le roman de Sylvie Serpette

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14. Le mort qui parle en moi


proposition de départ

Le Mort qui parle en moi fait remonter trois temps de sa vie.

— J’aimais la peau de mon bras contre ma bouche, ma peau encore tendue et moelleuse, encore appétante. Je ne savais pas dans quel état je serais privé : je vérifiais de loin en loin. Je m’embrassais le bras goulu-suavement.

— Ma mère, à l’hôpital, la dernière fois qu’on la vit ensemble, on aurait dit Dieu sur son trône, un ange dans le ciel qui tend la main vers nous, pauvres vivants, perçant la nébuleuse du temps à travers des nuages ourlés roses menaçants. « Il faudra la faire réopérer des végétations ». Poids plume de l’attention prosaïque dans la communication qu’elle ne sera plus là.

— j’aime, dans ton salon, cette odeur prégnante de coriandre qui vient de leur bouquet, leurs longues tiges surmontées de petites fleurs blanches, ça tourne la tête, à boire et à manger. Oui, il y a chez les Morts, à boire et à manger et des petites fleurs blanches qui débordent du trottoir, vols au vent qui s’ignorent, affolent les papilles, troublent et mélangent le vif et le sanguinolent, toujours.

Codicille : Je ne voulais pas prendre un proche et toute la culpabilité qui en dégouline encore et toujours. Non plus qu’un personnage de l’Histoire, fictif, connu, ou anonyme, qui témoigne, qui réclame justice, à qui je permette enfin de s’exprimer.

17. Ce que je ne veux/vois pas pour mon écriture


1 - Je ne veux/vois pas que les personnages aient un nom

2 – Je ne vois pas que ce soit long

3 – Je ne vois pas que ça raconte une histoire

4 – Je ne vois pas que ce soit obscur

5 – Je ne vois pas que ce soit limpide

6 – Je ne vois pas que ce ne soit pas nerveux

7 – Je ne vois pas que ce soit sans rapport avec la langue

8 – Je ne vois pas que ce soit fondé sur des faits entièrement vrais

9 – Je ne veux/vois pas que je le veuille

10 – Je ne veux/vois pas que je ne le veuille pas

11 – Je ne vois pas qu’il y ait une enquête documentaire en-dessous

12 – Je ne vois pas que ça fasse vrai

18. Une vraie histoire (avec un secret à dévoiler ?)


— -

proposition de départ

Il est établi que. Il appert que. Il est confirmé que. Les médias ont révélé que, s’appuyant sur. Ce que je fais ressortir aujourd’hui, le détenant de. En fait. De fait. En réalité. Ce qui est sûr et que l’enquête a prouvé. Ce que nous avons vu. Ce à quoi nous avons assisté. Effectivement et il y a des témoins irrécusables. Le doute est levé. L’affaire est close. On pourra dire que.

Codicille : Je n’ai pas mis longtemps pour concocter ces 2 #. Pour le #17, je commence à repérer ma pratique, que je la veuille ou non, mes tendances, mes préférences. Mais j’espère que cela ne sera pas ma manière pour toujours. Pour le #18, le 17 m’avait déjà fait remonter et appuyer du doigt que j’avais du mal avec le réel. J’ai essayé, mais vraiment, ça m’épuise, ça m’ennuie, comme Beckett avec l’évocation du passé de son personnage. Je n’arrive pas, ça m’excède, ornementation, ça m’a l’air. Imitation ornée. Et surtout, déjà écrit quelque part, dans le Réel sans doute, puisqu’il existe.

12. Le journal du corps


J’ai passé une partie de ma vie allongée, petite. Je manquai l’école. J’avais la fièvre. Je chuchotais pour parler. Je ne gardais pas ce que j’avalais. Les poumons en feu, maigre, je dormais. Quand je resurgis de tout cela, ce fut pour m’apercevoir que j’avais grandi. Je comprenais mieux. J’écoutais plus. Il y avait un apaisement dans mes gestes, une certaine lenteur acquise là, un aiguisement des sens des sensations mais derrière une cloison, dirait-on. L’idée qui m’habitait, c’était qu’hier je n’avais été qu’un brouillon de moi-même, chiffon agité dans les airs, quand, maintenant, je me dépliais calmement, le corps unifié, les membres lourds mais fermes. Tout cela c’était moi de bout en bout, avec cet apensantissement nécessaire qui m’accompagnait, me guidait et ne me quitterait pas, j’en étais sûre. Comme si je revenais d’un autre monde qui me rendait, non différente, mais différentiée. J’étais en retard, j’avais des connaissances à rattraper, mais nul affolement, une curiosité indifférente, comment dire, pour la manière dont je serai à la hauteur, comme si ce n’était pas moi qui devais accéder, comme si cela ne faisait pas de doute, comme si j’avais travaillé ces matières-là dans mon absence du monde, ma maladie, mon sommeil, de là dont je m’extirpais. Un corps démultiplié, une lucidité effrontée, j’effrayais plutôt que je n’attirais la bienveillance des visiteurs. Qui laissaient un creux de silence bienfaisant m’installer auquel je n’ajoutais rien.

