Cela s’appelle l’aurore – ou alors l’aube – enfin il est tôt et ce n’est pas le moment de pinailler, on est en retard. Le hall d’arrivée d’un aéroport où un type (petit, brun cheveux ras, costume standard propre noir chemise blanche cravate ficelle même métal) brandit un carton, il y est écrit « M. Lowry », tu t’approches, il sait que c’est toi, tu sais que c’est lui, il se retourne tu le suis, la voiture est garée devant l’aéroport, noire, teutonne chromée luisante, le petit brun t’ouvre la porte arrière droite, tu t’assois ça sent la lavande, il la ferme et c’est tant mieux, va s’installer au volant, pas le moment de glander tu es un peu en retard, il se penche en avant, son dos ne touche pratiquement pas le dossier de son siège – il démarre, « music Sir ? » fait-il – tu fais un signe qui ne veut rien dire, il appuie sur le bouton (Bach ou quelque chose) et sur le champignon comme un forcené, à ce rythme-là tu y seras – à l’heure – le soleil va se lever, une rue des rues, une avenue, des arbres, tu y es, la voiture entre dans le parking, c’est sous-terre et ça s’arrête devant des bureaux vitrés opaques lumières au néon, le type descend et t’ouvre la porte, se plie légèrement – tu fais oui de la tête, il s’en va – tu entres, là une femme aux cheveux courts noirs, à la garçonne, costume d’homme dans les gris, veste croisée sur chemisier de soie beige vaguement ouvert au col, plate, un sourire d’affiche, des gestes de professionnelle, elle te tend une enveloppe que tu prends – elle sourit puis après quelques mots « ravie d’avoir fait votre connaissance » elle s’en va, elle porte des tennis blanches – elle part – tu attends quelques minutes, une cigarette peut-être ? Non, pas de cigarette, pas de café, pas encore pour le moment, rien – à ton poignet ta montre fait moins le quart, tu attends un peu – tu t’en vas, tu sors, sur l’avenue des arbres, des gens, des passants, le soleil au fond de l’image, à ta gauche, il fait beau sur Paris – ou ailleurs – il fait beau dans tous les cas – un travail comme un autre, une espèce d’habitude mais n’en jamais avoir c’est ce qu’il te faut, tu marches et tu te retrouves devant l’aéroport – le même un autre – tôt le matin du lendemain sûrement, un avion et sa première classe, un gros type qui rote son champagne, une hôtesse de l’air accorte sourire, une passagère en pantalon et pull aux même tons chauds boucles d’or clippées aux oreilles collier de perles trois rangs comme la reine d’Angleterre – le gros type, un producteur de cinéma sans doute, fait un signe à l’hôtesse, ou alors un marchand d’armes, encore du champagne, six heures trente « ladies and gentlemen this is the captain speaking » – ton sac, tes vêtements, tes lunettes de soleil et ton écharpe de soie « en souvenir de toi » te dis-tu – quelle plaie que l’attente les moteurs vrombissent tu regardes par le hublot, tarmac est un joli mot, il va faire beau, un temps magnifique, ton chapeau posé sur le siège à côté de toi, ta serviette ou sac ou sacoche ou n’importe – dedans des objets – pas un nuage dans le matin brumeux et calme l’envol, quelques heures peut-être, le tarmac la chaleur, la douane, non tu n’as rien à déclarer – le type regarde ton passeport, te regarde, c’est bien toi, il te compare avec les photos qu’il a devant lui, le numéro avec ceux qu’il a devant lui écrits sur une feuille, regarde les visas, regarde les dates, te regarde encore, oui c’est toi – en effet, c’est toi et il te rend ton passeport – tu pars, tu t’en vas, la chaleur, un taxi pour la gare – le train, des gens comme s’il en pleuvait, une bouteille d’eau peut-être, des gens partout, dans tous les coins accessibles et sur le toit même (non, quand même pas