#histoire #12 | Vue sur mer

Un hôtel ? Je préférerais ne pas.
Plutôt monter la tente, dormir dans la voiture, prendre le train de nuit ou le ferry de nuit ou même le car de nuit, louer un truc sur une plateforme, airbn’b ou autre, squatter le canapé chez une tante éloignée, une copine de cousine, mais un hôtel, je préférerais ne pas.
Peut-être parce que trop, plus envie de trop chercher l’entrée quand le bâtiment n’est pas intégré dans ces chaines de maillons interchangeables, qu’elles aussi, je préfèrerais ne pas. Se dire tiens, un endroit pas si classique, qui pourrait faire penser à du vrai authentique, hôtel mélangé avec le restaurant et le bar, coincé entre les voisins dans une rue bien serrée. Entrée par derrière pour l’hôtel, entrée en trois quarts d’étage, quelques marches à descendre depuis la rue et, pour faire lumière dérisoire, une fenêtre sur goudron, sur pieds, sur bottes, chaussures, baskets, sur pneus des voitures, des camionnettes, roues de poussettes, fenêtre sur le coin du doudou qui traine dans la flaque, à peine retenu par une main somnolente. Rue étroite, rue intermédiaire entre la grande rue sur le port et la grande route qui continue, très loin, vers les champs de choux-fleurs. Un endroit avec tout en pente, des maisons serrées contre le vent, juste quelques passages, juste des tentatives transversales de ruelles qui résistent agrippées sur les flancs et résolues, toujours, à s’accrocher bien ferme aux courbes de niveau. Pour l’accueil, descendre encore sept marches jusqu’au restaurant, tout bruissant du service, attraper une serveuse qui dit oui-oui bien sûr en filant au plus vite pour amener la lotte à celui qui l’attend depuis un bon moment. Vient alors le commis, pantalon à carreaux si fins de bleu et de blanc, les mains sur le torchon qui feuillette le registre et donne une clé banale, une clé de placard avec juste, pour faire la différence, un gros 4 baveux retracé plusieurs fois au marqueur fatigué sur une plaquette de bois. Remonter les sept marches, puis encore les quatre autres jusqu’au couloir étroit avec les quatre portes, deux de chaque côté et aucune au milieu. À l’étage, quatre chambres aussi, mais numérotées 11, 12, 14 et 15, pas de 13. Pour les superstitieux, pour ceux qui ne prononcent pas le nom de l’animal à grandes oreilles quand ils sont à bord, qui ne disent pas non plus corde, un peu par superstition, mais surtout pour bien dire les choses par leur vrai nom, pour ne pas faire de bêtises, d’erreur, ou d’approximation dans cette mer dévoreuse qui attend juste, patiente, postée derrière chaque vague, le tout petit détail qui pourra faire levier pour la grande catastrophe, pour que la mer rentre là où elle n’a pas sa place, dans le dedans du bateau. Alors pas de chambre 13 dans l’hôtel sur le port. Parce qu’on ne sait jamais. Alors, va pour la 4, vous serez au calme, c’est pas sur la rue. Pas sur la rue, ce qui veut dire en vrai pas le bruit des voitures, mais l’odeur des cuisines. Pas sur la rue, ce sera donc sur la cour, le tout petit jardin fait de cinq pots de fleurs en plastique coloré garnis de géraniums roses. Le jardin, et les bacs à poubelles où le dernier sac vole aux alentours de minuit avant que le couvercle ne mette un point final au service du jour et aux bruits de la cour. Au-delà du jardinet, le port. Et suivant la marée les bateaux qui s’en vont en suivant la marée, une fois les cales remplies de caisses vides et de caisses pleines, toutes débordantes de glace. Alors, quitter la fenêtre, laisser retomber le rideau avec la déchirure là où il se coince toujours quand on ouvre la fenêtre. Trou aussi dans le couvre-lit, réparé, reprisé, ravaudé, mais pas avec le fil de la bonne couleur. Alors, ouvrir son sac en sortir la petite trousse des affaires de toilettes et aller la poser dans la salle de bain. Tablette en verre épais au-dessus du lavabo en faïence, bonde ternie d’astiquages et les deux robinets, le rouge pour l’eau chaude et le bleu pour l’eau froide. Rideau de douche en plastique d’un blanc un peu plus blanc dans le haut que dans le bas.
Alors là on se dit qu’on préfèrerait ne pas, ou plutôt qu’on préfère un canapé râpé qui sent vaguement le chien, mais où l’âme et le sourire ne se seront pas oubliés au fond d’un tiroir-caisse. Plutôt monter la tente, dormir dans la voiture, prendre le train de nuit ou le ferry de nuit ou même le car de nuit, louer un truc sur une plateforme, airbn’b ou autre, squatter le canapé chez une tante éloignée, une copine de cousine, mais un hôtel, je préférerais ne pas.

Codicille :
Du mal à démarrer cette 12, alors un grand merci à mon cher Bartelby, sans qui ce texte ne serait pas. Et Merci aussi aux vues sur mer d'Hélène Gaudy pour le coup de main décisif au moment de trouver le titre

A propos de Juliette Derimay

Juliette Derimay, lit avidement et écrit timidement, tout au bout d’un petit chemin dans la montagne en Savoie. Travaille dans un labo photo de tirages d’art. Construit doucement des liens entre les images des autres et ses propres textes. Entre autres. À retrouver sur son site les enlivreurs.

2 commentaires à propos de “#histoire #12 | Vue sur mer”

  1. oui pour le canapé qui sent la fumée du poêle et l’animal de campagne, ou alors oui pour planter la tente au tout bord de la forêt, on entendra les bruits de la nuit…
    de toute façon bien mieux que l’odeur des cuisines et la vue sur les poubelles…
    salut Juliette

    • Salut retour, et bien d’accord pour la tente et le canapé de la tante. J’avoue avoir fait un florilège de détails peu attirants…
      Merci donc, d’avoir lu quand même 😉