#construire #04 | Grandes marées

Les mains dans les poches, des pas lents, de temps en temps, du bout de la botte, retourner un caillou et finalement, devoir te baisser, presque avec un soupir, pour le remettre en place parce que du bout du pied, tu n’y arrives pas. Tu traînes, les mains dans les poches et les yeux en l’air, tu suis le vol des oiseaux, mais sans trop bouger la tête, tu sais bien que tôt ou tard, ils vont quand même quitter ton trop faible champ de vision alors le temps de bouger, ils seraient déjà partis. Tu laisses ton regard traîner devant tes pieds, pas trop loin devant tes pieds au milieu des cailloux, des algues comme des cheveux verts, des algues comme des colliers de grosses perles allongées, des algues qui sentent fort la vie faite prisonnière et qui laisse des odeurs de poisson plus très frais. Tu avances tout doucement, mais tu changes d’endroit, maintenant c’est du sable et des petits cailloux, des graviers, des petites pierres. Les grosses pierres, mais d’une taille encore raisonnable, tu regardes tous les gens qui sont venus ici pour les grandes marées, les retourner une à une et regarder dessous et parfois ramasser une bête qu’ils, au mieux, vont quand même mesurer avant de la balancer dans un seau déjà plein d’autres bêtes capturées. Les jours de grandes marées, c’est jour de pêche à pied. Il y a ceux qui savent faire et puis il y a ceux qui aiment croire qu’ils savent faire et que tu regardes sans vraiment les regarder retourner un caillou sans le remettre en place ou en le remettant pas vraiment à sa place ou bien beaucoup trop vite pour pouvoir donner le temps à ceux qui sont en dessous, petits poissons, crevettes, crabes, coquillages, crustacés, de pouvoir se sauver. Tu ne soulèves plus rien pour ne pas leur ressembler, toi tu ne fais que passer, tu traînes à côté d’eux en jetant un œil distrait à la marée qui remonte tout d’abord tout doucement en connectant les flaques, les trous d’eau et les vasques qui faisaient comme des lacs et qui maintenant ne sont plus qu’un creux au fond de la mer. Tu traînes en t’éloignant des gamins turbulents qui se bousculent, se poussent et s’éclaboussent et qui regardent à peine la vie, là sous leurs pieds. Parfois même tu t’arrêtes pour mieux voir les nuages qui se chamaillent dans le ciel, se poussent et se mélangent, qui jouent à saute-mouton étant moutons eux-mêmes, cirrus et cumulus, et puis quelques stratus et des mélanges qu’on dit des stratocumulus, ou des cirrostratus, de ces noms mélangés comme franco-britanniques mais devenus si communs qu’ils ont perdu le tiret. Comme la marée monte, tu n’iras sûrement pas t’aventurer par-là, au milieu des bateaux échoués sur le flanc, des kayaks, des barques, des annexes, des voiliers, des bateaux à moteur ou bien des pêche-promenade, des bateaux sur la terre qui n’ont pas pour autant les jambes de la chanson, mais qui attendent sagement que la marée remonte comme tu attends sagement que le temps soit passé, que tu aies tout rempli ton nez et tes oreilles, sans jamais rien garder de tout ce qui était là, tu traînes comme si tout ça avait glissé sur toi comme glisse l’eau de mer sur la peau du phoque gris. Tu traînes, tu vois des choses, des oiseaux et des arbres sur la petite île en face, des maisons, des hauts murs, des jardins, des amers, des bateaux tout au bout du chenal, mais de tout ça tu ne gardes presque aucun souvenir. Alors parfois tu te dis que peut-être au lieu de traîner comme ça sans rien te rappeler, les deux mains dans les poches, le pied lent et distrait, un pied presque autonome qui gratouille le sable ou les pierres ou les algues, tu devais peut-être essayer de prendre des photos. Juste pour les garder, mais sans les regarder, juste pour savoir qu’elles traînent, là dans ton téléphone et pouvoir y revenir, si jamais, une envie d’aller traîner par là

A propos de Juliette Derimay

Juliette Derimay, lit avidement et écrit timidement, tout au bout d’un petit chemin dans la montagne en Savoie. Travaille dans un labo photo de tirages d’art. Construit doucement des liens entre les images des autres et ses propres textes. Entre autres. À retrouver sur son site les enlivreurs.

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