
© Mika Baumeister / unsplash
Codicille : Ce texte s’enchâsse dans 5 Séquences, livre en cours. Plusieurs propositions récentes l’ont augmenté. En gras, l’augmentation de la #6
Je ne vois rien d’abord de l’autre côté. Mon œil est ouvert… Écarquillé… Collé au trou de la serrure, oui, techniquement, le cerne et l’arcade contre le métal, le front sur le bois, l’œil dans le courant d’air déjà, mais le regard encore tourné en dedans, m’observant là, à genoux, dans un lieu de passage, la lourde clef dans la main, livré à une activité tout à fait inédite : regarder par le trou de la serrure, comme une petite bonne dans un mauvais roman — d’abord c’est cette image qui vient, ce cliché sans danger, anodin, parfait pour faire paravent à une autre, celle du traître, de ce frère irrité de la confiance aveugle de l’époux de Mélusine, qui vient voir ce qu’elle fait dans sa chambre pendant ces mercredis où elle s’y enferme, le bain, la queue de poisson… Je n’ai pas pensé à Mélusine depuis mes années de figuration à l’Opéra, depuis ce Pelléas et Mélisande où nous passions deux heures à patauger dans la flotte pour une bouchée de pain… Dans l’eau les costumes nous donnaient la forme de poissons rouges gonflés à la mie. Une compagne de misère avait ri à cette blague. À la pause, elle a raconté la légende de Mélusine. Après ça, l’eau a changé. Ils ont mieux chauffé les bacs translucides que nous parcourons suivant les consignes données, dans un mouvement qui se veut immuable. L’histoire s’est déployée dedans, à la manière des fleurs dans une théière… — L’œil tourné au-dedans, quel drôle d’affaire : il ne devrait voir que du noir, ou, à la rigueur, la carte de sang qui apparaît à l’intérieur de la paupière fermée quand le soleil donne. Pourtant, l’œil en-dedans m’observe du dehors, à genoux, un peu ridicule, incongru, déplacé, avant de m’embarquer dans les couloirs de la mémoire, avec leurs portes invisibles en enfilade, ouvrant d’abord sur d’autres avant de laisser apercevoir des souvenirs de rien, des bribes, des éclairs tout proches, la baignoire de Mélusine, et puis quelque chose d’un paravent chinois… C’était hier. Le métal du trou de la serrure dépasse du bois. Sur la chair tendre de la paupière, j’en garderai sûrement la marque si je m’appuie trop. J’essaie de faire un objectif de ma main libre. La sensation est plus agréable, mais l’œil est trop loin ainsi pour espérer voir quoi que ce soit. Je pose à nouveau mon front contre la porte et, avec mille précautions, mon œil sur l’avancée du trou. La griffure froide du métal se combine parfaitement avec l’effet de laser de la lumière de l’autre pièce. L’espace d’un moment, je me suis vu chez l’ophtalmologiste, observé dans le fond de l’œil. Nous pressentons toujours si bien la vérité dont nous ne voulons rien savoir… Il y a aussi une odeur douce, entêtante, anesthésiante, mais très agréable dans le même temps, que je ne peux pas m’empêcher de respirer. D’abord je pense qu’elle vient de la pièce fermée, alors je pose mon nez sur le trou de la serrure. Si quelqu’un passe, je vais mourir de honte, et pourtant ça m’amuse. C’est une vieille honte, une honte de la petite école… Elle n’est plus vraiment à ma taille. En tous cas, à l’intérieur, pas d’odeur douce, au sens où on l’entend. White Spirit. Ou Térébenthine. D’habitude, j’aime bien ces odeurs d’ateliers, mais j’en attendais une autre, plus sucrée, une odeur d’amande, de colle Cléopâtra. C’est la porte qui sent comme ça. Pas l’autre pièce. La porte, j’y colle mon nez. Mon œil s’accoutume. La peur de la brûlure, peur ridicule, mais incontrôlable, s’apaise. Je fais le point et je pense à mon œil comme à une focale, à ma paupière comme à un