mais partout) – tu te renfrognes, n’aimes guère cette promiscuité, croises les bras, te rencognes entre le corps de la voiture et toi, la fenêtre à ta gauche dans le sens de la marche, appuyé sur ta serviette, ton sac, ta sacoche, ce que tu trimbales, une brosse à dent peut-être, il n’y a rien à penser – si tu t’endors tu rêves, de quoi sont-ils faits, que vont-ils t’indiquer si tu te réveilles, tu en as pour quelques heures à nouveau – il fait chaud, c’est abrutissant, un travail à accomplir, parfaitement reconnu, ourdi, organisé, prévu préparé sans trop de difficultés – aller venir – venir repartir tu sais ce qu’on attend de toi et tu sais parfaitement l’accomplir – ici, là, ailleurs sauf contrordre une espèce de routine ou un parcours fléché – tu descends du train puis marches jusqu’à l’hôtel, tu vas à ta chambre, tu repères au bout du couloir du troisième étage la réserve à linge, tu y entres c’est ouvert, tu regardes, refermes la porte, vas vers la tienne, la 307, de la fenêtre on distingue la porte de la Mer, les drapeaux, les portefaix les vendeurs à la sauvette les oisifs des femmes et les enfants qui courent, quelques vieillards assis, des policiers aussi, en armes, les acacias et les eucalyptus qui bordent l’avenue, tout à l’heure, tu iras à ton rendez-vous, plus loin sur la droite de l’avenue, en descendant, à côté de la banque, ça sentira le laurier quand tu croiseras les trois Parques en noir, sans les calculer – là appuyé à un pilier, sous les arcades mais ne se cachant pas spécialement un type fripé en costume clair, un journal sous le bras, le chapeau un peu relevé sur le front fumera une cigarette en te regardant entrer, il t’attendra et tu ressortiras, une demie-heure plus tard peut-être, dans le sac au bout de ton bras droit, tes affaires, un homme d’affaires, oui voilà ce que tu es, le type te suit, tu rejoins ton hôtel, tu ne commandes rien au room-service tu n’as pas faim tu t’étends et tu médites, sûrement le vide – tu es allongé, sûrement le vide, peut-être une drogue mais je ne crois pas, les paumes des mains à plat sur le drap blanc propre lisse doux tu es là et le chemin à suivre les choses à faire, à exécuter, à produire à réaliser cette nuit, dans la nuit, noire, tout à l’heure, plus tard tu t’endors – tu rêves, tu oublies, tu rêves encore et noire est la nuit là, noire, on te retrouve, c’est bien toi, oui, mais comme une ombre dans les coins cachés des arcades tu passes, déterminé, une espèce de fantôme peut-être, personne seulement le vent, un petit vent frais qui annonce la pluie, tu entres dans un immeuble traversant, tu te retrouves ailleurs, tu marches, assez longuement, des espadrilles, noires, tu marches une capuche, noire d’ombre, sans croiser personne pas même un chien, seul le vent – les lumières qui au milieu des rues battent les filins qui les soutiennent comme des haubans, ce bruit cette lumière éparse ce vent – ici par l’arrière de la maison en passant par le jardin, c’est là, quelques minutes suffisent à ton manège, trois peut-être, tout au plus il n’y a ni erreur ni difficulté, tu ressors et le vent enfle, la pluie va venir, il te faut marcher plus vite, un autre chemin, une autre rue, une bouche d’égout où, à peine a-t-on le temps de s’en rendre compte, tu jettes quelque chose et un autre immeuble mais les mêmes arcades, et la nuit, noire, et la pluie qui commence doucement, une espèce de brouillard, un genre de nuée une murmuration dirait je ne sais plus qui, la pluie l’eau l’orage sans éclair mais du tonnerre, tu es entré par le service, tu es dans ta chambre, il fait nuit et la nuit est noire, peut-être une douche mais il te faut faire très attention, tu le sais – tu attendras