#construire #03 | Sans ciller

Perché mi? je suis douce, un brin replète et tranquille, une commère de Palerme parmi tant d’autres. Bien sûr que sur le marché je laisse comme les autres libre cours aux éclats de voix et n’hésite pas à bousculer les autres pour remplir plus vite mon panier des victuailles les moins puantes et les moins flétries, j’ai connu l’aumône, gratté les fonds de cagettes, silhouette de chat écorché, mais maintenant c’est rubis sur l’ongle que j’agite les billets. Je pourrais envoyer Giova, mais je ne délègue pas les choses sérieuses, et s’il est important de se montrer et de balader sa fierté, il ne faut pas non plus trop en rajouter… il y en a toujours pour loucher sur le petit bout de dentelle qui dépasse ou le trop faible denier de tes bas. Mieux vaut faire envie que pitié , mais attention de ne pas trop susciter de convoitises, on est vite dans le viseur des jaloux. Je contemple mes mains que n’abîment plus les épluchures de légumes qui teintent et fendillent les mains rougies qui trop énergiquement frottent du sol au plafond , un bref passage sur le visage pour éprouver leur douceur , je souris béatement avant de reprendre le chemin du retour, houspille les jeunes qui se désoeuvrent sur les bancs du square; dont Réno que j’exhorte à venir monter les courses jusqu‘au palier. Il s’éloigne sans un regard, rejoint un groupe un peu plus éloigné, cigarette aux lèvres à peine ombrées par un duvet qui les homminise, il faudra que son père aie une discussion sérieuse avec lui, je frémis à la vision d’un éclat vite enroulé dans du tissu. J’ai hâte de rentrer, le sirocco se lève et je suis sortie en cheveux, hâte de me déchausser et d’enfiler mes mules de maison.

Si j’avais su ce matin-là qu’il faudrait cinq bonhommes pour me maîtriser, j’aurais chaussé des bottines à bouts pointus pour couronner leurs tibias de toutes les écchymoses que j’aurais pu vouloir flanquer aux autres, glissé dans mes poches du pointu, de l’anodin qui s’armeblanche, si le couteau d’office est émoussé ou ne tient pas en poche, les ciseaux à ongle ou couture estafiladeront à défaut de saigner. Les escaliers qui ne grincent pas, mais battent; tambour des pas lourds mais pressés, affolés. Chamade; le coeur, s’emballe, courir; dévaler dévastée et eux qui s’interposent, cracher au visage des voisins, des carabinieri. Pourquoi emprisonner mon hystérie, me réduire au rôle de pleureuse sans gestuelle , bras et poings liés, coeur et thorax comprimé, élan bras sans griffe immobilisé, ni s’arracher les cheveux ni s’égratigner le visage. Je suis là ; enième victime de ces anonymes que tout le monde connaît, mais dont les noms sont tus, collatérale mais victime; et voilà même que l’on me refuse de m’allonger sur un corps criblé de balles, corps d’un de ceux qui n’a pas suivi le chemin indiqué, assez vite réagi aux signes annonciateurs. Et Elle qu’en d’autres temps j’aurais fustigé; fouineuse je lui aurai rageusement sifflé. Braque sur moi son objectif, première sur les lieux, de celle qui montre, qui expose tout se qui déroule en cachette et arrière-plan ; la honte et la boue qui poisse remâche et t’éclabousse. Je ne sais même pas si nos yeux se sont croisés, les miens étaient plissinondés de larmes, révulsés. Elle, braque, fige; expose ce qui est sous-tendu, désinvibilise. Fichues images, certes impensables témoignages, mise en lumière du sombre qui nous ronge et bouffe notre société, de celui qui consent à celui qui subit. Courage téléobjectivé, yeux rivés mais relais de l’horreur, la laideur ce que tant feignent d’ignorer, détournent le le regard, fuient, se terrent, et se signent.
Ma tristesse me survivra, déjà endeuillée par son choix de monochrome, je lui sais gré du sang noir, plus marquant que l’ocre sanguine, plus noble mais tout aussi indélébile. Je suis peut-être celle ou l’une qui a réorienté l’oeil qui ne cillait pas face aux regards de ceux qui font baisser les yeux.

A propos de sophie grail

Après une grande vingtaine d’années en région lyonnaise, vis depuis bientôt une petite entre Léman, vallée verte et blanches montagnes... sans renier racines ardéchoises et tête en terres corses, balinaises ou cévenoles... dévoreuse ou passeuse de livres, clame haut et fort les mots des autres ( accompagne aussi depuis quinze ans les élèves de CM2 à jouer avec les leurs et en apprivoiser d’autres) sans jamais trop extérioriser les miens (sauf en labyrinthiques cérémonies secrètes). Alors sourire de me livrer en tiers-livre sans pseudo ni hétéronyme ... (Interviens discrètement sur Facebook via Sophie Sopibali)

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