#construire #10| Marguerites, vies parallèles

Elles sont si nombreuses à être nommées Marguerite. Peut-être parce que la mère se nommait ainsi, ou en reconnaissance à sainte Marguerite qui veille sur les accouchées et rend la naissance heureuse et sait-on, presque facile, ou du moins sans drame : la mère survit sans être blessée et la fille est bien portante. Le plus souvent, parce que la marraine, celle qui donne son nom à l’enfant, le lui impose comme on le trouve écrit dans certains registres, se nomme Marguerite.
Au XVIIe siècle, toutes les jeunes filles de la paroisse ne seront pas marraines. Seules celles dont le père occupe une position dominante – notaire, laboureur, meunier, garde de bois, employé de la gabelle – le sont. On ne rencontrera donc dans un village que trois ou quatre prénoms, Marie, Jeanne, Marguerite et un quatrième qui varie selon la paroisse. À Franqueville, c’est Charlotte.
En cette fin du XVIIe siècle, c’est ce nom de baptême qui compte, qui s’écrit avec une majuscule, contrairement au patronyme, qui n’est rien qu’un surnom indiquant une caractéristique physique, l’origine géographique ou le métier qui fut celui d’un aïeul.

Marguerite. La perle, la pure, la blanche.
Prénom qui se décline en Margot, Marge, Meg, Maggie, Margotton, Gotton, Guitte… Il faut bien les distinguer, toutes ces Marguerite, demi-sœurs, nièces, tantes et cousines qui portent le même patronyme.
En voici quelques-unes, rencontrées dans le Ponthieu, à la fin du XVIIe siècle.

Et puisqu’il faut commencer, voici Marguerite Lancel, fille de Charles, laboureur, et de Jeanne de Boisbergue, qui naît à Franqueville en 1670, deux ans après la fin de de la guerre de Trente ans qui a dévasté le Ponthieu. Elle est baptisée le 24 mai, et sa marraine se prénomme, évidemment, Marguerite, Marguerite Dumont, sœur de Charles et de Claude, que nous rencontrerons par la suite.
Son père est laboureur, sa mère est probablement de la famille de ce bourgeois de Domart qui a tenu un journal [1] durant ces années de guerre. Marguerite, qui a appris à lire et écrire, sait signer son nom. À vingt-deux ans, le 14 juillet 1692, elle épouse Charles Dumont, laboureur, frère cadet de Claude, curé de la paroisse. Avant son mariage elle a été la marraine de plusieurs petites Marguerite.
Sa première née, nommée Marguerite, est baptisée le 20 mai 1793, le lendemain de sa naissance. Il ne faut pas attendre, les nourrissons meurent si vite et en si grand nombre que le curé ne mentionne pas leur décès dans le registre. Non l’important, l’essentiel est de sauver leur âme en les amenant dans l’église pour y recevoir l’eau lustrale et la parole du prêtre qui les sauvera des limbes, où, sans le baptême iraient gémir pour une éternité de désespoir ces âmes entachées du péché originel. Qu’on ait attendu une journée pour le baptême, administré par son oncle, laisse penser que ce bébé était suffisamment vigoureux. Sa marraine, vous n’en serez pas surpris, s’appelait Marguerite, et était fille de laboureur.

Printemps et été 1793 sont froids et pluvieux, les récoltes mauvaises, l’hiver catastrophique [2] comme ceux qui suivent. Des hivers terrifiants aux froids inouïs, des hivers tueurs, des printemps et des étés pluvieux, sans soleil, quand les blés ne mûrissent pas ou moisissent, où la famine, la guerre et les pestes ravagent cette terre dévastée depuis toujours. L’hiver 1793-1794 tue nourrissons, jeunes enfants, vieillards, jeunes femmes, jeunes hommes, affaiblis par le froid et la faim, fauchés par la maladie.
Ainsi Jean Duvauchez, mort en novembre 1693, à 25 ans. Par un hasard dû à la numérisation du registre, les pages où Claude Dumont, curé de la paroisse, a enregistré la naissance de Marguerite et la mort de Jean Duvauchez se font face et se rejoignent dans la même vue, les pages de juin à octobre ayant disparu.
Il était père de trois petits enfants. Les deux aînés ont dû mourir peu avant lui. Il laisse une jeune veuve, Marguerite, et une fille, Charlotte, née en février de la même année 1793.

De cette Marguerite, sa veuve, le patronyme est oublié lorsque sa fille Charlotte Duvauchez se marie en 1714. Il est ensuite ajouté en marge de l’acte : Cauroy. Personne ne porte ce nom dans la paroisse ni dans les paroisses voisines. Jean Duvauchez, qui s’était engagé comme journalier dans une ferme à quelques lieues de là, l’y a rencontrée, lui a fait une enfant, l’a épousée en 1668 et ramenée dans son village. Marguerite Cauroy est née loin de là, à Soues, un minuscule village situé de l’autre côté du fleuve, qu’elle a dû quitter pour trouver du travail comme journalière dans cette ferme où travaillaient un couple, peut-être des cousins, qui sont témoins à son mariage. Aucun d’eux ne sait signer.