six heures et demie – tu attends, assis sur ton lit les coudes aux genoux et la tête dans les mains, il ne pleut plus – tu dormirais presque s’il se pouvait – tu fais quelques mouvements, une sorte de gymnastique, des élongations pour rendre tes muscles plus élastiques, tes tendons plus souples, c’est pour entretenir ta forme physique que tu te détends, tu respires, tu attends longuement et il se peut que tu somnoles, l’esprit libre du devoir accompli, c’est le soleil qui se pointe et te réveille mais tu ne dormais pas, ou du moins pas vraiment, pas complètement, en tout cas c’était sans rêve, une douche, tu te savonnes et te rinces abondamment, te sèches te vêts, puis tu nettoies les objets que tu as touchés, la bonde de la douche la poignée de la porte les robinets – la grande serviette, blanche, éponge, lourde, dans laquelle tu roules tes vêtements noirs, les espadrilles, tu la déposeras dans la réserve, dans un sac que tu refermeras, au bout du couloir, et vers neuf heures et demie, tu t’en iras – ne rien laisser derrière soi, le concierge au comptoir que tu salues, tout est réglé, derrière tes lunettes de soleil et sous ton chapeau tu descends l’avenue, le type est appuyé contre un des piliers des arcades, de l’autre côté, à l’ombre, il n’a pas changé de chemise, il fume, le même qu’hier soir, il te regarde passer, son chapeau est un peu plus enfoncé, il attend et toi, tu t’en vas, vers la gare – là il te faudra attendre encore, un petit moment, on ne sait jamais quand le train arrivera, à l’heure ou pas, jamais en avance cependant, attendre, c’est jour de marché, des femmes portent des sacs de légumes, des jeunes gens désœuvrés fument et palabrent, tu restes dans un coin d’ombre la sacoche au bout du bras, tu ne t’assois pas les mains un peu moites tu sues un peu – il fait chaud mais c’est encore supportable, tu ne te retournes pas il ne se passe rien tout à l’heure, le train entrera en gare, fumées bruits cris fureurs chaleurs sifflets et puis à un signe du drapeau du chef de gare là, sur le quai, il s’en ira
le mode opératoire de Jean Echenoz (on m'a fait la grâce (en commentaire) de la comparaison trop flatteuse - je ne parviens pas à tenir la distance j'ai l'impression - c'est un ton qu'il me faut adopter et j'oublie parfois) - je rédige (un monologue intérieur) de l'héroïne principale (si ça veut dire quelque chose ici - mais ça en dirait plus long là) je remets sur l'écran sous le "traitement de texte" (ça me fait penser à "ressources humaines" tellement c'est humiliant et dénué de tout sentiment vrai) et je recommence (ce n'est pas à la main, c'est avec deux doigts, les deux majeurs tendus sans doute en signe de quelque chose à cette technique - quelque chose de doublé pour les dits "algorithmes" et tout ce qui s'ensuit - les bras tendus des vendeurs de voitures électriques, les "tenir les femmes par la chatte" du dément aux commandes de la "plus grande démocratie du monde" les morts dans la rue et tout ce fatras (j'allais dire bataclan mais le truc a un air odieux) réalisé par cette humanité-même... - ce monde-là) n'importe : la rage et la détermination.
Ce que l’homme fait aux siens
…du dément aux commandes de la « plus grande démocratie du monde » les morts dans la rue et tout ce fatras (j’allais dire bataclan mais le truc a un air odieux) réalisé par cette humanité-même… – ce monde-là) n’importe : la rage et la détermination.
Un seul mot pour l’écriture de tes textes, admiration,
La langue, la matrice qui relie l’être et sa culture,
…j’ai toujours envié les gens qui parlaient arabe (mais russe, non) : c’est que ma mère en usait pour parler avec la sienne afin que les enfants n’y entravent que pouic…
Merci.