
ACTE 1 – PLACE DES GRES
Au centre, un magnolia planté sur un sol pavé. A sa cime, caché dans de larges feuilles sans fleurs dessinant des ombres en plein jour, un merle. Dessous, en l’épicentre, deux statues sculptées dans le grés – peut-être un couple. Perpendiculaire – à toi – la maison bigarrée des communistes du 20e.
Mouvements de feuilles dans l’arbre,
un merle, plumage noir et bec jaune se délecte.
On l’entend qui hennit,
mélopée ascendante aussitôt suivie d’un descendante,
et ainsi de suite.
On dévisage tes yeux fixes, on découvre ta présence humanimale derrière une table, devant une assiette, une fourchette et un couteau, tu t’apprêtes à manger. Ton graffiti – outre une vague couleur dans l’assiette, est en noir et blanc. Signe précurseur d’un inéluctable effacement – Traces de déchirures sur le graffiti, qui contrastent avec ton habit de soirée très chic, déchirures en plusieurs endroits : depuis l’extrémité de ton oreille gauche jusqu’au bas de la fourrure qui recouvre la partie de ton visage, et puis sur ta patte avant droite où le couteau en devient ongle tranchant. Tes pattes arrière sont absentes. A ta droite, ce qui semble être un panneau : y est inscrit Le vert, le nom du restaurant où tu te trouves ? Y attends-tu poliment ton invité·e ? Et sinon, cette position statique d’observation, pourquoi ? Ton graffiti tout entier dessiné, sur ce mur à jardin, aux reflets de pierres grises : une ligne plus épaisse, soulignant la nappe blanche de la table. Ici et là des traces d’usure et quelques reflets colorés en transparence et puis, le nombre 37 apposé dans le coin droit, tout en bas. La 37ieme version d’une série de loups dans la ville ? A cour, est-ce un trot ? Ça vient de loin. Et puis tu l’aperçois. Un ouvrier harassé, cheveux blancs, blouson rouge, jambes courtes et arquées, quelque chose d’un boxeur, ou d’un homme préhistorique. Boîte légèrement, plus du côté droit que gauche. Traverse de part en part le plateau, sans te voir, disparait progressivement sur les hauteurs de la rue de Vitruve, à sa suite, une vieille créature et son chien se dirigent vers un écriteau en ardoise où s’affiche le menu du jour de la Brasserie Le Magnolia. A l’arrière de son crâne, une zone de chevelure grise dégarnie. La vieille dort-elle toujours sur le dos ? Elle s’arrête, réfléchit – tourne son visage vers toi, te résume sans attendre ton avis : 15 € la planche mixte, c’est trop cher. Puis elle ouvre un à un les boutons de son manteau en laine, forme triangulaire peluchée qui lui donne l’air d’un sapin de Noël aux épines défraichies. La petite dame prend son temps – tu distingues alors nettement le vernis rouge de ses ongles. Quant à son chien, les ergots en folie, il jappe, galope en tous sens sur la place. Elle l’appelle : Chausson, on y va, allez, on y va… – elle marche en diagonale vers l’avant-scène, direction la rue des Vignoles….
Tu l’entends– tu entends le texte à faire descendre dans son corps. Elle t’entend aussi : Je pense qu’à ça vieillir, vieillir tous ensemble, ici avec les fous, les cons, les trans, les chats qui dorment sur les rebords des fenêtres…[1]
ACTE 2 – INVITATION A RESPIRER
Pattes sous la table, à jardin,
Tu tends l’oreille en ta présence discrète,
mouvements dans l’arbre,
notes en série, nasales et métalliques,
le merle dans le magnolia,
cherche une bonne épaisseur de matière organique,
se cache d’un chat qui passe là glissando,
Chausson ne répond pas, t’approche, ou plutôt s’approche de ton plat, voudrait pour une fois gouter à autre chose que des croquettes. Rêve-t-il en plus de se faire apprivoiser par la meute de louveteaux qu’il imagine non loin de toi, et s’offrir une hybridation entre chien et loup ?
