Il y a join et pont dans le nom de la ville, et de fait le pont joint le haut de la ville, à l’ouest, au bas de la ville, à l’est, c’est un grand pont qui enjambe une île et mord copieusement les deux rives de la Marne. Il suffisait autrefois de nommer cette ville pour aussitôt subir des ricanements et entendre entonner le refrain de la chanson de Bourvil. Un escalier desservait cette île, un autre la rive opposée, c’est celui que nous avons pris, la première fois que j’ai traversé ce pont, ou plutôt les deux premiers tiers du pont avec ma mère et ma sœur. Nous nous rendions à un premier cours de danse, l’envol froufroutant de petites filles en tutu rose et pointes aux pieds nous avait fascinées, nous les avions enviées, mais le professeur, une vieille dame ( pour mes 5 ans) peu accorte s’était obstiné à appuyer férocement sur mes épaules et sur mes cuisses pour imposer à mon corps un grand écart dont il ne voulait pas, ce fut douloureux et humiliant, je m’en suis plainte, il a été décidé que la danse c’était terminé, ce n’était pas ce que je désirais, mais j’étais accoutumée à la surdité des adultes. Je n’ai plus jamais repris cet escalier-là jusqu’à il y a peu.Nous habitions un immeuble en brique tout près de la gare qui avait eu, les premières années, vue sur le pont qu’il surplombait. Ce pont, on le traversait parfois en totalité, pour nous rendre à l’autre marché, celui du bas de la ville qui longeait l’avenue le prolongeant, ou au Prisunic, l’enseigne préférée de ma mère, où j’ai pris mes habitudes de chapardage quelques années plus tard, j’y ai malhonnêtement acquis mon premier mascara et un tee-shirt en coton trop tentant, mes longues mains étaient agiles et mon cœur triste. Nous le traversions en voiture pour rejoindre la N4 le week-end et nous rendre à la campagne du côté de Provins. Toujours derrière la place du mort où siégeait ma froussarde de mère, je contemplais à la faveur des embouteillages et en contrebas les vastes hangars des studios de cinéma que le pont longeait, souvent des comédiens costumés y prenaient l’air, j’y ai vu des marquises XVIIIe y fumer leur clope en robe à paniers en compagnie de bergers montagnards. Au milieu du pont des gerbes bleu blanc rouge fleurissent chaque mois de mai une plaque commémorative de la Libération. Mon père, qui faisait partie d’une association d’anciens combattants, ne manquait jamais la cérémonie où je l’ai parfois suivi, impressionnée par sa rectitude et sa mine de circonstance tandis qu’un ennui profond agitait mes jambes. Les jours sombres de ma vie lycéenne, je devrais dire ma vie de lycée buissonnier je venais errer là et descendais sur l’île dont les maisons individuelles aux styles hétéroclites me faisaient rêver, toutes avaient leur bout de rive avec un mini embarcadère où trempotait une barque. en dépit de mon désir, je n’ai jamais osé en emprunter une, je craignais de ne pas savoir m’en servir. Au bout du pont un immeuble peu riant me faisait songer à une amie, élève de première, très très grande fille (en taille) au visage de poupée, bien sous tous rapports, sympathique, enjouée, fabriquée pour le bonheur et une vie sans histoires, tout ce que je n’étais pas. Elle s’est tout de même retrouvée enceinte à 16 ans, ce qu’elle nous annonça en larmes, honteuse et paniquée, avant de disparaître à jamais de notre lycée, madame le censeur lui en ayant refusé l’accès dès que « ça s’est vu », ses parents impitoyables ayant exigé un mariage. C’est dans cet immeuble minable que la belle a échoué avec son bébé et un homme qu’elle connaissait à peine. Chaque fois que je traversais le pont, je regardais les fenêtres, espérant la voir apparaître derrière l’une d’elles, aujourd’hui encore, je les regarderais si l’immeuble comme les grands studios qui le jouxtaient n’avaient pas été rasés. L’île avait une pointe où se dressait un immense saule dont les branches tâtaient l’eau du fleuve comme une mère l’eau du bain de son enfant et le tronc indiquait le niveau des crues. Ce saule je l’ai tant contemplé, à force, il a dû pourrir, lui aussi a été rasé… l’île moins sauvage offre un parc aménagé pour les enfants, un ascenseur la dessert depuis le pont…Bien plus tard ma petite famille et moi nous sommes installés de l’autre côté du pont au bout de la grande avenue qui le prolonge jusque dans la commune voisine, dans un immeuble sans charme, ni gai, ni triste, où mes enfants ont commencé à grandir, à bien peu de mes propres parents, habitant à l’autre bout du pont, ce qui ne nous a pas vraiment réunis. Près du pont (donc le bout du pont autrefois) un manège a fait la joie de mon aîné, le marché du bas la mienne, je ne fréquentais plus les bords de Marne, n’ayant plus de cours à sécher, et je ne volais plus au Prisunic. Pour aller travailler, je traversais le pont en bus qui rejoignait la vilaine gare de RER qui avait autrefois remplacé sous mes yeux le traditionnel chalet suisse de la gare de chemin de fer Paris Bastille dont je ne me rappelle pas avoir jamais pris le train, mais les avoir vu passer quotidiennement de ma fenêtre de chambre, libérant un ancestral panache de fumée et un boucan du diable… Je suis retournée une dernière fois sur l’île, à la nuit tombée, pour disperser les cendres de mon père dans la Marne, pariant qu’il remonterait jusqu’au Havre, puis du Havre à New York, seule ville habitable selon lui avec Rome et Paris. Je passe par là de temps en temps et j’observe la gentrification avancée de ce que fut ma ville, banlieue moyenne pour employés moyens où les désirs mêmes étaient moyens, c’est ce que j’avais entendu dire par l’une de nos voisines à qui sa petite fille posait la question : « Et nous, on est pauvre ou riche ? » Moyen, avait-t-elle répondu.
6 commentaires à propos de “#construire #08 | Nous irons…”
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C’est étonnant ce que les souvenirs des uns (e)s peuvent nous rappeler… merci Catherine
Merci de la lecture Raymonde
(« Ce saule je l’ai tant contemplé, à force, il a dû pourrir, lui aussi a été rasé ») ..,comme tu m’emmènes Catherine , on voit tout ! Et cette jeune fille à l’enfant derrière les fenêtre, avec toi je la cherche
Merci tant…
J’en étais aussi, en vrai et en lecture !
Merci vraiment Yael d’en avoir été