne dans la tête et dans le corps, alors d’un coup on s’y remet et même en face de celui qui connait les mêmes effrois, rien. Téléphoner à quelqu’un, comme ça, sans rien avoir à demander, sans rien avoir à raconter, oui comme ça, il ne souvient pas l’avoir jamais fait. D’ailleurs, c’est ce qu’il a envie de faire, s’asseoir, parler de tout et de rien, donner, se donner l’impression qu’il vient comme ça, en ami, en voisin, de passage, je passai dans le coin, je suis venu te voir, je n’ai rien apporté, je passe parfois dans la cité mais je n’ai jamais eu envie ou idée de sonner, aujourd’hui c’est un coup d’essai, j’aurais pu appeler avant mais c’est autant pour te faire une surprise que m’en faire une à moi. Assieds-toi, je ne savais pas que tu habitais encore par ici, je te croyais parti au loin après…, en fait non, je travaille de temps en temps dans le coin. C’est une maison qu’on dit mitoyenne dans un lotissement en pleine campagne sans charme. Quelques années plus tard, ce ne sera plus campagnard, plus de vaches, plus de haie de ronces, des bâtiments partout, des voitures, ce sera la ville, il y aura peut-être un feu de cheminée youtube. Quelques années avant, ils aimaient venir voir leur maison en construction, le dimanche, les ouvriers qu’on ne disait pas encore immigrés ne pataugeaient pas dans la boue et les ornières immenses des engins de chantier comme ils les avaient vus une fois en semaine, ils avaient trouvé ça désagréable alors le dimanche c’est mieux et, finalement, plus simple, ils peuvent emmener les enfants. En tout cas, pour l’instant, il y a la maison, un cerisier, des plate bandes de haricots séparées du grand pré tout vert avec les vaches noir et blanc par un barbelé qui pendouille sur quelques piquets. Ces vaches, ce champ bosselé, ces mures que tu ramassais avec les enfants en fin d’été retour du bord de mer, les hannetons que tes gosses faisaient voler attachés par une patte autour du troène au pied de cette maison que vous aviez pu acheter pour y bricoler un rêve de vie et que tu as abandonnée, qu’est-ce que tout ça qui respire l’envie de tranquillité, pas si loin de la ville, qu’est ce ça a à voir avec la guerre qui t’attendait, ta guerre, peut-être seulement le barbelé, qu’est-ce que tout ça a à voir avec un camp retranché dans la Mitidja au premier rang pour voir ou entendre le désespoir de ceux qui réalisent qu’ils doivent partir, les bombes de ceux qui ne l’acceptent pas, l’effroi de tes copains guerriers qui savent qu’ils vont mourir de devoir rester, ça a surtout à voir avec une vie tant piétinée que le pré par les pas des vaches, tu le sais, tu le sens au profond de toi, tu restes muet face au copain dans cette maison où tes pas t’ont mené suivant les rues aux noms de peintres bordées de jardinets bien entretenus, salut, ça fait longtemps qu’on t’a pas vu, tu vas bien, le buisson de troènes à l’odeur d’enfance, souvenir de cris de joie, de baisers d’amour, de certitude que cette fois ça allait marcher, que tu allais vivre heureux, alors tu ne laisses pas la tristesse t’envahir, tu t’essaies à plus de légèreté, trop.

A propos de bernard dudoignon

Ne pas laisser filer le temps, ne pas tout perdre, qu'il reste quelque chose. Vanité inouïe.

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