Respiration douce d’une poussette avec dedansun tout petit d’être, oreillettes lapin sur son crâne chauve, lunettes de soleil sur ses jeunes yeux. A l’arrière baby-sitter dégingandée, micro de portable posé à la verticale sur son oreille – la poussette longe, frôle, ton mur, croise l’extrémité pointue d’une selle dressée dans l’entre-jambe d’une cycliste en mini-jupe, larges lunettes sombres, toque en fourrure de loup blanc d’où sort une longue natte brune, lèvres peintes en rouge… Elle freine brutalement, hurle contre une meute bruyante qui entre dans la brasserie en lui barrant la route – se tourne vers toi, d’une voix devenue mi furieuse, mi enjôleuse, te prend à témoin ils ne peuvent pas faire attention ?! Le petit d’être se réveille, hurle. Un homme calme, un barbu aux cheveux longs, veste velours sombre, sacoche en cuir, jette une volée de mots à qui voudra l’entendre : Quand les moutons seront enfermés, les loups s’en prendront aux enfants. Le petit-d’être hurle encore et la meute s’y est mise aussi. La femme à vélo ne se retourne pas. L’homme calme préfère lui aussi ne rien voir, ne rien entendre. Il passe – ralentit, ralentit pile poil – devant toi à jardin – hésite, jette un regard soucieux à cour, vers la rue Sainte Blaise. Cliquetis de son trousseau de clés. Et, bifurcation soudaine. Chausson, on y va, allez, on y va, répète agacée la vieille dame triangulaire aux ongles rouges, elle attend depuis déjà trop longtemps. Pipi contre une des deux statues en grés au centre de la place puis, l’animal aboie au pied de la roue de la cycliste en mini-jupe et aux lèvres rouges, tourne autour d’elle, ne rejoint toujours pas la vieille dame triangulaire. Coude à coude ungars plutôt sympa, main gauche en poche, parle de tout et de rien à l’autre au bout d’une laisse de quadripèdeà rallonge, basset poils ras, aux tâches pile poil identiques à celles de l’anorak beige, noir et crème de son maitre. Tous deux – te reniflent – reculent, avancent… La cycliste, toujours en selle sur son deux-roues, vous regarde, rit à pleine dent, avale, déglutit un je ne sais quoi de grave, donne un bon coup de langue, puis un bon coup de pédales, redémarre peut-être pour aller son chemin…
Tu l’entends – tu entends à nouveau des textes à faire descendre dans son corps. Elle t’entend aussi : Moi je veux brûler d’un soleil intérieur, je veux me donner naissance…[2]
Liberté du tissu qui s’échappe comme la vie même, laisser cette porte ouverte au mouvement, la laisser ouverte le temps qu’il faut pour contempler l’absence et se résigner à laisser filer. Toute chose passe […] Ça respire […][3]
ACTE 3 : LA GLUE DES ANCETRES
Œillade sous l’arbre,
troublants cris monosyllabiques,
courts et aigus.
En ces temps de giboulées, l’envie de fête, de vie à plein poumon en soi et autour de soi. Au milieu de la place, miroitements d’une ombre de jeune fille, danse autour d’une des statues en grés, la première des deux. L’homme plutôt sympa, quitte sa parka beige, noir et crème, lâche sa laisse et son basset, et se met à son tour à danser autour de la seconde statue, joue de son ombre à lui contre son ombre à elle. Tenda improvisée. Elle s’approche et le fait reculer. Il résiste, mais dit je suis là. Sa tête frôle mais ne s’appuie pas. Se tiennent et se retiennent d’éclater soudainement. Les déliés de leurs gestes ont un je ne sais quoi qui ne va pas jusqu’au bout – ces amoureux impromptus, se tournent autour, glissent, hésitent, se cherchent – te cherchent ? L’étreinte est impossible. Pourtant continuent jusqu’à…. La vieille aux ongles rouges, reste là, les dévore des yeux.
Tu guettes le silence
au seuil de ce qui dépayse,
s’improvise, fait vertige.
Temps mort – ton âme errante de dibbouk,
guette sur cette scène,
au décor invisible,
l’ébauche d’une écriture.
Passage de quelques citoyens,
troupe d’acteurs amateurs.
Sous tes yeux,
portent
lourde gravité terrestre et gravité des choses,
histoires mal terminées de morts et de vivants,
coincées dans un entre-monde.
Loup y es-tu ? … Va-et-vient enjoué d’un enfant – rêve-t-il d’attraper au vol le rayon du soleil qui s’infiltre entre les deux statues ? Salves d’éternuements de sa gardienneà la traîne, qui ne tient guère de l’existence, serrées fermement entre ses mains, que deux petites bottines rouges, rouges comme le blouson du boxeur, comme… Un ado sans viser, vient de jeter un gobelet vide en carton et d’atteindre une poubelle presque pleine – poubelle plantée là, justement, à tes pattes, sous la table. Femme élégante, des bagues plein les doigts, bracelets enroulés autour des poignets, claquent des talons sur la place. Bousculade de deux petits sacs, l’un doré, l’autre en papier Craft, leurs anses lovées au creux de son coude droit – une gauchère ? – un peu trop courtes les anses, ses mouvements contrariés. Soudain se liquéfie, propulse dans l’air des gestes, hurle à son téléphone un désespoir animal. Ne m’empêche pas de sortir le soir. C’est cruel de ma part mais permets-moi cette injustice. Il m’est affreusement pénible de rester à la maison. Dès que le soleil se couche le cafard obsède mon âme[4].
