#construire # 05 | D. Collobert, double vue

La lumière baisse. Pas d’un coup. Elle se retire par plaques, comme si quelqu’un effaçait avec sa paume. L’œil extérieur tient encore. Il cadre. Une vitre, d’abord. Dans la vitre, quelque chose. Ce n’est pas dehors, ce n’est pas dedans. C’est pris entre les deux, plaqué, retourné.

Le lit apparaît avant la chambre. Un rectangle large, lourd, posé dans le verre. Le duvet remonte jusqu’au bord de la vitre, comme s’il voulait passer. Des figues, peintes, ouvertes, éclatées sur le tissu. Violet sombre, chair rose. Elles ne sentent rien. Elles sont seulement là, aplaties contre la surface, multipliées par le reflet. L’œil les prend une à une, mais ne les compte pas. Trop proche.

À droite, la table de nuit surgit. Elle n’entre pas entièrement dans le cadre. Il manque un angle. La lampe est allumée. Un quinquet vert. Le verre du quinquet capte la fin du jour, la retient, la fait durer. Les filaments ne tremblent pas. La lampe se double dans la vitre, deux noyaux lumineux superposés. L’œil extérieur voit la superposition sans la résoudre.

Derrière, ou plutôt à travers, le paysage arrive. La montagne d’abord, masse de brume, presque sans détail. La Sainte-Victoire ne se donne pas, elle s’impose. Elle reçoit le lit, la lampe, les figues, ne les absorbe pas. Elle les porte. L’œil extérieur ne sait plus quelle distance mesurer. Tout est à la même profondeur, écrasé sur la vitre.

Plus loin encore — mais ce mot n’a plus de sens — des balises. Des pylônes. Alignement régulier, ils clignotent à peine. Cadarache. ITER. L’œil extérieur n’attrape que la masse ne diffuse pas le nom, pas la fonction. Seulement une insistance froide. Une ligne qui ne se confond pas avec les étoiles. Une force tenue, contenue, comprimée dans des formes métalliques que l’œil ne voit pas.

L’œil intérieur est là. Derrière. Il ne regarde pas la scène. Il regarde le fait de regarder. Il sent le voile avant de le voir. Un voile mince, tendu, qui passe devant l’image. Il ne tombe pas. Il se fend. Des lambeaux apparaissent. Ce sont des peaux. Pas des corps. Des peaux seules, translucides, qui glissent dans le champ. Elles passent devant le lit, devant la lampe, devant la montagne, sans s’y accrocher.

Chaque morceau se détache lentement. Puis se déplace. Il n’y a pas de douleur. Il y a une opération. Une séparation nette. La vision se fend en couches puis se trouble. Ce que l’œil extérieur capte reste intact, mais l’œil intérieur voit la désagrégation du voir lui-même. Une fission. Pas une explosion. Une division silencieuse.

Le duvet se met à flotter. Non pas dans l’air, mais dans la surface du regard. Les figues s’ouvrent davantage, deviennent presque des blessures, puis se referment. L’œil extérieur continue à recevoir. Il ne choisit pas, pris en flagrant délit de vision.

Ce qui se déchire encore, ce sont les dernières peaux du regard ordinaire. Elles glissent devant la vitre comme une buée chaude, puis disparaissent. Ce qui reste, c’est l’empilement impossible — chambre, reflet, montagne, installations lointaines — mais désormais tenu par deux lignes de vision à la fois.

L’œil intérieur se retire un peu. Il ne disparaît pas. Il reste en réserve derrière l’œil extérieur, collé à lui, attentif, prêt. Le don ne s’exerce pas en continu. Il veille. Il sait que rien n’est représenté, que tout est simplement vu, donné deux fois : une fois pour voir, une fois pour savoir que l’on voit.

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