#construire #07 | sans titre (instantanés)

Des bateaux de pêche, de grosses barques aux coques peintes en bleu, vert ou blanc, amarrés le long du quai. Ça sent le goudron, l’huile de vidange, l’iode et le poisson. L’eau, en contrebas du quai, a des reflets irisés, violâtres et verts. Les oiseaux marins, des goélands pour la plupart, criaillent et rasent l’eau et le sol. Certains se posent à peine, le temps de rafler une aubaine, un bout d’entrailles de poisson oublié dans une flaque.

Trois enfants arrivent en courant sur les pavés noirs lavés d’eau de mer. Ils ont six ou sept ans, des cheveux noirs lisses et courts, des shorts et des polos rouges à bandes blanches, taillés dans un tissu synthétique brillant. Le deuxième est une fille, puisqu’elle a une barrette rose magenta dans les cheveux. Le premier tient au-dessus de sa tête un cerf-volant rouge vif. Bouche grande ouverte, il crie, ou rit ; peut-être les deux. Il a perdu ses dents de devant et plisse les yeux, ce qui lui donne l’air d’un petit vieux. Ils descendent la rampe qui mène jusqu’à la grève que le reflux de la marée découvre.

Un homme d’une quarantaine d’années, jean délavé et éraillé, soulève d’une main la masse noire d’un filet de pêche, faisant apparaître un large trou. De l’autre main, il ravaude le filet à l’aide d’une navette garnie de gros fil vert qu’il passe entre les mailles. Son poignet décrit des cercles gracieux.

En face, près d’une petite charrette à bras, un attroupement autour d’une bâche étendue sur le sol. On vient de finir de décharger. Les clients se pressent. Impossible de voir ce qui se trouve là. Un à un, ils se dégagent de la masse et repartent avec, coincée sous leur bras, une étrange courge vert sombre à l’écorce grumeleuse de la taille d’un ballon de rugby, qui répand une odeur fétide.

Pause.

Une vieille femme, fichu blanc enroulé autour de sa tête, visage brun ridé comme une vieille pomme,  est courbée devant une planche posée à même le sol ; elle pioche une petite boule de pâte dans une pile posée à sa gauche et l’étale à l’aide d’une très fine baguette de bois en un disque si mince qu’à la fin il reste enroulé autour de la baguette, et qu’elle dépose ensuite sur un large disque de fonte noire légèrement bombé et huilé, posé sur un réchaud à gaz ; d’un geste vif, à l’aide d’une raclette de bois, elle retourne la galette ; quand elle est cuite, elle la garnit d’un mélange de fromage blanc et d’herbes vertes qu’elle puise dans un saladier posé entre ses pieds. Elle en replie les bords encore et encore et la garde au chaud dans un garde-manger qui ressemble à une grosse lanterne aux parois de verre.

Près du talus, un groupe de petits garçons accroupis autour d’un espace de terre nue et lisse. Ils jouent aux billes ; l’un d’eux gagne et lève les bras en criant : il a tout raflé. Puis il rend à son copain une poignée des billes qu’il vient de gagner. Il faut bien pouvoir continuer à jouer.

Debout, le marchand tient d’une main une balance à un seul plateau et de l’autre fait courir les poids sur la tige de métal pour estimer le poids des tubercules qui sont dans le plateau. Quand c’est pesé, il attrape le plateau et fait rouler les légumes dans le panier tressé qui lui tend la cliente.

Au bord du quai devant un bateau, un homme. À ses pieds, une pile de casiers de bois à claire-voie. Il se baisse, en prend trois et les tend à un marin, peut-être le patron, resté sur le bateau ; il doit se pencher très bas, à la limite de l’équilibre, pour les passer à l’autre qui lui, doit tendre très haut les bras.

