#histoire #12 | voyage de noces


Elle ne va jamais à l’hôtel, pas plus qu’elle ne va au restaurant. Les fêtes se font chez soi, enfin chez les autres, mariages, baptêmes, communions ; quelques repas se font chez eux, trois par an, à Noël, à Pâques, et pour la fête des mères ; le menu ne varie pas, oeufs mimosa, alouettes sans tête  et riz, fromage, bras de vénus ; elle oublie chaque fois de servir la salade, et le bras de vénus se perce laissant s’échapper la crème ; René la regarde avec condescendance, ses fils la taquinent, rient de cette répétition rassurante. Elle ne va jamais à l’hôtel, pas plus qu’elle ne pourrait envisager de manger un sandwich  dans la rue. Mais pourquoi rentrais-tu manger chez toi, courais-tu durant ta pause déjeuner plutôt que de manger un sandwich dehors? (lui avait demandé sa petite fille). Manger dehors, tu n’y penses pas! On n’y pensait pas, aurait-elle dû répondre. Elle n’y pensait pas. Porter des gants, des chemisiers repassés de frais, des bérets en velours, des bas, un sac à main, voilà ce qu’on portait. Les filles baissaient les yeux dans la rue, marchaient tête baissée, bras collés le long du corps, le sac bien serré, les jambes bien serrées, les lèvres bien serrées. Manger dehors, tu n’y penses pas. Elle marchait le plus vite qu’elle pouvait – courir, tu n’y penses pas – elle marchait, corps serré, les joues, la peau qui rougissaient, elle ne pouvait rien pour l’empêcher, sauf à mettre de la poudre de riz pour camoufler ce rouge inconvenant ;  elle trottinait de l’atelier à la maison – celle de ses parents à qui elle remettait les quelques sous qu’elle gagnait comme apprentie ;  apprenties elles étaient toutes trois, trois soeurs, trois apprenties : couturière, modiste, culottière ; elle étaient apprenties, comme les femmes de la génération suivantes seront secrétaires, sténodactylographes ; elles taperaient à la machine, useraient d’un langage codé, se tiendraient droites, jambes serrées, lèvres serrées, bloc-note entre les mains, le souffle suspendu à écouter, à noter, mécaniquement, prestement, servilement, les paroles de l’homme, du patron, nécessairement homme, nécessairement patron. A l’hôtel, elle y est descendue  une fois. La seule fois qu’elle a voyagé.  Un seul voyage, on a prévu pour elles : le voyage de noces. De la maison du père à celle du mari, il y a une étape, le père a marié la fille, le mari la veut femme. La transsubstantiation se fait hors des murs, hors des yeux, hors des oreilles, ailleurs. C’est le voyages de noces. Le rouge inconvenant, les draps tachés. Lequel a choisi le lieu? A-t-on besoin de choisir, a-t-elle le choix? Certains pourtant vont à Toulouse, la capitale. Eux sont allés à Lourdes. Une kyrielle d’hôtels :  Hôtel du Gave, Hôtel du Christ Roi, Hôtel Saint Sauveur, Hôtel le Pèlerin, Grand Hôtel d’Angleterre, Hôtel d’Espagne et le Grand Hôtel Moderne, avec de riches façades, des tours, des balcons ouvragés. Deux nuits et deux jours en pension complète ils sont restés. De cela on ne parlera pas.  

A propos de Betty Gomez

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