#construire #10 | ceux du hameau

Elle  tient en un surnom, un état, qui la désignent comme inaudible, incohérente, irrationnelle, celle qui n’a pas droit au chapitre : folle. « La folle ». Il aurait pu la qualifier d’hystérique s’il avait connu le mot. Mot trop savant. Avec un h et puis encore un y. Non, c’était simplement la folle. Avec deux l. Deux l qui claquent sous la langue, deux l comme un crachat. Sans visage, des cheveux bruns raides, coupés mi-longs peut-être, un  métier, institutrice peut-être, à moins que ce ne soit l’autre, l’institutrice, l’autre folle, l’autre voisine, de l’autre maison, brune celle-là, aux cheveux frisés.

Elle n’est jamais venue ici, n’a jamais parcouru l’unique route qui traverse le hameau, jamais mis un pied dans cette pièce, mais tous les mercredis matins, c’est à elle qu’Henriette s’adresse, à cette soeur aînée, à celle à qui une voisine avait annoncé la tragique nouvelle, la voisine porteuse de malheur, le malheur qu’il fallait taire, croix de bois croix de fer, l’aînée s’était tue, sa bouche s’était fermée, son corps s’était fermé, dix années d’aménorrhée, deux années à le porter ce secret, jusqu’à l’arrivée du fantôme, dans la cuisine, ce père mort à la guerre, là devant elles, l’aînée qui l’avait cru tué, la cadette qui ne le reconnaissait pas, l’aînée à qui la cadette écrit dans cette maison qu’elle ne verra jamais, tous les mercredis matins, l’aînée, celle qui a osé divorcer du mari qui buvait, ivrogne on disait tout bas, l’ainée qui n’a jamais eu d’enfant. Peut-elle comprendre que la cadette soit restée? Lui ne boit pas. Lui cogne parfois. 

Dans le journal local, une photo de celui qui « nous a quittés ». Des cheveux grisonnants, un corps râblé. Des cuisses massives tirent le tissu du  bermuda. Deux chiens sont assis à ses pieds, chacun posant son museau dans une de ses mains. La rivière en arrière plan. Un homme de la campagne.  Est né à la ferme où Henriette va à pied chercher le lait. « Ses parents voulaient faire de lui un professeur , aussi l’envoyèrent-ils en pensions chez les religieux» infère sans sourciller l’article du journal. Ellipse. Le voilà à l’école forestière où il apprend la forge et la mécanique. Marié en 1963, puis ouvrier agricole, tourneur. Se stabilise puisqu’il « fait carrière pendant trente ans », on ne saura où, la suite de l’article étant inaccessible. Il meurt à 75 ans. « S’en est allé » selon le journal local. 

Elle vit parmi les arbres, immenses, tutélaires, aux branches qui descendent jusqu’à elle, sans s’abaisser, les arbres ne s’abaissent pas, ils se déploient, des arbres jumeaux, bruns. Dans sa forêt il y a un chien et une voix. Et de l’eau qui court. Elle peut aller pieds nus, elle peut aller yeux fermés. Elle a six ans, peut-être cinq. 

Il est natif du hameau, fils de fermiers. Il connaît le moindre chemin, le moindre ravin. Chaque ferme. Des parents, des cousins y travaillent, y vivent. Pareillement. On s’entraide. On reconnaît les troupeaux, les tracteurs, les bruits des moteurs, la voix du berger. 

A propos de Betty Gomez

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