
Susan Philips / The Lower World
le passage n’est que la rue lascive du commerce, propre seulement à éveiller les désirs.
Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle. Le livre des passages, Paris, Éd. du Cerf, 1989, p. 73.
On peut toujours laisser quelque chose à l’entrée d’un passage. Quelque chose comme une pensée, une certitude, une mauvaise journée, un meuble inutile, la mue d’une vie presque terminée et qui n’attend plus que le léger choc du pas sur le seuil pour se détacher complètement et tomber à terre, dans la poussière de la rue. Demain à l’aube, un balayeur des services de la ville se chargera de faire glisser ça dans le caniveau avec les autres détritus sans même le savoir, à moins qu’il ne soit griot, mais c’est alors une tout autre histoire qui lui appartiendra et dont on sera pareillement sera quitte. Cette méthode est infaillible. Il est toujours possible de l’entraver en taxant de croyance ce qui est, en vérité, un dispositif. Le rituel n’a pas besoin de la croyance, mais de la confiance. Ma confiance dans les passages a été immédiate et durable. J’étais jeune et j’arrivais de la province, doublement ignorante de ce que la ville pouvait, à l’instar de la campagne de l’enfance, receler en matière initiatique. Je ne parle pas des premières fois qui s’y empilent et qui peu ou prou sont affaire de marchandage. Toutes ces choses de touristes vendus comme autant d’expérience alors qu’elles ne sont qu’un filet garni, du type de ceux qu’on est heureux de gagner à une tombola où les billets achetés valent quatre fois le prix du lot. J’insiste, oui, car il faut bientôt comprendre que la vieille et amicale publicité Cadum peinte sur un haut mur lointain qu’on voit très bien à la sortie du passage Grévin, n’appartient pas au même monde que les hamburgers géants qui étouffent la vue des wagons bourrés du métro parisien. Le bébé blond est un totem, Cadum, un mot de passe. Il ne se présentera pas à tous les coins de rue. La première traversée du 9e arrondissement par les passages était un hasard homérique. J’étais seule. Je ne savais pas où ni quand me menait ce dédale insoupçonné d’abord. Émerveillement égal à la lumière en débouchant sur la rue de la Grange au sortir du passage Verdeau, de découvrir de l’entrée d’un autre lui faisant face. Petit pas, regards à toutes les vitrines, au plafond, aux grains de soleil dans les rais de lumière de la verrière. Il n’y a que dans les contes que les chances vont par trois. Combien de temps ai-je pris pour remonter le passage Jouffroy ? Au tournant mettant la sortie à vue, un hôtel offrait la possibilité de rester… La demoiselle des Postes dans l’Ivresse des Profondeurs devait dormir pour toujours dans une de leurs chambres de luxe. J’ai poursuivi. Un café, le Zéphyr offrait la possibilité par une porte de côté donnant sur le passage d’éviter le seuil du boulevard, de le retarder des après-midi entières moyennant une tasse de thé. Mais il n’y avait qu’à traverser le boulevard pour qu’un autre se montre. Celui-là se ramifie en trois sorties… Mon ami V., qui est mort, me fit présent, peu de temps après cette découverte, un exemplaire du Paysan de Paris, en m’appelant Heidi. Il ne portait déjà plus trace, lui de notre campagne natale. De deux ans mon aîné, il avait su se fondre dans le vernis préparé à Louis Legrand. Il avait fini par habiter à un jet de pierre du passage des Panoramas. Bien des années après, j’ai laissé la stupeur de la révélation de sa maladie à l’entrée du Passage du Caire, à deux pas de chez lui. Le chagrin de sa mort est resté quatre mois plus tard à l’entrée du passage Verdeau. J’ai traîné les étals des bouquinistes et racheté un exemplaire à raturer des Mémoires d’Hadrien. Je voulais retrouver quelques lignes sur l’eau qu’il m’avait lues vingt ans plus tôt, pendant un voyage scolaire en Italie. J’étais folle de lui à l’époque et de ce sentiment, il ne restait plus rien, tandis que la solide amitié et le souvenir de Marc Aurèle tenaient. L’eau bue dans la paume ou à même la source fait couler en nous le sel le plus secret de la terre et la pluie du ciel. Mais l’eau elle-même est un délice dont le malade que je suis doit à présent n’user qu’avec sobriété. N’importe : même à l’agonie, et mêlée à l’amertume des dernières potions, je m’efforcerai de goûter sa fraîche insipidité sur mes lèvres. Il avait trouvé le moyen de se marier avant de tirer sa révérence, et d’improviser le repas de noces au Bougainville, un café au coin de la galerie Vivienne.
Nous ne faisons que passer. La bouche du passage et son appel d’air
convoquent une certaine légèreté et une forme d’anonymat. De celles qui
permettent à un livre comme le Paysan de Paris d’être écrit puis lu et
lu encore une fois. D’où la nécessité de laisser à l’entrée quelque chose.
Illusions perdues, haines obsolètes, mythologie familiale par trop rafistolée
pour tenir ensemble des parents n’ayant plus rien à se dire, craintes
superficielles cachant comme un papier peint qui se décolle la terreur sans nom,
imagier bien ordonné d’une enfance qui n’a jamais existé, air blasé hérité d’un
proche ou d’un personnage de cinéma, air ravi copié dans la crèche, culpabilité
dont le bruit de ventilateur masque mal la vanité… Il convient de se délester
avant d’entrer. De laisser toute espérance pour qu’enfin quelque chose d’autre
advienne que les petits arrangements de l’avenir, maquignonnés sur un parking
imaginaire où se tient une brocante où il aurait été possible de faire de vraies
affaires, de rouler la mort, de l’assigner à date fixée, de lui damer le pion.
Les années passant, l’exercice du rituel se précise, toujours plus radical. On
entre nu, après des ablutions fulgurantes qui zèbre la conscience d’une lumière
impitoyable. Quelque chose se produit à la mesure de ce qui a été quitté. S’il
faut à Paris l’imagination d’Aragon ou de Barthes pour sentir devant la façade
désormais coquette du passage du Bourg l’Abbé le souffle de la Sphinge, un
rappel à la loi des dieux païens, l’immensité de ce qui nous précédant, nous
soutient, en dépit du vertige où elle nous aspire, on peut, à Lyon, s’en faire
une idée claire en passant sous la Croix Rousse.
une année j’ai habité à un poil du passage Verdeau et je n’avais qu’à enquiller les quatre passages jusqu’à celui du Mail pour me rendre au boulot. Année bénie où je n’avais pas plus d’une heure de transport pour aller gagner ma vie, 10mn à pied , le rêve ! et comme je les ai contemplé en chemin toutes ces vitrines ! Alors merci de me rappeler ce cheminement si exactement décrit !
Je ne connais vos passages que de noms… un enchaînement qui va aussi vite qu’Alice au Pays des merveilles, merci
» Émerveillement égal à la lumière en débouchant sur la rue de la Grange au sortir du passage Verdeau, de découvrir de l’entrée (d) un autre lui faisant face. Petit pas, regards à toutes les vitrines, au plafond, aux grains de soleil dans les rais de lumière de la verrière. » cette traversée bat les cartes du temps et touche . Merci