13. Le fait que


proposition de départ

Le fait que petite est ma taille : plan trop rapproché. Le fait que l’univers en expansion est rétractible : plan trop large. Mais le fait qu’on le sache. Le fait que remplir. Le fait que quoi ? Le fait que le petit ruban de notre temps, l’occuper. Le fait que pas bouger. Le fait que progresser. Le fait que c’est selon les uns et les autres parmi les humains. Le fait que le Soleil et l’Univers, obsolescence programmée, qu’on le sache et qu’avant, jamais, non. Le fait que toutes les craintes, et même de nouvelles. Le fait qu’ en attendant ici, la maison brûle, étouffement, abîme et vertige. Le fait que je n’aurai pas le temps de savoir. Ou si. Le fait que ma taille est petite, ma présence anodine, mon passage inaperçu. Le fait que laisser des traces. Le fait que les traces peuvent cacher la piste ou ne rien indiquer du tout. Le fait que toujours on a voulu laisser des traces. Le fait que les faits sont-ils factuels ? Le fait que je pense que je non-suis. Le fait que la vie est un songe. Le fait que je ne le saurai pas.

Codicille : Il y a un écho avec mes 27 septembre de l’avant-dernier atelier : mes sujets de préoccupations n’ont pas changé. Mais je crains que cet angle d’attaque ne soit trop résolument abstrait, je ne suis pas sûre que « ça » passe. Rien du corps, par exemple, n’est donné à voir. Peut-être le referai-je de ce point de vue.

11. Des mains


proposition de départ

Depuis peu, tout casse. Les mains me lâchent. Le cœur ni la tête mais mes instruments de préhension. Ca n’a l’air de rien, les mains. Je me récite la litanie, qu’elles ne viennent pas à me manquer : … pour s’habiller, pour se nourrir, pour saluer, coudre, gifler -violence, violence, jamais ne me quitte… la main-cuiller pour boire de l’eau, la main-langue pour communiquer, la main-caresse, la main-sauvetage. Et Rubinstein montrait comment élevées lentement sur un dernier accord, elles appelaient, elles convoquaient l’ovation de toute la salle. Je peux rêver des heures. Ce matin, c’est advenu. Les mains molles, les mains qui pendent, les mains rétives, désinvoltes, qui ne veulent servir à rien. Je les soulève à l’aide des bras, les dépose sur la table, comme des bougeoirs à allumer, non, comme de paluches pantelantes. Car immédiatement les jeux de langage s’engouffrent. Tu n’y vas pas de main morte… Il y en a des milliers. Tous les adjectifs s’y collent. Ne pas essayer. C’est que tellement liées à l’humain. Et incongrue, me vient l’image de l’homme de Sarraute, de « Tu ne t’aimes pas », qui regarde longuement, pensivement, avec componction, les ongles bien faits de ses mains, reléguant le reste du monde au néant, comme il s’aime ! Et brusquement le comble : écrire n’est plus possible ! Je m’affole pour rien, cette fois ce sera la voix qui viendra au secours, un enregistrement fera l’affaire, enfin une fois branché ! Je ne peux téléphoner ni sortir, je peux crier.

