#construire #05| Voir


Voir se dessiner le trajet de la première note, toujours une surprise bien qu’on l’attende avec crainte à chaque moment du jour ou de la nuit, douce avant une lente montée vers les aigus. Elle s’amplifie pour se stabiliser en un hurlement qui sature tout l’air, empêche de respirer. Inoffensive sirène. Voir la peur envahir le corps dans la nuit. Toutes lumières éteintes en camouflage dérisoire rien ne peut plus dévier la trajectoire juste la chance. Voir les pieds nus courir vers la porte au fond de la cuisine. Les pieds nus petits l’un devant l’autre hésitants se cogner précipités sur le pied de la table heurter le banc d’un genou toucher terre se redresser pieds nus l’un après l’autre sur les chevilles fines si fragiles. Courir vers la porte. Arrêt sur un trou noir pas possible d’écouter la peur. Voir se dessiner les premières marches d’un escalier. Les pied petits un pas après l’autre nus sur le béton glacé des marches leur trace dans la poussière jusqu’en bas, jusqu’à la grande caisse dans le noir. Voir entre les planches disjointes de la caisse de bois, refuge presque aménagé, les boucles dépasser sous la couverture secouée de tremblement, les deux mains plaquées sur les oreilles. La sirène s’est tue, silence avant le vacarme. Voir s‘écouler la nuit la tête enfouie au plus profond de la couverture, les mains écrasent le tissu sur les oreilles. Attendre. Compter. Craindre. Voir dans la caisse le corps sursauter quand l’explosion se produit, enfin. Scénario déjà écrit aucune répétition ne permet de s’habituer à la terreur. Voir le bruit traverser les mains pour percer les tympans. Voir la lumière de l’aube tombant du soupirail éclairer la trace des pieds dans la poudre de charbon qui couvre le sol. Nuage de débris, la sirène de fin d’alerte s’est tue. Voir entre les décombres, le reste d’une table, les morceaux d’une assiette, une boîte en fer blanc qui contient des œufs intacts, un sac de farine éventré. Voir que les cheveux ont blanchi en une nuit.

A propos de Isabelle Charreau

j’arpente plus facilement les chemins de terre que les pavés de la ville, je fréquente l’atelier pour le plaisir comme des gammes, sans projet de partition

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