On dirait bien toi, après la montée. Ou ta silhouette, immobile devant le porche de la vieille ferme morte, côté ville. Tu traines par là. Tu fais quelques pas, tu t’arrêtes devant le mur qui enfle dangereusement. Tu repars. Tu longes la vie d’avant, celle qu’ont engloutie les grandes réalisations urbaines. C’est fini, tu traines tes guêtres dans un autre paysage. Ce n’est plus le tien, à part les grands murs sous filets, la toiture qui se délite, tuile après tuile, les vestiges. Avant, tu n’avais pas le temps de trainer. Par tous les temps, tu sortais le tracteur, la moissonneuse, tu retournais, ensemençais, engraissais la terre. Tu vérifiais, tu réparais des moteurs dans l’atelier, et tu disais qu’il fallait être à l’heure quand on remontait la pente après le lycée. Et te voilà, la tête ailleurs, trainant les pieds, les mains dans le dos, et plus dans le cambouis ni dans les sacs de grains. Tu marches jusqu’à l’angle de la route qui traverse le plateau ; tu regardes les grands cubes anthracite qui ont poussé à la place des champs. C’est pareil partout où les villes augmentent leur périphérie en écrasant la terre : disparition des fraises, des asperges, du maïs, du blé. Déportation des champs, des maraichages, des ruraux. Immeubles à la place. Maintenant ça t’est égal, tu n’es plus concerné. Les experts expérimentent des potagers en hauteur, optimisent avec un arrosage goutte à goutte les surfaces bétonnées. Le progrès. Et toi, tu traines vaguement ton histoire, tu passes près des souvenirs sans y entrer, tu te traines. Tu t’attardes comme quelqu’un qui n’a plus rien à perdre. Tu marches jusqu’au petit mur, là où les collectionneurs n’ont pas encore volé la plaque de céramique indiquant l’ancien département. Tu hausses les épaules : ça ne saurait tarder. Tu pousses un peu du côté du château d’eau, tu lèves la tête vers le radar aérien en forme de ballon de foot. Tu ne tressailles même pas quand les voitures te doublent. De toutes façons, tu fais partie des invisibles. Planté là, sans rien faire, sans rien dire. A la traine. Tu te poses sur le banc de l’abribus, station Les Granges, là où fleurissaient les pois de senteur, dans une autre vie. Le bus s’arrête, tu ne montes pas. Pour aller où ? Tu as quitté les lieux depuis belle lurette, tu as tout ton temps. Un groupe de jeunes frigorifiés attendent le prochain bus, il commence à pleuvoir. La pluie ne te fait ni chaud ni froid. Ils te regardent : tu es désoeuvré, insensible, neutralisé. Avant, tu aurais peut-être engagé la conversation, tu leur aurais raconté la terre, le choc du panneau planté au milieu de ton champ de vision pour annoncer sur ses jambes de bois la future construction des grandes écoles et la disparition des cultures juste avant la tienne. A quoi bon ? C’est fait. Sur une affiche placardée on annonce des projets pharaoniques : sauver les apparences patrimoniales en conservant l’ombre d’une grange, avec centre de formation, maison de quartier, espaces verts. Il faudra voter. Ce n’est plus ton problème. Tu traines ton silence. Tu es silence. Tu traines comme trainent les revenants ou le ciel après perturbation.