< Tiers Livre, le journal images : à tâtons dans la ville sans nom (traduire Lovecraft)

à tâtons dans la ville sans nom (traduire Lovecraft)

Dans Lovecraft, longtemps que je le sais, que ces récits brefs, de 15 à 25 pages, un des formats privilégiés pour la publication en magazine, c’est le laboratoire même, le lieu privilégié où on invente. Mais chez Lovecraft c’est les plus casse-gueules aussi : pas de place pour la narration, les personnages, les voitures, les téléphones, l’électricité, les trains ou sous-marin et tout ce qui en fait un moderne malgré lui, et malgré aussi l’illustration de pacotille qu’on lui attache, comme s’il avait jamais porté de redingote, lui dont on connaît aussi bien les chapeaux que les chaussures. C’est même un étrange parallèle entre Balzac et Lovecraft, il suffit de relire l’édition Quarto où Isabelle Tournier reprend Balzac de façon chronologique : toutes ces histoires violentes et fantastiques (à commencer par Adieu ou La Grande Bretèche) sont le germe même des constructions romanesques plus tardives. Chez Lovecraft, il y a une sorte d’efflorescence brutale de ces récits, là où il va construire la matrice, le décor, la teneur fantastique de son univers, mais ce sont quasiment des poèmes en prose, c’est le lyrisme qui fait émerger le mystère, le récit étant réduit (mais c’est aussi l’émergence de ces cinétiques fascinantes chez Lovecraft) à un seul trajet linéaire, jusqu’à confrontation à l’intenable et expulsion en 5 lignes, comment on s’en sort ne l’intéresse pas. Normal, puisque ces germes il les prend lui-même dans un tout petit fragment de rêve, même pas un rêve complet, mais un détail grossi ou plus symbolique, fugace, de ses rêves. Alors, avant de recommencer un grand récit (quasi la moitié de l’été sur Dans l’abîme du temps avec déjà les 3 premières semaines à croire que je n’y arriverais jamais), revenir à ces récits-source, comme déjà Dagon ou L’étranger, et travailler ça non comme une traduction mais presque une partition. La rythmique, ces points-virgule qui font de chaque phrase un diptyque tendu, et chaque phrase-diptyque un monde immobile. La figure de l’escalier est récurrente dans les rêves de Lovecraft, et donc récurrente dans ses récits. On n’en trouve pas beaucoup trace dans les lettres, mais chaque lieu qu’il nomme, et évidemment les gares et les buildings, et les piaules qu’il loue, ce sont des mondes d’escalier : en début de siècle, la ville se hausse en s’inventant presque ses mondes d’escalier avant de s’inventer elle-même. Ici, il nous engouffre dans une fissure de roc, et les boyaux qu’on emprunte pour descendre, descendre encore, descendre toujours, avec une torche puis dans le noir, et puis vers une luminosité qui grandit au-dessus d’un gouffre, toujours cette rigueur linéaire implacable, qui situe chaque phrase dans le récit comme par un altimètre. Alors on descend avec lui. Tout à l’heure, avec les deux textes en vis-à-vis sur l’écran qui devenaient quatre et se brouillaient, j’ai compris qu’à passer les 20 pages sur les 25 de La ville sans nom (« The nameless city », 1921), cette fin de troisième semaine, la machine même du texte qui se construit suffirait pour me permettre d’avaler les 5 dernières pages, ça aurait même pu être dans la nuit si je pouvais travailler avec autre chose que mes yeux (cela aussi, progressivement je le construis). Mais pour ce texte-là j’ai fait résolument, quoique intuitivement, un autre choix : aucun souvenir de si j’ai lu ce texte il y a 20 ou 30 ans, mais si c’était le cas c’était dans la vieille traduction classique (les simplifications et coupes de Papy rebricolées et ses coupes rafistolées par l’équipe de Lacassin 15 ans après la première trad), en tout cas je n’en avais que ce vague souvenir qui s’applique de toute façon à toutes les histoires de Lovecraft, les ruines, la nuit, le désert, l’enfoncement, les reptiles morts, la porte, et puis combien de fois ces 4 ans même sans lire (j’étais trop fasciné par le titre, nameless city, je savais en profonde conscience que le rendez-vous viendrait), j’ai peut-être survolé ces pages et figures, mais vraiment la sensation la plus troublante c’était celle-ci : traduire un texte phrase après phrase, mais sans jamais chercher à savoir ce qu’il y a après cette phrase. N’importe quel texte de Lovecraft qu’on commence à traduire c’est comme quand on ouvre un logiciel pour la première fois, qu’on ne comprend rien à ce qui se passe, qu’il faut des heures pour une opération simple. Après, petit à petit, les opérations simples se font à travers vous-même, et le texte avance, mais sans qu’on sache quoi et comment ça avance. Compléter chaque phrase comme un monde unique, qui pourrait cesser là. Mesurer combien la distorsion qui s’ensuit est caractéristique de l’écriture même, son mouvement, son irruption, ce à quoi elle s’accroche pour tenir, béquillant ainsi dans le vide. Penser plusieurs fois, dans cet exercice de traduire sans rien savoir de ce qu’il y a après, que c’est précisément ce béquillage dans le vide qui rend le mieux cet enfoncement sans fin dans les boyaux qui se resserrent, parmi les momies des reptiles chargés d’or. Savoir que lorsque tout sera fini, que je serai au bout des 25 feuillets, c’est avec le magnéto que je recommencerai, et que je découvrai mon propre texte (et le retravail, bien sûr le retravail) parce que la voix me le révèlera, incapable que je suis de lire graphiquement ma propre traduction autrement que je l’ai travaillée, c’est-à-dire chaque phrase comme un univers qui ne connaît ni celle qui la précède, ni celle qui la suit, et que la mécanique implacable de l’avancée linéaire et continue vient précisément de cet emboîtement à force, qui n’anticipe pas et ne regarde jamais arrière. Je ne sais pas ce que sera cette traduction, d’ailleurs quand je relis Lovecraft après c’est le texte original que je relis (encore que : la traduction comme le texte qu’on fait pour soi ?), mais je suis sûr de sûr de sûr que La ville sans nom, « The nameless city » est un des plus magnifiques que j’ai traduits depuis 4 ans que je suis là-dedans. Et qu’il faut que j’en cause au Claro de tout ça, lui il a dû faire ça aussi. Photo : Nanterre, depuis le RER, bâtiment que je dis le « bâtiment tournant » et que je photographie chaque semaine – il faut absolument replacer Lovecraft dans la ville, et pas le repousser aux caniveaux du sous-genre : lui, l’horreur ? Il y aurait une autre horreur que nous ? En tout cas pas dans la littérature en général, et la sienne en particulier.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 15 janvier 2015
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