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#Rabelais | Rabelais, journée de tournage en 31 images

Peut-être quelques-un·e·s d’entre vous s’en souviendront, oh c’était le début de l’usage des blogs, vers 2002-2004, on faisait ça : une pleine journée documentée et photographiée, j’ai oublié comment on appelait ça [1]...

Pour moi, dans ces tournages, toujours sentiment d’immense écart entre vidéo et photo, comme deux univers que le mental n’arrive pas à rejoindre. Tout essayé, deux appareils, temps dédiés etc mais non, c’est à l’intérieur.

Alors aujourd’hui, pour les participant·e·s à mon Rabelais Monde, et le journal de bord que je leur dois, me suis décider à revenir à cette vieille forme horloge, commentaires donc à mesure...

9h10. La route de Tours à Chinon, toute droite dans forêts et colline, je commence à y prendre mes repères. Je roule doucement. Finalement, 40 minutes, c’est comme autrefois Paris-Cergy.

9h28. La station-service abandonnée d’Azay-le-Rideau : l’autre jour, on y a fait une lecture. Qu’est-ce que change à notre rapport au lieu le fait de se l’être approprié par le travail ? De son côté, probable indifférence.

9h36. Non, ce n’est pas encore une habitude (pas systématique en tout cas), mais c’est le sas : après la route, et avant d’entrer au pays de Rabelais, sur ce coin de rocade de Chinon, j’emporte le livre avec les textes que je veux lire, puis un café sur tabouret, face parking, avec le soleil en face sur la vitre. Tu me diras, un peu débile mais ça le fait. Je préférerais quand même autre chose que ce mot tarterie. En tout cas, ce face à face silencieux avec les textes du jour, comme au-dedans s’armer : peut-être qu’un autre silence s’installe, nécessaire préalable ? Dix minutes et ça repart, rond-point, puis sortie La Devinière (même si, aujourd’hui, je ne passerai même pas saluer).

9h58. La campagne, c’est matériel : quitter la départementale pour une route qui n’en a même plus l’appellation, et surtout mis en face de la terre comme travail. Plantations qui sont géométries, surgissement toujours encore vaguement sauvage des arbres.

10h10. Le lieu-dit s’appelle Pontille : il a son importance dans le Gargantua (retrouvez, c’est facile avec les versions numériques !), mais aussi parce que point précis où le Négron, le cours d’eau qui sert de théâtre à la grande bataille du Gué de Vède, y rejoint la Vienne, vraiment une ligne de force pour le paysage rabelaisien. Un coin ignoré, et d’ailleurs, quand le moindre village se hérisse de lotissements briques et parpaings sur parcelles carrées avec grillage, ici c’est plutôt anglais (au sens de : y vivent plutôt des Anglais). Après ces semaines de vent pluie gris, pour la première fois de belles lumières, et j’ai bien fait puisqu’aujourd’hui c’est revenu au gris : je m’assiérai sur la margelle du vieux pont et vidéo 1. Piétons, vélos, voitures s’arrêtent avant de passer entre moi et la cam, ça donnera quelques échanges : toujours si surpris de ce qu’engendre ce geste immédiatement reconnu de filmer. Thème : en 12’, 10 axiomes sur pourquoi et quels choix ce grand volume cartonné noir en 524 pages de Rabelais que j’ai inventé.

11h10. Le plaisir quasi physique à ce que Flusser disait « le geste de filmer », c’est de se confier à l’arbitraire. Passant sous le pont de béton où, au-dessus, « le grand chemin de Tours à Loudun » disait Rabelais, enjambe la Vienne, cette lumière qui s’accroche au parapet. Je m’arrête, et — pas du tout où j’avais prévu de le tenter — je m’offre les moutons de Panurge, vidéo 2.

12h15. Toute la matinée, dans cette lumière encore oblique du matin, et la crudité des verts, hanté par l’idée d’un film qui serait uniquement longer ces petites routes dans le travers des champs de peupliers. J’essaye avec l’appareil tenu à la main mais non, évidemment ça secoue trop. On avait fait ça à Providence, une cam sur le toit de la voiture, dans le temps des repérages Lovecraft. Et se dire que ça ne pourrait être que comme ça, lors d’une matinée privilégiée, bref et imprévisible temps dans l’année, un Uccello vidéo.

12h20. Sans doute ça ne pourrait être qu’un genre de vague clin d’oeil amusant. Ici, entre le camp du Ruchard, les Dragons à Fontevraud, l’artillerie à Saumur, c’est encore plein de survivances de camps et casernes. Peut-être qu’avec l’Ukraine on réapprend à les voir autrement. Mais pour nous, « entrer » chez Rabelais, ça se passe à Roche-Clermault, sous le château de Picrochole, quand on prend à la perpendiculaire sur la droite pour couper le Négron au Gué de Vède : on commute d’espace et de temps, on est dans la guerre gargantuine. Et c’est à cet endroit précis, du gué de Vède à Seuilly, que j’étais immergé dans cette colonne de blindés, avec les jeunes gars qui se marraient parce que je les photographiais. Quand même, c’était troublant : elle recommençait, la guerre Picrocholine ?

