A un bout, en bas, c’est un petit bâtiment moyenâgeux qui fut longtemps ensablé dans la dune, on dit qu’alors les portes de maintenant étaient fenêtres. Il est de pierres blanches qui, les soirs, blondes éblouies par la lumière de l’ouest, celle qui vient de la mer, rougissent lentement puis disparaissent dans la nuit, l’enfant ne voit plus rien. A un bout, en bas donc : l’église, ancienne, massive, histoire du lieu ; en haut, à l’autre bout : la mer, houle verdâtre, intranquillité permanente, lente le plus souvent, brutale parfois, rêves de lointains invisibles, de voyage sans retour en des lieux que l’œil ne voit qu’en dedans, il y a ici peu à voir sinon imaginé, raconté, fantasmé, de temps en temps, seuls les reflets d’un rayon de soleil attrapé par un revers de vague. Entre les deux, de l’une à l’autre, la rue, ruban rectiligne bordé de boutiques, longue boite au couvercle de ciel, l’enfant y est bien, c’est son domaine de toujours, la rue. De sa hauteur, il voit des gosses de son âge en maillot de bain, rire, courir, le frôler sans le regarder, il voit des poupées de coquillage, des ballons de plage multicolores qui se fondent flous dans le contre-jour bleu du ciel, des bouées canard, un bar, des flippers, femmes et hommes corps coupés en deux par l’ombre des parasols, verre à la main, rires, la publicité du marchand de glaces. Le dimanche soir les scintillances du toro de fuego se reflètent dans les trompettes de la fanfare, les bâtons des majorettes tournent tournent s’envolent et les cris près du manège s’enroulent dans le soir, ça bouge, c’est bruyant, ça brille, il veut se laisser emporter dans ce brouhaha mais il reste immobile, il sent que tout cela lui appartient, l’appelle, qu’il appartient à tout cela mais ses pieds ne bougent pas, quelque chose le retient, il en reste dehors. Parfois, soirs de bonheur, arrivés à l’autre bout de la rue, il espère une halte face à la mer, ils s’arrêtent, il grimpe sur les épaules de l’homme qu’il voudrait pour lui tout seul, son héros, celui qui lui raconte des histoires de bateaux qui traversent le monde, d’Atalante. De ce haut, il voit loin, il regarde le phare dans les yeux, celui qui guide les bateaux, qui parle aux sirènes, qui tutoie la grande ourse, il est à hauteur du long faisceau de lumière que d’autres scrutent cherchant le passage entre deux rochers, le chemin pour arriver au port, il est à sa hauteur, il lui parle d’égal à égal, le regarde dans les yeux ; sur ces épaules.