#construire #09 | laisser la place

Je n’écrirai pas sur le pont que l’on aborde par une arche rectangulaire de pierres blanches et grises (monumentale dans mon souvenir) en venant de la départementale étroite sinuant dans la forêt de sapin, suspendu par des haubans métalliques si tendus, (peur qu’ils lâchent) au dessus de l’eau, en bas le précipice, le vide, des mètres, des mètres et en bas le lac bleu vert profond sombre. Je n’écrirai pas sur le livre de recettes récoltées assez tôt comme prémonition d’une perte à venir. Je n’écrirai pas depuis le balcon, sur le balcon, sous le balcon, depuis le saule pleureur, sur le saule pleureur, sous le saule pleureur, depuis la table au fond du jardin, sur la table au fond du jardin, sous la table au fond du jardin (et sur aucune des tasses de café qui y ont laissé leur empreinte). Je n’écrirai pas sur les lianes, les tresses, les enchevêtrements, les tissages, les fils, la laine, (mes liens), l’osier (Salix viminalis). Je n’écrirai pas sur le foulard qui sentait la lavande. Je n’écrirai pas sur la lavande, les graines, les roses trémières, la mousse (celle qui s’installe sur la table au fond du jardin), les châtaigniers, la lavande, la haie d’aubépine, les fleurs du cognassier, la lavande, le thym, le basilic, le chèvrefeuille, la consoude, le pyracantha, la lavande (lavandula genre de plante à fleurs de la famille des lamiacées). Et donc je n’écrirai pas sur les jardins, ni celui face à l’église d’où est issu le premier saule pleureur (Salix babylonica), ni celui de la rue des Églantines (pourtant quel beau nom) depuis lequel on entend les trains passer, ni celui qui a accueilli une bouture du saule pleureur plantée sur la pelouse devant le balcon et devenu assez grand pour empêcher la vue sur les montagnes depuis le balcon (et qui pour le tailler), ni celui du petit étang où venait boire le héron, ni celui du petit potager dans lequel chaque salade était protégée par une bouteille plastique coupée, ni celui derrière le coron rue de la Glissoire. Je n’écrirai pas sur le charbon, les terrils, la fosse numéro huit, les briques rouges des façades, les dimanches à l’orchestre pour accompagner les films muets. Je n’écrirai pas sur le violon, le violoncelle, la contrebasse, enchaînement si prévisible mais il faut l’écrire pour le croire, comme une malédiction. Je n’écrirai pas sur le chat.

A propos de Isabelle Charreau

j’arpente plus facilement les chemins de terre que les pavés de la ville, je fréquente l’atelier pour le plaisir comme des gammes, sans projet de partition

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