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journal | « s’étirer le regard »

« S’étirer le regard », dit l’ami québécois sans doute parce qu’il l’a vécu comme ça, aller un dimanche au bout aval de l’île d’Orléans, où le fleuve progressivement devient mer et tout d’un coup ça vous prend aussi, ce goût d’horizon qu’ici on ne peut prendre au vieux pays. Du coup je remonte les photos du Québec, quatre ans seulement, le départ été 2009 et comme tout est précis dans la tête, et pourtant comme elles sont minces, ces petites images d’appareil photo-numérique de base. Qu’est-ce que j’ai perdu à ne pas faire assez d’images, ou plutôt ne pas les faire assez bien ? Peu importe, si la track ci-dessus, qui est celle de Gabrielle Roy, où elle emmène sa soeur infirme, je saurai la retrouver dans ses livres avec un rêve aussi grand. C’est le lendemain de ce jour-là (on avait loué une voiture pour le week-end) qu’on avait exploré pour la première fois l’île d’Orléans, avec ses îlots de vieille colonisation, et la soudaine proximité du fleuve qui vous déborde, cette grande plage grise dont le sol minéral semblait creusé de motifs géométriques. C’est ça la photo que je cherche, pour l’envoyer à l’ami qui s’est rendu sur la même plage, et je me souviens de ce camion avec remorque pour tirer une pelleteuse que j’avais photographié aussi. Puis, au retour, on s’était arrêté au cimetière de Félix Leclerc et ç’avait été très impressionnant, un orage au violent ciel noir sur Québec au loin, et le soleil qui éclairait en orange par dessous. J’ai retrouvé la photo du cimetière et je dois me rendre à l’évidence : les autres ont giclé, dans une quelconque erreur de sauvegarde, à tel ou tel moment. Reste la notion d’espace : ces deux jours, et les deux qui vont suivre, je ne bouge pas beaucoup de ma table. Paperasses à liquider, et même – plus loin – liquider en partie l’obligation de paperasse, quelque chose qui fausse complètement les rapports dans ce que j’avais voulu de publie.net et maintenant ça ne m’est plus supportable. « Étirer le regard », vendredi on l’étirera sur l’autoroute, puis sur les vieilles montagnes connues, mais ce ne sera pas cet excès d’espace où eux ils vivent, là-bas, et qui manque. Mais là par terre le cageot de plastique avec les livres est prêt. « Étirer le regard », c’est quand même toujours un peu ça, partir avec des livres et un ordi, pour trois semaines sans comptes à rendre.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
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1ère mise en ligne et dernière modification le 23 juillet 2013
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