12h40. Une seule photo, c’est la preuve que la vidéo montait en pression, et que la photo s’éloignait dans les limbes. Pourquoi. Je voulais revenir à cette coupe de bois, près le Coudray-Montpensier, c’était là que je voulais enregistrer le prologue du Quart-Livre, avec le bûcheron Couillatris. Je l’ai fait en trois plans distincts, et c’est ainsi que j’ai arpenté la clairière, pour savoir où poser mon pied et mon micro, encore heureux que j’ai quand même pensé à rapporter une photo, vidéo 3.

Déjà 13h21, je me souviens avoir regardé l’heure une fois tout replié sur la banquette arrière de la voiture. Beuxes à 6 km, aller leur demander si c’est encore possible de casser une graine, ou au moins un sandwich. Je n’arrête pas d’être surpris, depuis le début de ces voyages Rabelais, de comment physiquement autant que mentalement on s’épuise littéralement, alors que la lecture elle-même c’est le contraire, ça vous ragaillardit plutôt. Le Café de la Gare à Beuxes c’est le seul bistrot à 15 bornes à la ronde, pas de menu mais le plat du jour, un accueil tout simple et ancienne façon, mais aussi parce que rendez-vous — comme on disait « resto ouvrier » mais est-ce que le mot ouvrier convient ? — de tous ceux (c’est plutôt men only) qui arpentent le canton en camionnettes pour travaux divers. Et donc le vidéoteur comme aussi travailleur ? Bon, ce sera pour une autre fois — ça reste officiellement la cantine pour ce tournage.

13h40. Sans la pause sandwich, pas l’énergie pour relancer la vidéo, mais avec trois dans le Lumix c’est déjà bien pour la journée. Pourquoi pas rentrer en mode repérage ? Je repère, mais loin, loin, la silhouette indistincte de ces silos, et en route...

14h20. Oui, toujours cette énigme, à photographier un silo. Je pensais d’ailleurs en faire une page dédiée. Évidemment aussi, au retour, je le reconnais pour un de ceux (choisissez « loudunais » puis mot-clé « silo ») qu’Eric Tabuchi et Nelly Monnier ont répertorié dans leur Atlas des régions naturelles, dire et redire combien c’est une chance d’assister en temps réel à l’élaboration d’un projet artistique d’une telle importance et d’une telle ampleur. Est-ce qu’alors, pour une de ces images (à vous de la repérer) ils vont m’expédier courrier recommandé d’avocat comme cette triste histoire dont j’ai à me dépatouiller ces jours-ci ?

14h40. Par contre je ne sais pas s’ils ont franchi la route pour entrer dans ce soudain désert que le groupe Vinci entretient comme plaie vive à la Terre : pas de préméditation, mais à peine j’en ai fait le tour que j’y installe ma table à lire, vidéo 4, Villon et Tappecoue.

15h10. Et ça me porte chance : je trouve une épicerie de service en ce pont de l’ascension, une baguette sous cellophane et un bout de sauciflard, ça y est, remonté. Ce lieu, je l’avais repéré sur Google satellite : un étang parfaitement rond, avec île déserte parfaitement ronde aussi. Je me gare et m’en vais explorer dubitativement : autour de l’étang une zone tondue toute ronde aussi d’une dizaine de mètres de large, avec un banc un barbequ un banc une poubelle un barbeq un banc etc. douze fois... non mais t’timagines les dimanches à Beuxes ? en tout cas j’y suis tout seul avec les grenouilles (ô Jean-Paul Risset, oui, sûr qu’elles parlent). Trouver les îles du présent pour lire celles de Rabelais et j’en suis sûr, ici c’est Medamothi, sa tarande et sa brocante de vieilles toiles. J’y serai parfaitement seul les quarante minutes que ça dure, install, réglages, lecture, et pendant que je lis je vois dans le petit viseur retourné de la cam un étrange et grand oiseau traverser l’arrière-plan. Mystère de ces vidéos où tout se passe bien, justement parce qu’on n’avait pas prévu de les faire. Il est 16h15 et là oui, je démonte parce que transformer ces lectures en routine serait le pire.

16h05. Et je vous l’avais dit, cher·e·s ami·e·s du projet Rabelais, que ma route passerait ici ! (Et nota : montage et mise en ligne des vidéos tournées ce vendredi 18 mai plutôt du 19 au 23 sur le site, encore plusieurs lectures Chambord à finaliser).

 


[1Si : Adam Project, merci les fidèles ! voir par exemple celui du haut maître, quoiqu’il m’ignorasse désormais, Philippe De Jonckheere...

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 mai 2023
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