Dans la position horizontale, même avec la tête surélevée, la perception visuelle de toute matière, de toute couleur, de toute forme est modifiée. L’écart entre ce que l’on regarde, ce que notre œil croit regarder et ce sur quoi il s’attarde en réalité peut être très grand, aussi bien dans le temps que dans l’espace. Nous regardons, nous ne voyons pas, ou si peu. Alors, quand avons-nous une vision consciente ? Prenons un petit morceau du cannage d’une chaise exotique, de type contemplation de la lune — au terme d’un voyage dans le Sud-Est asiatique de l’un de mes ancêtres, elle est arrivée dans ma chambre —, je sais que son dessin de rotin est géométrique, plat et tendu, et pourtant mon œil, ou mon cerveau, ou les deux, lui font subir des torsions. On le dirait parsemé de boutons en relief, comme clouté. Des éclats de lumière se jettent sur mon œil en décharges électriques, de sorte que le cannage que je sais souple et élégant se transforme en grillage menaçant, fait de barreaux qui excluent, qui séparent, qui emprisonnent. À l’instant où mon œil se voue à son union avec le cannage, occupe-t-il la majeure partie de mon visage, tel celui de certains coléoptères, ou se dresse-t-il hors de ma tête, genre cachou inquisiteur de crabe. Car enfin, quand la fièvre nous force à rester couché, quand notre corps nous lâche, qu’en est-il de notre vision ? Ne devient-elle pas plus intuitive ? L’œil extérieur se fermerait tandis que l’œil intérieur s’ouvrirait. Seconde vue, double vue ? On accommode, on cherche un juste milieu confortable entre ce que l’on voit et ce que l’on devine. On cherche ce qui a ému notre œil dans le clair-obscur de la vue intérieure. De cette expérience ophtalmologique, on pourrait faire un roman.