Elle n’a ni parents, frères ou oncles dans ce village de Franqueville, elle est de ces horsains que l’on regarde avec méfiance. Lorsque Jean meurt, elle se retrouve seule avec une petite fille qui n’a pas encore un an. A-t-elle trouvé de l’aide dans la famille de son mari ? Elle se sera probablement embauchée comme journalière dans l’une des fermes avoisinantes, pour un maigre salaire, qui suffit à peine à se nourrir et encore moins à acheter du bois de chauffage.
En février 1797, alors qu’elle est veuve depuis plus de trois ans, elle met au monde une fille, nommée Marguerite comme sa marraine. Dite « naturelle »,  l’enfant n’a pas droit à un patronyme.
Impossible de dissimuler une grossesse dans un petit village. Marguerite s’est confessée et a dû déclarer sa grossesse, ce qui est obligatoire depuis l’édit du roi Henri II. Le prêtre lui a demandé qui lui a fait cet enfant.  Elle a désigné Adrien Gaudhuin, garde de bois de Madame la Comtesse de Martainneville, marié, père de six enfants, homme qui compte au village. Il refuse d’endosser la paternité. S’ensuit une action en justice dont on trouve la trace dans le registre [3] de l’année 1697 :

Transcription :

1/ Acte de naissance de Marguerite :
Le vingt trois de février mil six cent quatre vingt et dix sept est née et
a été baptisée Marguerite fille de Marguerite Cauroy veuve de
deffunt Jean duvauchez laquelle m’a fait déclarer par Marie
Bequin sage femme de franqueville en la presence de pierre poiré
Magister et des parrain et marraine cy après nommés que le susdit enfant
est du fait d’Adrien gaudhuin # demeurant à franqueville sans
néanmoins que ladite declaration icy inserée puisse nuire ni
prejudicier audit Adrien gaudhuin et sans a??ir ses deffenses
au contraire. Son parrain fut Charles de bris et sa marraine Marguerite
L’abbé déclarant ne scavoir ecrire aussi bien que marie bequin susdite
sage femme. par moi curé de franqueville # et aiant signé ce present acte les jour
et an que dessus                                                garde de bois#
Signatures de Cl. Dumont prêtre, P. Poiré et Charles de bris
Marques de Marguerite L’abbée et de Marie bequin

2/ Note de Claude Dumont, prêtre et curé de la paroisse :

Je soussigné Dumont curé de franqueville aiant baptisée l’enfant
mentionné en l’acte immédiatement precedent sans y avoir marqué le nom de son
père à cause de la déclaration y mentionné et a cause qu’on m’a fait deffense
de ne le point baptiser sous le nom d’Adrien gaudhuin garde de bois
de franqueville par deux explois exploitees par Simon de brandicourt
sergent de la baronnie de Domart d’on l’une est du trois de novembre l’autre
du vingt huit decembre 1696. Je m’offre de biffer ou d’ajouter en ce present
registre ce qu’il me sera ordonné a ce sujet par justice a laquelle je me sousmes
en foy de quoi j ai signé ce vingt trois fevrier 1697
Signature : Cl. Dumont prêtre

On remarquera que Claude Dumont, curé de la paroisse jusqu’à sa mort en 1719 n’a pas biffé le nom d’Adrien Gaudhuin. Au contraire. Il se fait un plaisir de répéter ses nom de baptême, patronyme et qualité, tout en feignant de prétendre le contraire. Je ne peux m’empêcher d’admirer la finesse de sa rhétorique. Sans doute a-t-il été exaspéré par les exploits d’huissier que lui fait envoyer le père putatif.
Peut-être a-t-il aussi le souci de la vérité et de la justice ? toujours est-il que s’il n’avait dans un premier temps pas marqué le nom d’Adrien Gaudhuin dans l’acte de naissance, celui-ci y figure désormais.
Ce qui laisse penser que le garde de bois a été condamné à prendre en charge les frais de nourriture et d’éducation de la petite Marguerite. Ce que confirme l’acte de mariage de Charlotte Duvauchez, sœur de la petite Marguerite, dont il est témoin et  signataire en 1714.

Qu’est devenue la petite Marguerite ? on ne retrouve aucune trace d’elle dans les registres. Les enfants naturels survivent rarement plus de quelques jours à cette époque, surtout s’ils naissent au plus dur de l’hiver, en période de disette et de carême. Leur mère n’a tout simplement pas assez de lait pour les nourrir, et rarement du feu pour les tenir au chaud. Mais si Adrien Gaudhuin a perdu son procès, c’est qu’elle a survécu au moins quelques mois.
Marguerite Cauroy, sa mère, n’est pas restée au village. En 1704, à l’Hôtel-Dieu d’Amiens décède une femme des mêmes prénom et nom, âgée de 38 ans, née à Soues. Ce pourrait être la même Marguerite.
Que faisait-elle à Amiens ? comment y a-t-elle vécu ou survécu ?
A-t-elle été chassée du village par la vindicte du clan Gaudhuin et vécu misérablement, sans toit, mendiante, prostituée ?
ou bien
Claude Dumont lui a-t-il trouvé un emploi et un gîte, par exemple à l’Hôtel-Dieu ?


[1] Jacques de Boisbergue, Journal d’un bourgeois de Domart – 1634-1655 – publié par Alcius Ledieu en 1885. Disponible sur Gallica.

[2] J.M. Moriceau, La Mémoire des paysans, Taillandier, 2020, chapitres 1693 et 1694.

[3] Sources : Archives départementales de la Somme, registre de Franqueville (1600-1768) – 5MI_D1252

A propos de George Baron

J'aime la lecture, la SF et l'Oulipo. J'ai commencé à écrire, et plus j'écris, plus j'ai envie d'écrire. C'est la première fois que je m'inscris à l'atelier de François Bon, et j'espère bien aller jusqu'au bout de cette aventure.

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