#construire #06 | laboratoire du dépoussiérage

A main gauche, le bord du cadre. A main droite, la paroi latérale de l’étagère aux livres les plus intimes, ceux qui ont traversé les strates des déménagements et leurs séquelles éliminatoires. Envergure, bras ouverts, comme faisant le grand écart : environ 1,70 mètres.  C’est l’espace de l’expérience ici menée. Aux deux extrémités, sont placés des objets métonymiques : rouleau de sopalin à bâbord et paquet de kleenex à tribord. Respect pour le rouleau de papier moelleux (il rappelle une feuille extraite d’un autre rouleau à partir des pointillés du pré-découpage— carré sur lequel le peintre a tracé un dernier croquis, précieusement conservé quand l’atelier a été vidé. ) et respect symétrique pour les mouchoirs de papier industriellement pliés, prêts à l’utilisation ( il en restait des boites dans l’armoire du local technique près de la salle polyvalente,  reliquat d’une représentation qui mettait en scène une mariée triste distribuant aux spectateurs des lambeaux de voile en forme de mouchoirs en papier).

A main gauche donc, le cadre du tableau délimite le portrait d’une apparition à l’encre et la laborantine réalise qu’une mince pellicule de poussière s’est interposée entre son œil et la figure d’encre, tenue à distance et protégée par un verre. Le temps de détacher un morceau conséquent de papier essuie-tout, dont le nom— un acronyme — désigne désormais la fonction et l’opération commence, une fois le morceau imbibé d’un liquide bleu à triple action pour les vitres, 100% sans traces.  Le nettoyage est délectable : le papier souple et humecté, conduit par une main caressante, glisse sur le verre et l’œil qui suit le mouvement redécouvre en les dépoussiérant, les détails révélés par le geste lent — stries de l’encre noire, dédicace au crayon de papier rajoutée au moment de la restauration de l’œuvre. Dans l’élan, la préposée aborde les trois sous-verres disposés en face d’elle, sur une étagère un peu talismanique, fixée à quelques centimètres au-dessus de la table de travail pour soutenir une collection secrète sur laquelle veille une photo de l’artiste, elle aussi sous verre, complétée par une gravure vénitienne avec ponts en perspective ainsi que par un petit sou  votif, accompagné d’un texte  aux caractères en kanji placé entre deux vitres : des traces de baisers ont attiré et collé la poussière sur ces surfaces à vocation transparente et il faut frotter les recoins  pour restituer aux reflets élémentaires la possibilité de revenir. En cours d’opération, la laborantine observe qu’une poussière plus blanche s’est infiltrée par endroits.  Elle en prélève un peu et en la grossissant avec la loupe rectangulaire, passée de la table du peintre à la sienne, comprend que cette poudre fibreuse provient d’un dessus de lit blanc usé dont elle n’a pu se défaire après la disparition. Elle pense « poudre de linceul » puis « poudre de silence » et chasse ces pensées en secouant vigoureusement par la fenêtre le dessus de lit pour le débarrasser de ses lambeaux microscopiques que l’usure générera encore, tôt ou tard.

La préposée s’attaque à d’autres petits objets — essentiellement pierres, fossiles, coquillages —chargés de rappels, supports de rituels liés au regard qui les balaie chaque jour. C’est une bataille minuscule menée contre ce qui risque d’étouffer leur présence. Pas de vitrine pour ces témoins muets qu’il est possible de toucher, de retourner, de placer au creux de la paume, de contempler, en captant leur histoire intime, à condition de ne pas laisser la poussière s’incruster dans leurs anfractuosités, stries, dentelles calcaires, veinules irisées, trous forés par des tourbillons salés. Essuyer, même délicatement, ne suffit pas : il suffit alors de placer coquillages et pierres dans l’eau pour les débarrasser des scories microscopiques. Tout se décante : la poudre d’intrusion reste au fond et l’éclat minéral renait dans le liquide amniotique dont il faut pourtant sortir les corps inorganiques pour les replacer dans leur contexte actuel.

En feuilletant un livre pendant la pause puis en se débrouillant avec un coton-tige emmailloté dans un kleenex pour dégager le fond d’un tout petit vase de verre en forme de pyramide avant d’y replacer une petite étoile de mer et une algue miniature sur laquelle elle n’oublie pas de  souffler pour la délivrer de  grises particules invasives, la laborantine note que, selon elle, le dépoussiérage, bien qu’il s’agisse d’une tâche ménagère, ne fait pas vraiment  partie du ménage —mot très connoté qu’il est d’ailleurs difficile de dépoussiérer tant en lui logent toutes sortes de références encombrantes : de  la bonne ménagère d’antan au couple appelé ménage, ou encore à la femme de ménage, beaucoup de moutons grisonnants s’agrègent dans la langue. Or il s’agit d’autre chose. Avant d’expérimenter le dépoussiérage, la préposée avait fait le vide en amont, ne gardant que ce qui lui semblait valoir la peine d’être dépoussiéré, revisité, repris, rafraichi, retrouvé.  Dans la foulée, reste à nettoyer l’écran sur lequel sont plaqués de petits grains qui ressemblent à des pattes de mouches : la laborantine utilise bombe nettoyante avec effet antistatique, ou microfibres et mouvements circulaires, un soupçon d’humidité si nécessaire. Enfin, elle ouvre grand la fenêtre, respire, et la lumière du jour se charge du reste.

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

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