#construire #04 | Variation

Tu traînes. Tu imagines un algorithme définissant les rues, les quartiers, les immeubles, les mettant en réseau, les séparant les uns des autres : les quartiers connectés, les quartiers fracturés, les rues-monde, les rues-intermodales, les rues-compost, les façades intelligentes, les façades béates, les façades dépierrées, les fenêtres recyclées.

Tu longes les petits kiosques à recharger son portable en pédalant, des trottinettes te dépassent en sifflant. Tu t’assieds sur les blocs de béton sans dossier disposés erratiquement sur les trottoirs. Des mères assises dos à dos s’envoient, attendries, des photos de leurs enfants qu’elles bercent de l’autre main, dans un landau. Avec la pointe de ta chaussure, tu envoies balader un papier gras, l’emballage d’un kébab.

Tu découvres des rues où nul câble ne passe, où nul numéro ne figure, d’où les plaques aussi ont été retirées, laissant des béances hideuses, où le seul point de vente est un écran tactile devant lequel de rares silhouettes exécutent des gestes automatiques avant de s’en repartir, les mains dans les poches.

Tu découvres les zones où les échoppes sont concentrées, leurs filaments de lumière qui abolissent la nuit, leurs enseignes répétitives et colorées, leurs devantures prêtes à craquer, tu te vois offrir à chaque pas de porte un présent qui ne t’émeut guère, que tu ajoutes à ceux qui s’empilent déjà dans ton havresac dont tu découvres alors une propriété, gonfler comme une baudruche à l’infini, autant que croîtra la profusion des marchandises exposées, des échantillons donnés.

Tu passes devant un magasin de prêt-à-porter, une banque, une compagnie d’assurance, un magasin de prêt-à-porter, un comptoir de restauration rapide, une banque, une compagnie d’assurance, une compagnie d’assurance, un magasin de prêt-à-porter, un comptoir de restauration rapide, un magasin de produits de beauté, un magasin de prêt-à-porter, un magasin de prêt-à-porter.

Dans la salle de sport, tu regardes des rameurs en nage, des coureurs en leggings moulants, des corps en maillots serrés qui montent des escaliers qui ne s’arrêtent jamais de revenir et de disparaître, des cyclistes, des haltérophiles. Les câbles des appareils t’évoquent de très anciennes usines, des systèmes compliqués de poulies, des ponts suspendus.

Tu marches encore, au hasard, tu te perds, tu tournes en rond, tu traverses avec prudence le quartier qui pique, tu coutournes le quartier qui lèche, tu te fais bousculer par la foule de la rue qui montre, tu te fais emporter par le mouvement du boulevard qui dérape, tu te fais coincer dans la queue du quartier obligé, tu dois choisir la façade d’où tu enlèveras une pierre, tu dois choisir, envie ou pas, tu choisis une moulure qui ressemble à une moustache, tu la mets dans ton sac.

A propos de Laure Humbel

Site internet : Sur mes tablettes, laurehumbel.fr. Dans l’écriture, je tente de creuser les questions du rapport sensible au temps et du lien entre l’histoire collective et l’histoire personnelle. Un élan nouveau m'a été donné par ma participation aux ateliers du Tiers-Livre depuis l’été 2021. J'ai publié «Fadia Nicé ou l'histoire inventée d'une vraie esclave romaine», éd. Sansouire, 2016, illustrations de Jean Cubaud, puis «Une piétonne à Marseille», éd. David Gaussen, avril 2023. «Ton Nombril» et «BigBang» (Toutàlheure, 2023 et 2024, illustrations de Luce Fusciardi) sont des albums pour les tout-petits qui forment un diptyque sur le thème de l'origine.

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