< Tiers Livre, le journal images : 2022.06.24 | ça va mal chez Baudelaire

2022.06.24 | ça va mal chez Baudelaire

Une longue passe de canicule desséchante, puis quelques orages. Ajoutez que la tour vigie, juste au-dessus des tombes, n’est provisoirement plus qu’une carcasse vide, et il est étrange le cimetière Montparnasse quand tu fait le tour rituel de tes ami·e·s. Et puis cette manie d’aller déposer des empreintes de rouge à lèvre, même le beau-père Aupick, fusilleur, y a droit. Regardez chez Sartre et Simone : des empilements de tickets de métro sortis du fond de la poche, une esthétique de cendrier trop plein et chaque jour son lot de quelques autres supplémentaires — pourtant bientôt on n’en vendra plus, de tickets, ça se fera via apposition du téléphone comme le reste (un QR code sur la tombe ?), et l’imprimerie de Nanterre qui les fabriquait a finie par être rasée pour faire place à la prison neuve (et privée). Mais Baudelaire... plus rien que quelques cailloux noirs. Les petits papiers sont partis, il reste les cailloux. J’avais des envies de balai, aller en emprunter à un des camions de chantier qui pullulent ici, et au moins lui faire un brin de nettoyage, à Baudelaire. Les gardiens me seraient tombés dessus. Baudelaire attraction touristique, peut servir même périmée : mais regardez-moi ça les fleurs fanées. Dead Flowers, que chantaient les autres. Tzara a mieux joué, toujours aussi beau son jardin grand comme les deux mains, sauf que bien difficile à photographier. La tour vide ricane au-dessus, débarrassée de son amiante mais aussi de tout le reste, comme une dent cariée qu’on évite d’utiliser. Je continue vers Cortázar : quelques étudiants sud-américains ont posé ici aussi les tickets de métro, autrefois on arrachait une page du petit carnet à pensées, on gribouillait un vers — on n’a plus de carnet sur soi, on pose un ticket de métro. Quand je vais saluer Tarkos, est-ce que je parle à l’arbre au bout de sa tombe, ou à lui-même ? Les fleurs ont valsé. Je cause à l’arbre, un bras autour de son écorce. Salut Tarkos. Comme par hasard, quelqu’un est venu déposer sur la tombe de Beckett trois roses blanches. Signe discret : on ne pourrait pas se débrouiller entre nous pour faire aussi digne aux autres ? Duras, je n’ose pas penser à comment un des employés de la ville a levé le gros pot de terre rempli de stylos-bille et l’a balancé à la benne. Non, mais ça gênait qui ? D’autres sont venus, ont chouravé un pot de fleurs plus petit, et un nouveau bouquet de stylos a commencé, mais en petit. C’est ce petit qui m’inquiète. La tombe est peu à peu envahie des plantes, mais aussi on est en juin, et même au jour du solstice d’été. À l’arrière de la tombe, cette falaise de stylos et le petit arrosoir de zinc. Le nom effacé de Yann Andréa. Pour prendre la ligne 13 à Gaîté je suis remonté par chez Baudelaire et fait une dernière image : non, le mot Gaîté n’était vraiment pas celui qui convenait.

 

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 juin 2022
merci aux 189 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page