#construire #08 | souvenirs d’un pont qui n’existait pas

Il y a ce pont de carte postale, image figée d’un jardin japonais. Il y a le pont de Tancarville, si impressionnant quand on revient du Havre en longeant la Seine mais qui n’est rien d’autre qu’une autoroute posée dans le ciel quand on le traverse en voiture. Il y a le pont de la mariée au fond du Mercantour chargé de drames et de chutes, de suicides et d’histoires. Il y a le pont célèbre et le pont anonyme. Le pont sur lequel on s’arrête pour regarder le temps filer dans l’eau de la rivière qu’il enjambe. Jeter une pierre pour la voir disparaître dans l’instant, dénicher un regret dans l’écume, apercevoir un visage en pierre au fond de l’eau, chercher un poisson pour se rassurer sur l’état du monde. Se souvenir.
Écrire sur un pont. Écrire sur un pont en rassemblant des souvenirs. Des souvenirs bien réels d’un pont qui ne l’était pas.   

À sa naissance, ils habitaient tous au 1 traverse du pont Baret. « Ils », c’était ses parents, ses quatre frères et sœurs, la grand-mère et un vieux chat. Jusqu’à ses neuf ans, il a habité à cette adresse avec le reste de sa famille. Il n’y avait rien de bizarre là-dedans même si, plutôt qu’une traverse, c’était plus exactement une impasse. Il est vrai qu’une traverse peut bien être une impasse, pas besoin de mener quelque part pour traverser quelque chose. Ou quelque part. Chez quelqu’un peut-être.
Il n’y avait rien de bizarre là-dedans sauf une chose. Un détail. Un truc qui, pour les gens de passage ou plutôt les gens de traverse (c’était peut-être une impasse mais ce n’était pas un passage), un truc, donc, qu’on ne remarque pas en général. Que les gens ne remarquent pas. Sauf qu’il n’était pas les gens, il était un enfant qui vivait là et qui avait remarqué que dans la traverse du pont Baret, il n’y avait pas de pont. Ni au 1, ni au 12, ni au 19 qui était le dernier numéro de la traverse, ou plutôt de l’impasse puisque la traverse se terminait dans un champ. 
Dans la traverse du pont Baret, il y avait un immeuble, un seul, au numéro 1. Il y avait aussi cinq vieilles maisons, un garage abandonné, une ferme où vivaient un fermier et sept vaches, un cabanon, trois jardins potagers, une caravane et douze abricotiers plantés sur le bord de la voie. De la traverse. Mais pas de pont.
On, ou plutôt l’enfant, pouvait imaginer que dans des temps anciens, un certain Monsieur Baret ou une Madame Baret vivait là et qu’il ou elle possédait un pont qui se trouvait à cet endroit mais qui avait à ce jour disparu. Il ou elle ou les deux vivaient peut-être dessus ou dessous de ce pont, même si cette dernière supposition paraît peu probable vu qu’on donne rarement au pont le nom de ceux qui vivent dessous. Mais il n’est pas certain non plus que Baret soit le nom de quelqu’un parce qu’on aurait parlé du pont de Baret, en rapport avec la traverse qui prendra son nom plus tard. L’adresse où vivait l’enfant et sa famille n’était pas 1 traverse du pont de Baret, ce qui laisse à penser que Baret n’était pas quelqu’un. Ce devait être quelque chose. Ou quelque part. Baret étant le nom donné à un pont qui n’existait pas, il ne serait pas étonnant que ce ne soit personne.
L’enfant avait longtemps cherché ce pont puis, à défaut, les vestiges de ce pont. Il n’avait rien trouvé. En quête d’une réponse, il avait étendu ses recherches aux impasses avoisinantes, dont certaines n’en étaient pas mais étaient de simples rues. Il y avait bien un pont, non pas dans une rue, mais dans la forêt. Au bout de la traverse se trouvait un champ. Au bout du champ se trouvait un chemin pour les tracteurs. Au bout du chemin se trouvait une forêt. Et dans cette forêt, le chemin enjambait une rivière grâce à un pont. Un pont de pas grand-chose, un pont fait de deux poutrelles métalliques et d’un tablier bétonné tout juste assez large pour qu’un petit tracteur puisse passer. Un pont qui n’avait pas besoin de nom pour exister, pas même le nom de quelqu’un qui n’existait pas. 
Quand l’enfant eut neuf ans, le pont Baret disparut de sa vie et de celle de sa famille. Non pas qu’ils déménagèrent, mais parce que, comme ça arrive parfois, leur adresse changea. Du 1 traverse du pont Baret, ils habitèrent du jour au lendemain au 5 traverse Baret. Plus de pont et deux nouvelles maisons au début de la traverse qui restait une impasse pour une nouvelle numérotation côté impair. Et ce quelqu’un, quelque chose ou quelque part du nom de Baret qui était toujours là. Sans son pont. 
L’enfant devenu adolescent se rendit un jour jusqu’au pont dans la forêt. Le pont de pas grand-chose semblait encore de moins. Il lui avait paru plus petit que dans ses souvenirs, ce qui semble normal quand on grandit. L’une des poutrelles était rongée par la rouille et un trou était apparu dans le ciment du tablier, laissant apparaître le treillis métallique qui renforçait le béton. 
Un autre jour, plusieurs années plus tard, l’adolescent devenu adulte se rendit de nouveau jusqu’au pont amoché. La forêt avait reculé, la traverse avait été prolongée et de nombreuses maisons avaient été construites. Il s’attendait à ce que le pont ait disparu mais, tout au contraire, il avait été refait. C’était un beau pont sur lequel passaient tous les jours les grosses berlines emmenant leurs propriétaires au travail et leurs enfants à l’école. Il était plus large, plus costaud, il était même doté d’un garde-corps pour que les piétons puissent le traverser sans danger. 
L’adulte s’était assis sur le parapet et avait fermé les yeux pour réfléchir. Le prolongement de la traverse Baret menait maintenant jusqu’à ce pont dans la campagne Baret, comme l’indiquait un grand panneau en bois sur le bord. Le pont Baret de la traverse existait maintenant. Il y avait comme un bug dans cette histoire de pont qui se mettait à exister après avoir été oublié. 

Il y avait un bug parce que lorsqu’il avait ouvert les yeux, l’adulte était redevenu un enfant.  

Photo de Markus Spiske sur Unsplash

A propos de JLuc Chovelon

Prof pendant une dizaine d'années, journaliste durant près de vingt ans, auteur d'une paire de livres, essais plutôt que romans. En pleine évolution vers un autre type d'écritures. Cheminement personnel, divagations exploratives, explorations divaguantes à l'ombre du triptyque humour-poésie-fantastique. Dans le désordre.

2 commentaires à propos de “#construire #08 | souvenirs d’un pont qui n’existait pas”

  1. de ce bel inventaire « Il y avait aussi cinq vieilles maisons, un garage abandonné, une ferme où vivaient un fermier et sept vaches, un cabanon, trois jardins potagers, une caravane et douze abricotiers plantés sur le bord de la voie. De la traverse. Mais pas de pont. » et de traverse en non-pont, on tombe sous le charme de ces interrogations…

  2. « Et dans cette forêt, le chemin enjambait une rivière grâce à un pont. Un pont de pas grand-chose… Un pont qui n’avait pas besoin de nom pour exister, pas même le nom de quelqu’un qui n’existait pas ».

    Et la suite…

    Au fil de l’âge, coup d’œil rétroviseur.

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