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2011.08.14 | Québec, la psychiatrie avec cages

une autre date au hasard :
2020.09.18 | réglages

On l’avait remarquée plusieurs fois cet hiver, masse sombre, à l’écart, un peu effrayante.

« Québec santé mentale » gravé en gros sur le fronton.

Les bâtiments par quoi l’autorité catholique voulait prouver son pouvoir absolu et sa puissance terrienne, on dirait que les légions du pape les ont semées sur le Québec par hélicoptère, dur héritage. Monceaux de pierre noire, jusqu’à la fac, hôpitaux, collèges, tristes églises.

Mais les fous ont toujours connu le lieu du ban. Ici, la ville a rejoint et ceinturé la mise au ban, il y a ces éternelles et fades zones d’entrepôts identiques, grands parkings. Et l’immense bâtiment noir et quasi cubique, avec aux angles des élévations qui le font encore plus ressembler à un château-fort, en tout cas à un univers défensif ou pénitentiaire, mais certainement pas un lieu de soin (quand on connaît les Bordes ou la Chesnaie, près de Blois).

Et pas de gloire, non plus : ce qui nous faisait venir ici, c’était à cause de comment c’est chez nous, et que cela aussi, cette violence, cela s’écrit.

Mais c’est notre problème de Français, même après 10 mois : on ne se fait pas à l’échelle. On ne comprend pas la taille, le gigantisme, le nombre de fenêtres grillagées. Mais où trouvent-ils donc assez de patients pour tout remplir ? Quelle est donc, dans la sage Québec, l’invisible machine à casser les vies qui les envoie ici, avec les zones probablement de haute dangerosité, et ceux qui sont là par décision de justice – 
tout ça doit être expliqué au musée qui en retrace l’histoire depuis1845. Un canadien sur cinq souffrira d’une maladie mentale au cours de sa vie proclame-t-on comme si c’était une prouesse sportive : ça me semble bien beaucoup, parmi tous ceux que je connais...

Tout clean dehors et surveillance par caméras, traitement industriel des fous – pour ville qui les produit en quantité industrielle ? C’était ça le difficile à comprendre, la taille, la multiplication en dédale des couloirs sur 6 étages, toutes portes verrouillées et fenêtres grillagées. Sur le site, aucune donnée quantitative.

Ou alors parce qu’en France on aurait mis un mur d’enceinte autour, tandis qu’en Amérique on montre ?

Attention, pas de simplisme ou de caricature : ici apparemment on fait vraiment de la psychiatrie, on peut sur le site télécharger le bulletin mensuel « en tête » et les bonnes soeurs ont été fichues dehors il y a bien vingt ans, même si on n’a pas osé virer les croix et autres attributs catholico-dépendants. On diffuse des documents, avec ce titre par exemple C’est grand la mort, c’est plein de vie dedans, dans le bâtiment aux mille fenêtres (l’expression figure aussi dans le site) il y a donc les soins palliatifs, on emploie des bénévoles – et j’avais dans mes groupes plusieurs étudiants qui payaient la fac (c’est cher, la fac) en travaillant dans de telles structures et associations...

Non, c’est la peur contenue dans l’architecture, cet après-midi, qui nous hantait. Ces cages de fer raboutées aux étages pour aérer les fous sans qu’ils sortent. La masse noire pénitentiaire et ce qui doit s’en induire de terreur dans les têtes en séisme et détresse.

On n’en a pas encore fini de se questionner en retour sur ce qu’induit, pour nous Européens, la secousse d’échelle. Et pareil pour les mots : on n’écrirait pas « Tours Santé mentale » en gros sur nos propres hôpitaux. Tiens, comment le cimetière – parce qu’apparemment ceux qui mouraient là, on les enterrait sur place – répond, le tombeau du médecin surveillant post mortem, à la perpendiculaire, ses malades défunts, au petit cimetière de La Turballe...


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 19 mai 2010 et dernière modification le 14 août 2011
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