
Ronds. Duveteux.
Massifs. Gris foncé en dessous. Lisses et plats sur leur base, comme de gros fers à repasser.
Portant un entassement de mondes blancs, ombrés de rose.
S’y construisent des villes, des tours, des châteaux qui s’élèvent, escaladent le ciel, s’écroulent, fondent, sans laisser de trace.
Rubans échevelés qui s’entrecroisent, se superposent. Deviennent transparents. S’effacent. S’évanouissent. Disparaissent.
Nappes de dentelles ocellées, blanches et crèmes, qui s’étalent sur la grève céleste. S’amincissent et disparaissent à leur tour, poursuivies, avalées par les houles grises et sombres.
Trouées soudaines ourlées d’ardoises dans la mer grise du ciel vers des golfes de lumière.
On y aperçoit des animaux étranges, des monstres marins hérissés de crêtes.
Là, des lions blancs immaculés tirent un char.
Mais le char a déjà disparu, avalé par la masse grise.
Un lion résiste, il avance. Sa gueule s’ouvre, s’ouvre, s’effiloche et se dissout.
Un flot de moutons vient à notre rencontre.
Là-bas, à l’ouest, la masse sombre, devenue compacte, laisse passer des rayons de gloire.
« Le soleil tiralo, dit la mère, signe de pluie. »
L’enfant met un temps à comprendre qu’elle a dit « tire à l’eau ».
L’Aronde file vers la pluie et l’ouest sur la route toute droite.
Ou bien le ciel est devenu rouge à l’horizon. Signe de vent.
Ces fins de dimanches après-midis, de longs ennuis… L’enfant va retrouver l’appartement froid et sombre. Manger le poulet froid et le gratin de macaronis. Réviser les leçons. Préparer le cartable. Se coucher avec l’angoisse du cours de musique du lundi matin où il sera l’objet des sarcasmes de la prof.
Le ciel se déchire et l’enfant, assis à l’avant de l’Aronde noire, contemple « la mélancolique lessive d’or du couchant ».
Il ne découvrira ce vers de Rimbaud que dans deux ou trois ans,
vers depuis indissolublement lié à ces visions
d’écroulements blancs et dorés de mondes célestes.
***

Miroirs des contes des nouvelles fantastiques
Miroirs à travers lesquels on passe.
Miroirs qui nous font communiquer avec le monde des morts, les royaumes infernaux
Miroirs mouvants de Cocteau, liquides et trompeurs, bains de Mercure le psychopompe
Miroirs de la maison du mort, que l’on voile pour empêcher l’esprit du défunt de s’égarer Il devra attendre pour quitter ce monde d’être passé par l’église et d’être inhumé en terre consacrée, muni du viatique qui lui évitera les Enfers.
Miroirs lisses métalliques
ronds rongés de rouille
retrouvés dans les strates du temps
délicatement gravés de déesses oubliées.
Miroirs de verre
de Venise
bordés de cadres en dentelles de verre
irisées et délicates
enchantés peut-être.
maléfiques peut-être.
Se méfier des miroirs.
Miroirs de glace et de tain
qui ont perdu leur tain
piquetés, mouchetés, tavelés avec l’âge
rongés sur les bords
bons à rétamer.
Ou pas
garder cette dentelle d’usure qui brouille l’image qu’ils renvoient,
et pare le visage d’une délicate voilette rousse.
Ne pas trop se regarder dans un miroir. On risquerait d’y voir un vilain singe.
Miroir biseauté
qui diffracte en arc-en-ciel le rayon de soleil qui le frôle
encadré de crème et de perles dorées
orné d’une reproduction de L’Angélus de Millet
serti dans son médaillon ovale cerné de roses et de rubans d’or
orgueil des arrière-grands-parents qui avaient réussi à acquérir cet objet de luxe
accroché allez savoir pourquoi au-dessus du lit de l’enfant.
Les longs après-midis de sieste imposée par la maladie et la fièvre
l’enfant s’y perd.
Non pour se regarder
encore moins pour s’admirer Il ne s’aime pas.
Non, il y cherche un autre monde.
Il cherche à surprendre le minuscule décalage qui lui montrera
que son double, là, de l’autre côté,
que ce double n’est pas lui-même
mais un autre
son jumeau celui qu’il a perdu
un autre enfant, son frère
enfermé dans cet autre monde de glace et d’or.
Un monde apparemment si semblable.
apparemment car la gauche y est la droite, n’est-ce pas ?
un monde inversé.
En se penchant à la lisière du miroir
là où le verre se biseaute
il pourra découvrir la vérité de cet autre monde
Il en est certain
de l’autre côté le monde est différent
la taille en biseau empêche
de bien distinguer ce qui est derrière cette porte.
Ce que le miroir veut bien montrer à tous n’est qu’illusion.
Ces massifs nuageux, comme ils sont magnifiques ! Un grand plaisir à les lire et à les regarder. Merci. Et le vers de Rimbaud. Et encore merci.