< Tiers Livre, le journal images : journal | sens des tuyaux

journal | sens des tuyaux

Je dis « sens des tuyaux » dans une acceptation totalement littérale parce que tenir un journal c’est guetter ce qui sort de soi, ou au moins une vague intuition qui cristallise et des fois mais non, rien du tout. Ça ne veut pas dire que j’ai une vie vide ou la tête à sec. Samedi à Aulnay/Futuriales pour la 1ère fois je me lancerai dans une impro Lovecraft. À l’heure qu’il est je n’ai rien, sinon mon point de départ, et quelques points-clés nodaux par lesquels je voudrai passer. Qu’est-ce que j’aimerais, comme pour Proust il y a 2 ans, avoir comme ça une dizaine d’impros HPL. Évidemment, le projet #1925, bouffe-temps considérable et marathon d’un an ça doit être à peu près comme les mecs qui traversent l’Atlantique à la voile, vers le milieu t’as pas trop l’impression d’avancer, plus le premier rongement dans la trad des Montagnes de la folie, comme un exercice de cirque à chaque ligne, ça ne me laisse pas trop de place pour les alentours. La discipline de prendre le train pour Cergy le mardi matin ça fait comme une sorte d’intangible : bizarre une école d’art, ça tient d’une sorte de festival permanent, ou scénographie de théâtre, les salles reconfigurées chaque jour, les 5ème année ont leur diplôme, à la fois content pour chacun, à la fois étrange sentiment de bateau qui s’éloigne avec tous les boulots et les discussions amorcés, et c’est plutôt avec les 3ème année maintenant que chacun des collègues on se trouve immergé dans le face à face, hier la sensation d’avoir vu des InDesign du matin au soir (un moment je lève la tête, je vois devant moi un Gracq prêté à une étudiante, ni moi ni celui avec qui on était dans l’écran ne l’avons vue venir le déposer). Ces deux moments très très étranges et beaux, hier matin et ce matin, avec le même élève, il monologue sur des concepts ou des mots, parfois je relance ou je lui donne à réécouter ce qu’il dit, l’iPhone enregistre en audio mais moi je recopie à l’ordi à mesure, et le voyage nous embarque dans des endroits d’une très grande audace et précision. Ou ce moment ce matin avec celle qui avait acheté dans une brocante une poignée d’anciennes photos, et c’étaient autant de fantômes d’histoires qui nous approchaient invisibles. Dans ce boulot on ne s’appartient pas, donc pas possible non plus de raconter même quand on voudrait, ne serait-ce que pour soi-même. Je dors sur place, mais hier soir en quittant à 19h même si ça laisse 12h d’intermède pour soi pas en état de faire quoi que ce soit, sinon ce matin mon heure toujours pour le #1925. L’appareil photo est resté dans le casier, pourtant comme d’habitude une pulsion à fixer ces mondes temporaires, objets, arbitraires de l’être-là, envoyé des photos iPhone sur la mer Facebook, c’est un peu comme la différence entre l’oralité qu’on y met et ce qu’on peut écrire quand on écrit. Je devrais me forcer à ne pas photographier à l’iPhone et me tenir prêt pour ces arrangements de lumière dans les salles ou la cour, revenir en se disant que ces petits éclats, puisqu’on ne photographierait pas les visages, seraient une trace intérieurement importante. Chose bizarre, à deux reprises, une hier et une aujourd’hui, alors que pendant 2 jours je me promène toujours avec l’ordi sous le bras, j’ai oublié ma bécane là où je l’avais posée, ayant même du mal à retrouver où ça pouvait être, obligé de reprendre en amont mes parcours et refaire le circuit. Première fois que ça m’arrive, ça.Donc une fois de plus je cherche où j’étais pile il y a 10 ans, et je tombe sur cet aller-retour à Schaerbeek pour une lecture-perf, je me souviens assez aisément que c’était sur les Stones, souvenir aussi d’être arrivé en fin de matinée pour le truc le soir, et parti tôt le lendemain matin comme d’hab, maintenant peut-être je ne ferais plus.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 juin 2015
merci aux 658 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page