Stefania a fui les persécutions et son pays natal. S’est retrouvée vivotant dans le pays d’arrivée. Aveuglément fidèle à une femme exilée comme elle mais mieux armée qui lui a trouvé petit logement et petit travail — faire le ménage dans une maison des enfants pupilles de la nation. Elle les a tous connus et, même très âgée, a transporté pour eux sur le porte-bagages de son vélo sans âge des cageots de pommes récupérées dans des vergers à l’abandon. Les cageots étaient attachés avec des tendeurs bleus dont tout le monde se souvient : les fameux sandows, résistants eux aussi avec leur âme de caoutchouc, leur enveloppe tricotée et leurs deux crochets —un à chaque extrémité. Mais personne ne sait aujourd’hui où repose Stefania.
Multitâche. Comme un nom de famille. Lucette Multitâche si on veut. Passe de salle municipale en salle municipale, nettoyant l’une, remettant l’autre en ordre, toujours courant, au courant de tout, investissant la bibliothèque toute neuve : au fond lui a été concédée une petite pièce qu’elle a transformée en atelier. Peut y ouvrir ses ailes de décoratrice. A partir de trois fois rien, a le don de transformer l’endroit au gré des marées thématiques. La poésie lui sort des doigts, un flux d’objets récupérés qu’elle intègre aux propos et aux lieux, customisant branches ou bouteilles de plastique. Poissons, dragons, végétaux, visages imaginaires et translucides sont accrochés au-dessus des étagères supportant les livres debout.
Effacée. Ce qu’elle-même disait d’elle avant de le devenir, après avoir survécu au pire dans une grande maison collective, développé des trésors d’empathie, perdu l’un après l’autre dans le sillage de l’épidémie son compagnon et son fils unique. C’est bientôt mon tour : phrase prononcée par elle dans un sourire. Dernière tranche de vie. Une vingtaine de personnes regardent trois urnes dont une couchée qui tiennent ensemble dans une petite cavité désormais close avec devant un petit barrage de fleurs résistant à l’absence d’arrosage.
Il y a un début, il y a une fin : ce que répétait Qasim qui parlait tout seul dans le quartier, une canette à la main. Tantôt près du cèdre rescapé, tantôt contre un mur de la grande surface, tantôt près de la voiture rose fluo sur le parking. Adolescent, était toujours bien mis. Mais cherchait à être comme les autres —effet de groupe, rituel de la poudre d’escampette. Dérive lente et inexorable. Il y a un début, il y a une fin. Sous le cèdre, contre le mur de la grande surface, près de la voiture rose fluo, on voit soit des pies, soit des gens qui poussent des caddies. Mais lui, on ne le verra plus.
Madame Hubert est une couleur. Madame Bleu d’Outremer. Lettres de noblesse en bleu jamais oublié. Celui qui entrait en ébullition dans la lessiveuse des années cinquante quand il fallait aider la mère dans le domaine où naissaient à tour de rôle les enfants d’après-guerre. Du bleu en cubes ou en sachets pour l’azurage du linge. Et la solide silhouette de madame Hubert, grande prêtresse de la lessiveuse magique devant le perron de la maison d’enfance.
Patapunk. Il est révolte, violence qui ruisselle, maladie mentale aux dires de certains. Musique des nerfs et paroles insoutenables de ses chansons. Murs, toiles, graffés coup sur coup. Coulées de lave et tempêtes de phrases assénées avec une voix rauque d’écorché vif. Une éclaircie, des mots de surprise émerveillée remontant à la surface quand lui est annoncé un heureux événement venu du monde d’avant. Ce qu’il balance sur un site noir — vignette avec trognes douteuses et rafales sonores vengeresses. Puis plus rien pour l’instant.
Génie, arrière-grand-mère assise au milieu de ses descendants et au milieu de la photo. Sur sa robe sage, un visage de profil en relief sur coquille — bijou suspendu. A légué aux siens la recette du vin d’oranges, le souvenir de la chambre bleue en face de l’horloge sur la place d’Armes, une histoire d’ancêtre ayant décrit entre autres relevés la procession du cordon déroulé contre la peste autour de la ville.