#construire #06 | poussières, avec Marianne Alphant

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#06 | poussières, avec Marianne Alphant

Point commun avec la #05 : en parlant de l’oeil intérieur, ou de «l’oeil derrière l’oeil», le récit se focalisait non pas sur le réel reconstruit par la vision, mais, en amont, sur la perception même de l’oeil, lacunaire, éventuellement distordue, partielle. Aujourd’hui, on continue sur un ou des lieux, mais de nouveau en amont d’une construction de représentation, et son affinité avec le visuel, mais depuis une suite de gestes imaginaires.

Ce lieu, loin dans l’espace ou le temps, inaccessible dans son exhaustivité à la mémoire volontaire, l’écriture va le reconstituer par les gestes imaginaires, tout simplement, d’aller y faire un peu de ménages.

Poussières : suspension des, impalpables des, effritement ou quasi disparition, affinité avec lumières, traces de doigt, impossibilité à s’en saisir. Poussière du temps.

Mais ensemble de gestes rituels pour l’entretien, effectués sans pensée, et qu’il faudra à l’infini refaire, comme tel est le rôle récurrent de Mme Maigret, qui «prend» les poussières.

Mais une toute autre ambition dans le livre de Marianne Alphant, L’atelier des poussières (POL, 2025). Dans l’index à la fin du livre, un répertoire de ces domestiques ou valets personnels, de fiction ou dans la vie réelle, de philosophes comme Kant, Descartes, Hegel. Côté écrivains, on finit par connaître un peu, lisant les correspondances, ceux de Chateaubriand, Balzac ou Flaubert, sans parler de Céleste Albaret et de ses mémoires sur Marcel Proust. En considérant le philosophe ou l’écrivain depuis ce qu’en perçoit, ou subit, son domestique, c’est l’intimité du corps et de l’écriture qui surgit en une nouvelle figure. Dans ce livre, Marianne Alphant décortique quelques-unes de ces relations lorsque documentées, comme c’est le cas pour ce Lampe longtemps employé par Kant, et entame un contrepoint progressif, tout au long du livre, avec ces mêmes gestes aujourd’hui, leur vocabulaire, leurs instruments, ce qui se joue de rituel dans leurs usages et pratiques.

Pensée aussi pour l’étonnant et récent Vider les lieux d’Olivier Rolin (Gallimard, 2024) : il se limite à l’exploration de sa bibliothèque plus quelques meubles et objets, et c’est un livre pour cela même fascinant. À rapprocher aussi de comment Thomas Clerc, après l’investigation à volonté exhaustive sur le petit appartement parisien qui sert de base à son livre Intérieur (L’Arbalète, 2010), revient dans un livre quasi codicille sur un espace oublié dans le premier : la cave.

Nettoyer, ranger, réparer suppose qu’on se saisisse manuellement et un par un des objets: l’époussetage d’une photographie dans son cadre remplace la photographie elle-même, mais ce faisant la convoque et la fait miroiter en aval du texte. Ranger un tiroir suppose de l’ouvrir et de trier : non pas les secrets (mais Claude Simon dans Histoire, Minuit, 1967, cherche bien à les exhumer) mais la trace matérielle de leur possible.

Et lesquels d’entre nous pour n’avoir pas mémoire de lieu détruit par un incendie (Marianne Alphant l’évoque, des souvenirs de 1965 me sont revenus avec même les odeurs), ou bien d’appartement ou maison à vider après décès, ou tout simplement, dans notre propre biographie, les successives cérémonies de «l’état des lieux» et comment on l’anticipe par nettoyages et bricolages, jusque fond d’un réfrigérateur ou joint qui fuit sous l’évier.

C’est un pari : le mot «poussière» est apparu 4 fois parmi les 26 contributions qui me sont parvenues à ce jour de la proposition #05. C’est ce surgissement qu’on va cueillir et amplifier.

Partir d’abord d’une rémanence. Principe même de ce cycle : on n’est pas dans l’écriture du livre même, on est dans sa préparation. On lui constitue sa matière, fictionnelle ou non-fictionnelle, pourvu que nous y relie ce sentiment d’obscure nécessité, que c’est là qu’il y a à déplier, et que l’écriture y a rôle exclusif.

Base autobiographique : il y a deux hivers je regardais par une fente de volet l’intérieur d’une pièce à vivre, pièce unique, dans un recoin du Cézallier, que j’avais connue habitée, mais, déjà quatre plus tôt et deux ans plus tôt, l’occupant en était parti. Décrire, oui ç’aurait été possible : mais si le texte s’en va y faire le ménage, littéralement enlever la poussière, objet par objet, meuble après meuble, alors quelque chose va exister plus fort, et la fiction plus tard sera possible. Et même pas cette base du lieu regardé par la fente des volets: alors écrire du personnage occupé à nettoyer, ranger, vider, et de nouveau on sera dans cette préparation.

À la fin de son livre, Marianne Alphant, pour tous les personnages qu’elle a évoqués (et Hume, et Kierkegaard etc), va même jusqu’à partir en quête de leurs testaments, c’est la force de son livre. La force de notre texte, ce sera de nous livrer nous-mêmes à cet enlèvement détaillé des poussières, et de s’en tenir à ces gestes et instruments, leur durée même, leur application et leur soin. On peut même le faire depuis le lieu où, là tout de suite et au présent, on écrit. C’est le changement de socle, de posture, qui transforme la relation au lieu et le constitue en lieu prêt pour l’écriture, à notre disposition pour l’élan à venir.

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