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[PDF compile, proposition sera en ligne 10 jours, donc jusque 15 février]
Collobert | l’œil derrière l’œil
«Construire» : en amont du récit, sa préparation. En amont de la construction de représentation, la venue progressive au jour des matières à venir du récit.
Et ça concerne les lieux (même si la démarche concerne également les personnages, et les rouages narratifs, c’est justement l’idée d’un tel cycle). Notre intuition de ces lieux, «choses vues», est forcément lacunaire, énigmatique, partielle. Ce sont des éléments disjoints, toutefois très précis, mais sur un champ très limité.
Ces intuitions de lieux, en amont du récit, peuvent être à distance temporelle importante, brèves images revenues de l’enfance, mais aussi imprécises et lacunaires que le Combray dont dispose le narrateur de la Recherche avant la révélation de la madeleine, mais elles peuvent être liées à une période biographique très précise, longue ou brève, associée à telle chambre ou telle ville, ou tel lieu de travail aussi. Ou même s’ancrer dans le présent le plus immédiat, mais situation ou image si brièvement aperçue.
Problématiques qu’on retrouve dès Balzac (la maison abandonnée qu’aperçoivent les voyageurs de la diligence Paris à Tours au sortir de Versailles, à chaque trajet un peu plus envahie de végétation, et qui fait que soudain l’ensemble des voyageurs fait silence dans le véhicule bondé et sa promiscuité — l’image sera reprise comme fondatrice dans la première version de La grande Bretèche, et supprimée dans les suivantes), mais aussi dans les dessins avec aperçus du métro aérien du Office at night de Hopper, ou dans l’histoire du cinéma avec Blow Up etc.
Dans chaque cas, l’image en son présent d’apparition ne suffit pas à la construction de récit. Et toute tentative de représentation d’après cette image ou suite d’images ramènerait soit à l’autobiographie, soit à des archétypes.
En tentant une première approche de cette proposition dans notre labo des «mardis» en direct, nous étions d’abord passé par le livre Intérieur de Thomas Clerc, où la barrière mise à toute interprétation autobiographique passait par le relevé exhaustif, nombres et dimensions comprises, de l’exploration d’un appartement parisien, et du même statut du mot «chambre» (chambre vue en rêve plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur, montagne découverte dans l’intérieur d’une chambre) dans le Façons d’endormi, façons d’éveillé de Henri Michaux.
Il m’a fallu un peu de temps pour décanter l’intuition ici suivie, toujours en relisant l’ultime séminaire de Barthes, La préparation du roman, en janvier et février 1980.
Partir d’une nécessité intérieure ? Trop facile à dire. Mais plutôt : cheminer vers des images qui autoriseront le récit à se révéler depuis une nécessité intérieure, qui pourra ne se révéler telle que rétrospectivement.
Et pour cela, partir à la rencontre de ces images depuis même leur côté lacunaire et partiel, sans chercher à les faire se rejoindre. Sans chercher à passer, dans l’étape présente, de l’image à la représentation.
Enjeu parallèle : les focales, les proximités dépendront de chaque image. La langue aura d’autant plus de liberté à se définir comme voix, que ces images ne chercheront pas à se rejoindre.
Et pour cela, progressivement, s’établir dans une conviction : tout tiendrait, pour ce chemin, à ne pas permettre à l’écriture la représentation directe d’un de ces lieux, je pense principalement à des intérieurs, mais tant de villes (ou établissements sociaux tels qu’usines ou lieux d’éducation, de santé, ou de punition) sont dans ce zwischenraum dont parle Walter Benjamin, intérieurs et extérieurs à la fois, mais de s’en tenir à ce que voyait l’oeil qui nous en restitue l’image.
Et de là ce pressentiment d’un oeil derrière l’oeil, un oeil qui verrait — ne verrait que — ce que voit l’oeil comme dispositif optique de perception. Et le retour à ce texte extraordinaire ouvrant le premier livre de Danielle Collobert, chez Gallimard en 1964, elle a 26 ans et écrit depuis 8 ans dit-elle, Meurtre (repris dans le premier des deux tomes de ses œuvres complètes chez POL, merci), qui s’ouvre précisément par cette distinction d’un œil intérieur séparé de l’œil extérieur, et encore mieux : un œil intérieur qui voit comme, dit-elle, par un trou de serrure ce que voit cet œil extérieur.
Retour à Proust : c’est Gilles Deleuze, dans son Proust et les signes (ne pas oublier qu’en 1964, c’est une des premières études sur la Recherche rompant avec l’approche traditionnelle) qui répertorie ces dispositifs très précis, induisant une perception cadrée et une focale précise de ce qu’on représente, des grands angles du restaurant du Grand Hôtel de Balbec (Claude Simon y reviendra dans une de ses Quatre conférences) ou le jeu des persiennes et reflets sur les vitrines de la chambre du narrateur, mais aussi concernant des scènes aussi centrales que l’observation planquée de la maison du vieux Vinteuil, ou, du haut de l’escalier parisien, la vue partielle et en surplomb de la rencontre Charlus et Jupien, ou l’usage permanent du télescope comme du microscope comme reconstruction de scènes précises — telles le jardin d’hiver des Swann lors des premiers éclairages électriques parisiens.
Et bien sûr, dès la page d’ouverture de la Recherche, ce jeu de scintillements et de persistances rétiniennes dès lors que le narrateur pose la joue sur le fameux oreiller et tente de s’endormir.
Ainsi, remarquables dans ce texte «œil intérieur» de Danielle Collobert ces variations sur les distorsions et vitesses dans les perceptions optiques, ce que change au regard de s’attacher à la perception d’un seul œil et non des «yeux», ou bien des interférences avec gestes corporels, les possibles jeux de la main et des paupières.
D’où cette consigne : le défi que la suite de ces lieux, pour chacun de nous, chambres, maisons, villes, ressenti comme médiation possible de la nécessité d’écrire (ou ce magnifique passage du séminaire de Barthes concernant non le «désir d’écrire», mais la construction progressive de ces images lacunaires, avec énigme et secret, en ce désir d’écrire, et toute cette nuance sera le terrain de notre proposition. Le relevé intérieur à effectuer de ces images, précisément en tant que lacunaires, en tant que partielles, mais en tant qu’en chacun de nous toutes et tous elles sont dénombrables. Suite de micro-aperçus, mais si décisifs pour constituer notre géographie narrative intérieure.
Alors, pour chacun de ces micro-aperçus, sans chercher à les rejoindre, trouver la phrase qui en épouse au plus près la focale, les perceptions, la découpe. L’énigme, le secret, resteront hors-champ : on se contente de la matière, de ces réminiscences, sans explication ni justification, sans référence de lieu ni de date (sauf si elles vous sont nécessaires), mais uniquement pour ce que Bachelard nommait cette poétique de l’espace.
Et pour cela, un seul outil, mais la difficulté serait inverse : ne pas déborder de ce que voit l’oeil physiologique, organique, «extérieur». On n’écrit pas depuis cet œil qui voit, mais on écrit depuis l’œil intérieur : on n’écrit pas une chambre, un appartement, une institution, une ville, mais on écrit ce que voit l’œil.
Et c’est aussi ce qui nous protège, aussi ce qui nous autorise le risque.
Et merci renouvelé aux 24 participants à cet atelier du mardi, pour s’y être frayé chemin ensemble, voir dans l’espace réservé du site les textes produits ce soir-là !