#construire #04 | revenir là toujours

Devant toi la route passe par le pont pas d’autre possibilité. Tu marches sur le pont et tu t’arrêtes à mi-chemin des deux extrémités pour te pencher en posant les mains sur le muret de pierre tu avances le buste juste assez pour voir au dessous l’eau qui dévale et tu sens sur ton visage la fraîcheur qui monte — le pont c’est de là qu’on peut par un petit passage escarpé uniquement accessible à pied rejoindre la rive et traverser le ruisseau en marchant de pierre en pierre ou le remonter à contre courant ou le longer par le chemin de terre pour rejoindre le pré ou pousser encore jusqu’aux sapins pour s’enfoncer plus haut et déboucher sur le plateau — tu t’arrêtes toujours sur le pont avant d’entrer dans le village. Le village désert à cette heure de sieste et de chaleur juste ce chat qui vient se frotter à tes jambes juste la cloche de l’église qui sonne la demie juste une tondeuse juste une tronçonneuse on travaille toujours quelque part juste le bourdonnement des voitures sur la nationale en bas loin pourtant. C’est petit ce territoire auquel tu reviens attiré comme par un aimant et qui se présente à ton esprit par surprise (tu n’es pas surpris) ou par ruse — pas par hasard. Tu préférerais la ville la grande ville la métropole tu voudrais errer dans Tokyo sous des néons colorés tu marcherais à Stockholm le soir les traces de tes pas dans la neige les flocons qui s’accrochent à ta capuche — leur chute légère dans la lumière d’un lampadaire — tu fermerais les yeux pour sentir l’odeur des gâteaux au miel dans les rues de Fez un soir de ramadan et avancer dans une foule compacte et joyeuse. C’est le pont comme une diapositive qui s’affiche dans ton cerveau et vient effacer toute tentative de fuite. Tu sais ce qui va suivre. Tu avances sur la route tu passes devant la maison longue aux volets fermés dans laquelle tu ne vois jamais personne tu ne sais pas qui habite là mais pourtant la vigne vierge taillée n’atteint jamais le toit un vélo est posé devant la porte un tas de bois aligné proprement sur le mur et abrité sous une toile. Tu aimerais un café une terrasse au soleil des gens assis là qui parlent te saluent tu aimerais une foule dense et indifférente une foule bariolée dans laquelle te fondre. Tu passes devant la maison aux fenêtres basses sur la rue tu vois bouger le rideau et une ombre qui s’éloigne un chien se précipite sur le grillage où il écrase sa gueule — tu l’imagines traverser ce grillage par chacune des mailles son corps divisé en autant de parties pour se reconstituer de l’autre côté devant toi. Adossé à cette maison un petit immeuble juste un appartement — pas vraiment à sa place entre les maisons en pierre aux tuiles d’ardoise grise mais il y avait ce terrain vide pas possible de cultiver — il cache un peu la vue tu t’es habitué les locataires se succèdent ça donne de quoi parler. Tu dépasses la boîte à lettres — pas de publicité merci. Est-ce que tu reprends ton souffle tu es presque arrivé tu hésites tu connais la suite tu peux fermer les yeux pousser la barrière de bois en tenant la cloche pour l’empêcher de tinter tu peux avancer sur le balcon tu vois les montagnes au loin derrière le voile de chaleur tu peux ignorer le chat qui t’a suivi et tu regardes dans le jardin le saule pleureur est là —tu t’en doutais rien ne change.

A propos de Isabelle Charreau

j’arpente plus facilement les chemins de terre que les pavés de la ville, je fréquente l’atelier pour le plaisir comme des gammes, sans projet de partition

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