.
Il entre ne regarde pas la cuisine, il regarde ses mains tout d’abord. Il les ouvre, les referme, pour vérifier qu’elles lui sont disponibles. Disponibles à quoi — porter, trier, envelopper, ou simplement constater qu’elles sont encore là. La pièce est encore en ordre, mais déjà défaite ; il le sent avant de le voir, dans cette légère vacance de l’air qui précède les déplacements.
La lumière sur le plan de travail, accroche une trace de doigt, une poussière fine. Il se demande depuis quand cette trace attend. Depuis quand la matière garde l’empreinte plus fidèlement que la mémoire.
Il pose les cartons au centre, les déplie, enfonce les languettes, ajuste les angles. Le ruban adhésif crisse — bruit net, sans ambiguïté, qui tranche avec l’indécision des pensées. Premier geste : fermer pour pouvoir ouvrir ailleurs. Il s’étonne toujours de cette logique. On enferme pour continuer. On plie pour maintenir intact ce qui va changer de place.
Il saisit la balance ancienne. Il ne la soulève pas tout de suite : il passe la main sous le plateau, le fléau, en éprouve le froid. Il la tourne légèrement, vérifie l’aiguille. Il ouvre la petite boîte de bois. Les poids roulent à peine. Il les prend un à un, les pèse dans sa paume, les repose, les reprend. Il choisit une feuille de papier, la pose à plat, dépose le poids au centre, rabat un côté, puis l’autre, plie les coins comme on emmaillote. Le scotch se tend, se coupe d’un coup sec. Il recommence. Même geste, autre poids. Répétition exacte. Être sûr qu’aucun métal ne heurte l’autre. Être plus que sûr. Précaution ou rituel — une manière d’ordonner le monde avant qu’il ne disparaisse.
Les casseroles modernes s’emboîtent déjà, mais il les sépare. Il glisse une lavette en microfibre entre deux parois d’acier, ajuste pour que le tissu déborde légèrement, amortisse. Il appuie, retire, recommence. Il teste la stabilité de la pile. Les couvercles sont retournés, posés à l’envers, cerclés d’un carré de papier bulle. Il presse l’air des bulles du plat de la main, écoute le léger crépitement. Ne pas aller trop vite. Ne pas laisser une arête nue ; ce soin est-il pour les objets ou pour lui, pour sentir qu’il maîtrise quelque chose ?
Sous l’évier, il s’accroupit. Il essuie le flacon de vinaigre blanc avant de le fermer. Le chiffon laisse une trace plus nette que la surface elle-même ; nettoie-t-il pour protéger ou pour effacer ce qui a servi. Il tapote le bouchon du bicarbonate de soude pour vérifier sa tenue — ce petit bruit sec, rassurant, une réponse donnée sans qu’on ait posé la question.
Il redresse la boîte de terre de Sommières, en chasse la fine pellicule blanche avec un chiffon sec. Cette poudre légère s’insinue partout, pense-t-il, comme les jours ordinaires : on croit les contenir, ils se déposent ailleurs. Il se retient de souffler, ne pas disperser davantage ce qu’il prétend rassembler.
Il aligne les produits au fond d’un carton, intercale un morceau de carton plié pour qu’ils ne basculent pas. Il cale. Il vérifie. Il secoue légèrement le carton : rien ne bouge. Il attend une seconde de plus, l’immobilité devrait-elle confirmer autre chose que la simple stabilité des objets. Alors seulement il rabat les battants.
Les vinaigriers exigent une autre attention. Il passe le doigt autour du goulot, là où l’huile et le vinaigre collent encore. Il essuie en tournant, toujours dans le même sens. Il choisit un papier plus souple. Il enveloppe le premier, serre au col, fixe d’un tour de ruban. Puis le second. Il les rapproche, les sépare d’une feuille pliée en deux. Ne pas les laisser se toucher. Le sel et le poivre, eux, vont par paire : il glisse une salière contre sa poivrière, les entoure ensemble, presse doucement pour sentir leur forme à travers le papier — celles rapportées de Prague, de Berlin, celles de Varsovie ou de Saint-Pétersbourg. Le souvenir n’est pas nommé, il est contenu dans la pression des doigts, dans ce geste qui recrée un peu de leur histoire.
Les petits verres demandent un ralentissement. Il en prend un, le tient à hauteur des yeux. Il souffle très légèrement pour en chasser le voile terne qui s’y est déposé, mais sans insister. Il introduit le papier à l’intérieur du calice, tourne le verre dans sa main plutôt que le papier autour du verre. Geste inversé. Il plie, replie, tapote le fond pour vérifier l’épaisseur. Celui gravé de Jérusalem, celui plus massif de Dublin : chacun reçoit le même traitement, mais la main s’attarde différemment, une seconde de plus, presque imperceptible. Et il songe : chacun de ces gestes pourrait durer des heures sans que rien ne change, et pourtant il y a quelque chose qui se joue dans l’attention même.
Il grimpe sur une chaise pour atteindre le placard haut. Il descend les petites coupelles de Samarcande, de Bénarès, de Pondichéry. Il ne souffle pas sur la poussière : il la recueille avec une lingette, d’un geste circulaire, du centre vers le bord. Cette poussière, pense-t-il, comme un souvenir déposé par d’autres mains, qui s’accroche plus longtemps que le nôtre.
Il inspecte le dessous, le rebord, l’émail fêlé. Il se demande si le soin qu’il apporte changera quoi que ce soit au temps de ces objets. Il pose la coupelle sur le papier, rabat sans serrer pour ne pas forcer l’arête. Il cale les unes contre les autres avec des bandelettes roulées, attentif à ce qu’elles restent immobiles, leur silence contient quelque chose qu’il n’a pas encore nommé.
À mesure qu’il avance, la cuisine se modifie. Les surfaces apparaissent. Il passe la main sur l’étagère vide, vérifie qu’aucun grain ne subsiste. Il balaie les miettes invisibles d’un revers précis. Les cartons se ferment les uns après les autres. Il appuie sur le couvercle, glisse la main à plat pour lisser l’adhésif.
Quand tout est en boîte, il reste les gestes sans objet : passer la paume sur le plan de travail, refermer un tiroir vide, vérifier une dernière fois l’angle d’un mur. La cuisine tient encore debout, mais elle ne retient plus rien. Les gestes ont tout pris. Il ne reste qu’une poussière très fine, suspendue dans la lumière, que la main ne saisit pas et qui pourtant accompagne le départ.
Un cérémonial du partir…
A l’arrivée, scotchée