Ces textes, inattendus, déviant de leur route, tu les entends, les fais descendre dans les corps.
Les morts mal-enterrés collent à la peau
des vivants,
les gouvernent,
se servent de leurs corps.
Des douleurs grabuges les possèdent.
stoppent leur élan,
leurs extases possibles.
Les mal-morts
entre les statues, pierres tombales,
réclament qu’on les aide.
Regard en lui-même d’un autre bonhomme, arrêt net, bouche bée, sourcils relevés. Se mord les lèvres, fait lentement non de la tête, non plus vite, non encore plus vite, tousse un bon coup, devient rouge, rouge comme le blouson du boxeur, comme le vernis de la vieille, comme… puis détale tête baissée… manque de tomber sur la cycliste, ne tombe pas mais…
Au milieu de la place, deux plus deux, quatre donc, quatre longs bras, ceux du maître basset et de la jeune fille, s’érigent, s’affolent, bataillent avec le vide tout autour d’eux.
ACTE IV – L’ENIGME
Une fois encore, notes nasales et métalliques émises en série
Puis, gloussement lent et grave dans le magnolia,
Et, en cette arène circulaire,
Ton guet de dibbouk.
Le silence,
au nom des morts.
La femme élégante à vélo, rit de toutes ses dents, d’une voix d’hommetout à coup– impérieuse terreur. Elle a besoin de respirer, de s’encourager. Elle lâche son vélo, retire son chapeau en fourrure, s’allonge. La vieille étale pour elle, à même les pavés, son manteau peluché père Noël. Être à terre parce que de là au moins, on ne tombe pas… Et, « La chute porte en elle une élévation nouvelle »[5] :
S’approche depuis le fonds de scène, la cavale souple d’un sportif en jogging, main gauche enroulée autour d’une cigarette électronique, au creux de la droite, un ballon de foot en équilibre. Fait le tour. Revient à son point de départ, intrigué. Un couple remue de l’air au milieu de la place, la femme et l’homme, ne se voient pas. Au sol un vélo, une mini-jupe endormie sur le manteau peluché d’une vieille aux ongles rouges qui caresse son petit chien lové contre un long basset, et murmure ces paroles :
L’homme vient au monde pour une belle, une longue vie. Mais s’il meurt avant l’heure, qu’advient-il de sa vie inachevée, où vont tous les jours qu’il n’a pas vécus ? Ses joies et ses peines ? Les pensées qu’il n’a pas eu le temps de mûrir, les actions qu’il n’a pas eu le temps d’accomplir ?[6]
Quant à toi, tu guettes l’énigme de ces paroles rapportées, en tout cas ce qui en subsiste à peine proférées.

Graffiti de Thomas, Place des Grés. Paris 20eme.
[1] L’odeur des pierres mouillées de Léa Rivière
[2] Bleu nuit, blousons roses d’Etaïnn Zwer
[3] Fiévreuse plébéienne d’Elodie Petit
[4] Ivanov d’Anton Tchekov
[5] Derniers mots de la pièce en quatre actes Dibbouk, traduite en français par Batia Baum
[6] Sh. An-ski, Le Dibbouk, paroles du personnage de Léa
Beaucoup travaillé et me suis perdue au milieu de toute cette matière. Mais le sentiment que quelque chose se construit quand même…
INSPIRATIONS ;
• La place des grés ( Paris 20ieme) et ses anonymes.
• L’exposition « Le dibbouk. Fantôme du monde disparu » au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (Mahj), du 26 septembre 2024 au 26 janvier 2025. Dibbouk, terme hébreu, signifie « attachement ». Dans le folklore juif et les croyances populaires, il désigne l’esprit d’un mort qui pénètre le corps d’un vivant.
• Le dibbouk Pièce d’An-ski des années 20 (écrivain et ethnologue russe ayant étudié entre autres la culture yiddisch- 1863-1920) écrite en russe, puis en yiddish et en hébreu, mise en scène en premier lieu par Evgueni Vakhtangov, élève de Stanislavski, David Herman, puis dans de nombreuses autres versions dans le monde, théâtrale et cinématographique. https://editions.yiddish.paris/product/le-dibouk-de-sh-an-ski/
• France culture : Le book club. Qui a peur du Dibbouk ? 10 octobre 2024, avec Gilles Rozier et Nathalie Zajde. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-book-club/qui-a-peur-du-dibbouk-avec-gilles-rozier-et-nathalie-zajde-1828995