obturateur… L’ironie, hein ? Je dirais que c’est à ce moment-là que la première photo est prise. Petit à petit, la lumière du soleil s’organise en trois grands rectangles de fenêtre. Elles sont assez hautes, depuis mon petit trou, leur bord supérieur échappe. La lumière qui déferle sur la porte arrose le sol qui porte la marque d’ombre des meneaux et le plancher disparaît presque sous ces petits bassins, dans lesquels l’éblouissement fait passer des impressions de poissons. La haute position des fenêtres laisse dans l’obscurité toute une partie du mur qui les porte. Là s’appuie une quantité d’autres rectangles clairs, châssis toilés de différentes tailles superposés. La plupart, retournés, ne laissent voir que l’ossature de bois, d’autres, sur le devant, semblent peints ou dessinés. C’est ce qu’on me propose de voir, c’est sûr. Mais longtemps la poussière en suspension dans l’air m’occupe l’œil. Un ami m’a dit récemment que l’activité qui occupe le plus l’espèce humaine à son insu est l’observation des variations lumineuses. Mes genoux commencent à me faire mal. C’est une petite flagellation pour avoir tant grossi ces dernières années… Les carreaux de lumières au sol répondent aux cubes d’Oeben du parquet sur lequel je suis agenouillé. Un autre trompe l’intelligence. Les jeux de la myopie, du trou de serrure et du soleil donne aux grains de poussières la taille des flocons de neige. Il faut faire un effort pour voir mieux. Si je veux distinguer ce qui est peint sur les toiles. Pourquoi ne pas m’en tenir à ces décorations de Noël ? À l’éblouissement ? Je sens que je sais ce qui m’attends. Comme dans ces cauchemars récurrents dans l’enfance où toujours le même loup m’attendait au détour du sommeil. Finalement, j’avais su le prendre, il était si prévisible. Si le rêve tournait mal, je pouvais toujours m’envoler, m’éveiller, me rappeler tout en rêvant que je rêvais. Des corps d’hommes, très beaux. Nus. Jeunes. Toujours le même corps. Je reconnais la pose. J’ai reconnu la pose avant le corps. La pose et le moment de la pose. Qui reconnait au premier coup d’œil son propre corps presque vingt plus tard ? J’ai beaucoup changé, beaucoup forci. La grâce, la fragilité de cet homme sur chacune des toiles… J’ai cru qu’ils étaient nus, j’avais posé pour des nus pour dépanner un modèle. J’avais posé pour me prouver que j’en étais capable. Je me méprisais tellement. J’avais posé parce que c’était bien payé. J’ai vu des nus, des nus jusqu’à l’âme et c’était moi. Qui avait bien pu me regarder comme ça ? Me voir comme ça pour me peindre comme ça ? J’avais fait quelques séances de croquis rapides. Des poses de cinq minutes. C’était pour un cours du soir. Il y avait une foule entassée dans l’atelier. Je regardais les étoiles par les hautes fenêtres. C’était moi. Cinq poses. Je suis certain que c’est à ce moment-là que la deuxième photo a été prise. J’ai pleuré. Qu’est-ce que j’avais fait de l’espèce de gosse que j’étais alors ? Je me suis écarté de la porte pour m’essuyer les yeux avec ma manche. Je me suis griffé les yeux avec les boutons. J’étais assis sur mes fesses dans un couloir de musée et je pleurais. Si quelqu’un était passé, j’aurais peut-être demandé de l’aide pour me relever. J’ai respiré profondément. Je sais me calmer. J’ai dû apprendre à me calmer. Je faisais des crises de panique après la mort de C.Y. Je respire, un. J’expire, deux. Je retourne au trou de la serrure. Il n’y a pas de nus. Ce sont bien mes poses. Mes poses de nu. Sur les esquisses, je suis habillé. J’ai rêvé. Je suis habillé et pourtant plus nu que nu. Le soin que quelqu’un a pris de me vêtir ainsi, simplement, chemise, pantalon, rend la pose plus invitante encore, plus abandonnée…