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2015.04.10 | comment faire fortune dans le TGV en 3 leçons

Au bout de la voie 24, dans Montparnasse Monde, suivez le panneau police, le couloir, puis le sous-sol, sonnez à la porte.Vous apprendrez par exemple ceci : –- Ils savent qu’à Montparnasse ça devient dur, alors ils descendent en province.

Flash-back province donc, Saint-Pierre des Corps, 6h49. Le train est plein, mais c’est un train d’habitués. On est tous à farfouiller à la machine jaune (sympa la SNCF, il n’y en a plus que 6 au lieu de 7, donc on attend derrière celui qui termine et on sait qu’il y a quelqu’un d’autre derrière nous.

Leçon numéro 1 : vous repérez le zigue avec ses 2 gros sacs parce qu’il doit transbahuter des bouquins et un pot de miel à Paris, qui reclasse ses billets puis son portefeuille dans sa sacoche, à Paris il sera sur ses gardes mais là non, il s’enquille lentement sur le quai, vous avez bien sûr repéré son code secret.

D’ailleurs, puisqu’il m’est arrivé la même chose pile 15 mois de ça, mais à Montparnasse, c’est devenu comme un jeu pour moi : je passe le long des distributeurs pour rejoindre le portillon des métros, même myope comme suis j’ai pigé comment c’était facile de repérer le code secret rien qu’au mouvement des doigts, à Paris je fais gaffe depuis lors, je me mets bien devant et je tape le code avec 3 doigts et le pouce, mais là non, levé à 5h45 pour être à la gare à 6h30 bof.

Leçon numéro 2 : sur le quai vous n’êtes pas trop éloignés, mais aucune raison de vous faire remarquer, d’ailleurs le type aux 2 sacs qui rêvasse il n’a même pas sorti son téléphone, le train arrive pile à 6h56, on est devant la voiture 6, vous êtes montés un peu avant lui mais vous attendez qu’il grimpe pour aller vers les sièges, un devant lui, un derrière.

Là pourtant je les ai bien repérés les 2 types, dans notre train d’habitués le matin c’est plutôt ralenti, eux ils faisaient des gestes avec leurs petits sacs à dos à bout de bras, c’est après seulement que tu t’étonneras de ces sacs à dos légers comme rien dedans. Il faut dire que la technique c’est plutôt d’aller poser le sac à dos près de quelqu’un qui s’est déjà assis, puis se donner l’apparence d’avoir vite à changer de voiture, repartir avec la sacoche du type assis et lui faire cadeau de votre petit sac à dos noir.

Leçon numéro 3 : vous dites à votre copain en américain, hey mec c’est par là nos places, lui il se retourne, il n’a pas vu le mec aux 2 sacs derrière lui, le mec aux 2 sacs est surpris que l’Américain se soit planté face à lui et pas sur le côté, c’est normal, les Amérincains ça y connaît rien à nos TGV boîte à sardines tarif de pointe même à 6h56, et il ne comprend pas le type aux deux sacs qui l’encombrent d’être tout d’un coup coincé entre les 2 Américains avec leurs grands gestes et qui veulent faire demi-tour, il est tellement con le mec aux 2 sacs coincé entre les 2 que lorsque le plus grand avec son bonnet noir et sa petite barbe passe enfin sur le côté il leur a souhaité bon voyage en anglais bien académique.

Et donc en plus je lui ai souhaité bon voyage à ce conard, je ne me suis aperçu de rien sauf d’être plaqué entre eux deux moins de 3 secondes pourtant Pickpocket de Bresson je connais merci. Je me suis assis à ma place, j’ai sorti mon ordi et commencé à réviser mon intervention pour la journée d’études pratiques urbaines à Cergy puisqu’elle me concernait à double titre, c’est un peu plus tard avant Vendôme que –- hyperconnexion oblige -– j’ai voulu récupérer mon petit câble pour brancher l’iPhone en modem et là plus de petit câble pourtant il est toujours dans mon sac j’en ai un autre à la maison, s’être aperçu de la perte du petit câble avant la disparition du portefeuille. Et chercher dans la veste, dans l’autre sac, regarder s’il n’a pas glissé, s’en vouloir d’être toujours aussi pignouf distrait c’est écrit sur ma tête vous croyez –- la dame du siège derrière c’est elle qui m’a dit : mais ces types tout à l’heure, vous n’avez pas trouvé qu’ils étaient louches ? J’ai naïvement regardé là où je les croyais assis mais non, c’étaient d’autres gens, ils étaient redescendus à Saint-Pierre des Corps en bousculant 2 autres personnes, avec le contrôleur on a fait le tour des wagons mais j’avais compris, téléphoner pour l’opposition bancaire (et c’était trop tard, avec le code ils avaient déjà fait 2 retraits consécutifs à 1500 €, c’est au préjudice de la banque, il paraît qu’ils ont chaque matin une quinzaine de trucs comme ça à traiter, leurs algos les repèrent mais moi là ça fait 2 fois en 15 mois, CNI à refaire, permis à refaire, et carte Vitale, et carte Voyageur SNCF et même la carte de déchetterie de Tours (qui n’est pas la plus simple à réobtenir) et mon carnet de tickets de métro tout neuf.

C’est ainsi que j’ai vécu 1h40 dans le poste en sous-sol au bout de la voie 24 du commissariat de police de la gare Montparnasse, très civilement reçu, mais beaucoup interrompus : les mondes coexistent mais n’interfèrent qu’ici dans ces lieux où on dépose plainte en 5 exemplaires avant le coup de Marianne mais voilà, je n’écris pas de romans policiers et j’aurais tellement préféré lire mon intervention à Cergy, où je n’avais même plus un centime pour me rendre.

Méfiez-vous, Tourangeaux, la tranquillité n’est plus de chez nous, même à 6 heures du mat ! Et vous, les Amérincains aux petits sacs à dos vide pour quand tout le monde rentre dans le TGV : y a mon téléphone sur les cartes de visite, posez-moi le portefeuille vide sur un rond-point, de toute façon vous avez gagné votre journée il vous sert plus à rien... (Je l’avais acheté l’an dernier après l’autre braco, 14€80 à Auchan Tours Nord.)

Je vous préviens juste quand même de ce qu’il m’a dit, l’OPJ qui m’a reçu dans les sous-sols au bout de la voie 24 : –- Des fois ces mecs ils sont tellement bêtes ils recommencent de la même façon au même endroit, c’est là qu’on les chope.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 avril 2015
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