 

10. Cinéma en plein air : double histoire, double scène


proposition de départ

En général, de la toile, les voix les sons arrivent par le vent et repartent aux moments ultimes : de longues vagues comme flux et reflux marin gagnent le rivage du public, s’en retirent quand l’essentiel advient. Et aux immédiats alentours : cris dans les tympans, chuchotements chevauchant les dialogues, petits pieds créant des allées entre les chaises. Le film, on ne le comprend pas, à moins de l’avoir déjà vu. Par moment, on entre dans son périmètre intime. Puis l’air fraîchit, claquement de tissus, zips de fermetures, froissements de sac, des gens se lèvent, ombres ajoutant aux ombres de la projection. Les chuchotements s’empilent. Alors que là-haut, il fait chaud, la mer est pure, ou la misérable pièce où se débattent les acteurs n’a pas de fenêtre, ou le baiser lascif n’en finit pas, et nous pendant ce temps-là, on court après le sens de tout ça. Par ailleurs, qui a dit que l’écran était plat ? Il frissonne, maintenant se soulève par pans entiers, il s’ébranle même. Va-t-il quitter la place ? Il a des spasmes, des tremolos, il fait partie du vivant, on a peur pour lui. Pour nous qui pourrions mourir à coup de barres métalliques, de voiles comme celles d’un navire, de ce montage fragile. Aussi dans la débâcle, le buste courbé sous les attaques de pluie, puis se levant, se baissant pour avoir un bout d’image - les dialogues, il n’y faut plus compter – on est venu pour voir un film, c’est un ratage, on le savait, on voulait connaître ce qu’on n’avait pas expérimenté, sortir de la grotte de Platon, avoir une perspective en somme, et on est mêlé à la boue, l’écran au loin s’éloigne, Terre, terre lointaine, aux rades inconnues, pas moyen, la fange, la fange englue. Un « T’as aimé ? » finit d’exaspérer.

 

6. Trouver le nom du chat


Laissbouillant adressa un clin d’œil à Crounennkohl. Ces deux savaient y faire. Le client était cuit. Un certain Dearoldfellow. Voilà. Ils avaient eu pour mission de lui faire sa fête et ils n’allaient pas s’en priver. Ensuite Douxvelin viendrait boucler l’affaire, cela ne les concernerait pas. Labrelle serait satisfait et Portejoie furax, mais on n‘en parlerait. Sauf dans le journal local « Le Poignard du Centre » vien entendu. Mais la bande se sera déjà dispersée. Seul Clicbarite pourrait y passer. Bien fait pour ses pieds. Fallait pas embêter la petite. Ca se fait pas. La jolie Labridelle ! Quel gougnaf...

14. Que racontes-tu, la Morte ?


proposition de départ

J’aime la peau de mon bras contre ma bouche, ma peau encore tendue et moelleuse, appétante. Je ne savais pas dans quel état ça me. Et vérifiais de loin en loin. Des bribes de ce que je fus reviennent. Des bulles entre deux eaux. — Que racontes-tu, la Morte ? J’aime ce qui m’a été infiltré de ma prime jeunesse, ce qui se passait sous mon nez et que je ne voyais pas. Qu’un fameux frère m’a dévoilé. Ce théâtre d’ombres cachées pendant mon grandir tant bien que mal et je me noyais. Ombres cachées, ombres croisées où Père et Mère chacun de son côté tentaient de s’extirper de ce filet dans lequel pris. — Tu parles aussi énigmatique que t’écrivais. Museau, la Morte ! On n’en finit pas de t’entendre en rajouter. C’est fini maintenant. C’était déjà fini de ton vivant. J’aime qu’Elle ait parlé de moi dans un futur détonnant, dont elle ne serait pas, dont elle sait qu’elle ne serait pas, dont elle dit qu’elle n’en sera pas. « Il faudra la faire réopérer des végétations car elles repousseront ». Des arbres dans les naseaux, en somme, qui empêchent de respirer. En effet, oui. Il faut. — Ta mère, sur son lit d’hôpital ? On aurait dit Dieu sur son trône, un ange dans le ciel qui tend la main vers nous, pauvres vivants, perçant la nébuleuse du temps à travers des nuages ourlés roses et menaçants. — Ton enfance, la Morte ! Toujours collée à ton enfance ! Comme une vignette qui s’accroche, tiens comme le sparadrap du capitaine Haddock ! J’aime, dans ton salon, cette odeur prégnante de coriandre qui vient de leur bouquet, leurs longues tiges surmontées de petites fleurs blanches, ça tourne la tête, à boire et à manger. Oui, il y a chez les Morts, à boire et à manger et des petites fleurs blanches qui débordent du trottoir, vols au vent qui s’ignorent, affolent les papilles, troublent et mélangent le vif et le sanguinolent, toujours.

Codicille : J’ai été empêchée d’écrire par la mort de mon chien — quel ridicule… Bref, je prends le train en route et remonterai la chaîne des stimuli.


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1ère mise en ligne 27 septembre 2020 et dernière modification le 17 octobre 2020.
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