2019.10.31 | chercher la route


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Mais pourquoi tu n’as pas filmé, tu te disais tout le temps mais là maintenant trop tard. Tu avais tout ton matériel. Comme d’habitude tu aurais calé la caméra contre le pare-brise, et puis il aurait bien été temps le soir, dans le motel, de dérusher, de sélectionner. Mais justement, est-ce que ce n’est pas parce que tu avais eu peur ? Est-ce que ce n’est pas, ce matin-là, pour avoir été brutalement débordé, n’avoir pas du tout prévu ce qui se passait là, pour toi, maintenant, sur toute la durée de cette atroce journée, et que non, bien sûr non, quand on est en telle situation on ne s’amuse pas à penser à ses diaphs et ses autofocus. J’étais entré là comme dans un piège, sans savoir que c’était un piège. J’avais ouvert mes deux vitres latérales, et effectivement je me servais du GH5 comme appareil-photo, relevant un par un toutes ces architectures d’entrepôts et d’usines. Je tournais aux ronds-points, j’explorais les différentes directions. C’est quand j’ai voulu revenir : quelque direction que j’essayais, je ne reconnaissais rien. Des routes fuyaient, je suivais, mais c’était encore des ronds-points. Un moment j’ai surplombé l’autoroute : oui, me suis-je rappelé, par là que tu étais entré, par là que tu étais venu depuis le motel. Mais comment la rejoindre ? S’arrêter au bord de la route, faire des gestes à un camion ? Mais ils te suivaient agressivement, mécontents de ta vitesse insuffisante.J’en étais à me dire qu’ils n’étaient même pas habités. L’après-midi j’ai calé. J’ai stoppé la voiture, me suis écroulé sur le volant. J’avais essayé mon téléphone, le Google Maps et tout ça, mais quand vous en avez besoin c’est toujours zéro réseau. Le soir tombait, épais, brouillardeux. Une voix m’a dit colle-toi au premier camion qui passe, et suis-le. Ne le lâche pas, peut-être la surveillance avec le soir s’allègera. Quelques minutes plus tard j’étais sur l’autoroute, je retrouvais le motel. Le lendemain, pour tenter de comprendre, j’ai voulu retrouver au moins l’entrée. Je n’ai rien retrouvé.

 

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 31 octobre 2019
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