Un homme lève un couperet brillant au-dessus d’une table où il a étalé de petits poulpes ; il leur tranche les tentacules, les aplatit d’un coup sec du plat de son outil et les jette sur le gril juste à sa droite. Lorsqu’il a rempli la grille, il retourne les premiers. De temps à autre, il évente le feu. Tout en s’activant, il appelle le chaland. On ne comprend pas très bien ce qu’il dit, mais ça crépite et ça répand une odeur appétissante. Une file se forme devant l’étal. Il enveloppe les grillades dans des cornets papier journal en échange de pièces qui tintent lorsqu’il les jette dans la boite de conserve qui lui tient lieu de caisse.

Pause.

Un couple fait cuire les poissons qu’ils viennent d’acheter sur un petit brasero de fonte noire. Ils activent les braises avec un éventail de paille qui chasse la fumée. Ils ont dû rouler les poissons dans du gros sel, car de temps à autre une flamme verte s’élève.

Poissons tout frais, ventre de nacre et dos d’argent, rangés, présentés comme des bijoux dans les casiers inclinés à la vue du client. La patronne  – elle porte de lourdes boucles d’or aux oreilles – répond d’un air goguenard aux plaisanteries. Elle attrape le poisson, lui plante dans la gueule le crochet qui se trouve d’un côté de la balance, fait courir les pesons, annonce à voix haute le poids, ou bien le prix, décroche le poisson et le jette sur l’étal, le gratte, l’éventre, le vide, l’enveloppe dans un carré de papier. Dans la file, quelqu’un, un homme a maugréé entre ses dents. Une remarque sur le prix ou peut-être sur la fraîcheur de la marchandise. Elle se retourne, les deux poings sur les hanches, tend ses deux seins comme des obus en direction du malotru, un petit gris sec à la figure longue et jaune, au cheveu rare. Il n’a pas la carrure. Elle a le verbe haut, l’abreuve de railleries au sujet du minuscule goujon qu’il conserve encore entre ses jambes. Toute l’assistance éclate de rire. Sa commère qui vend des coquillages à l’étal voisin s’y met aussi. Les deux fortes en gueule se répondent en des sortes de couplets chantants. L’assistance se gondole. Le petit gris bat en retraite et se dépêche de filer sans répondre, le regard rivé au sol poursuivi par les éclats de rire.

Un parfum délicieux se superpose à l’odeur de poisson et la supplante, une odeur chaude, épicée et sucrée qui arrive par bouffées avec le vent de terre qui se lève. Elle émane de deux sacs de toile posés sur le sol, un peu en retrait, là où s’élève un talus sablonneux. Des deux sacs sortent de fins copeaux  frisés de tabac blond.

Café en plein air au coin de la rue, des tables posées sur les pavés, certaine un peu de guingois.
Un homme est assis devant le mur du bistrot, légèrement renversé sur sa chaise, les jambes allongées et les mains dans les poches. À cause de l’ombre, on ne voit pas bien son visage. Il est coiffé d’une casquette de couleur sombre et porte des lunettes noires. Penché près de lui, le garçon dispose sur la table deux verres sur des soucoupes de métal argenté, un plateau d’argent garni de coupelles de friandises et une théière. L’homme sort négligemment de sa poche un billet qu’il tend au garçon, puis fait signe à un gars qui attendait debout de s’approcher et de s’asseoir devant lui.

Non loin de là, autour d’une table quatre hommes jouent avec des pièces d’ivoire. Quand il les posent au centre de la table, on entend un claquement suivi d’exclamations et de jurons. À côté d’eux, au sol, des canettes de métal orange ou noir. L’un des joueurs pioche dans un cornet de papier des graines qu’il mâchouille nerveusement et dont il recrache les écorces. Les oiseaux viennent picorer les miettes jusque dessous les tables.

A propos de George Baron

J'aime la lecture, la SF et l'Oulipo. J'ai commencé à écrire, et plus j'écris, plus j'ai envie d'écrire. C'est la première fois que je m'inscris à l'atelier de François Bon, et j'espère bien aller jusqu'au bout de cette aventure.

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