Laura Kasischke | faire parler le mort

un exercice d’écriture à la première personne du singulier


avant le prologue
Bien sûr, vous pouvez aller lire directement l’exercice d’écriture de Laura Kasischke.

1, petit prologue très personnel
Ceux qui suivent mon site savent qu’une nouvelle phase s’amorce pour moi en septembre, avec la possibilité de créer pendant plusieurs années de façon suivie (ce qu’il ne m’a jamais été donné d’expérimenter) un vrai labo d’écriture avec des sessions différenciées (bases et approches, narration et construction) en parallèle d’un accompagnement individuel des étudiants d’une de nos principales écoles d’art, soit pour les questions d’écriture impliquées dans leurs pratiques vidéo ou art numérique, soit que l’écriture ait dans leur chemin une place autonome. Ce labo s’appuiera, comme dans la plupart des MFA creative writing, sur une publication numérique d’expérimentation directe.

C’est évidemment un virage décisif pour moi, engageant les années à venir, et qui devrait me permettre en retour, ici ou dans l’ensemble de mon travail personnel, une dimension plus radicale et plus libre – en tout cas j’essayerai, mais le vis vraiment comme une chance, y compris dans ce à quoi ça me conduit, relais pour ce qui concerne l’édition numérique.

En attendant, il faut se remettre à l’atelier intérieur et l’élargir. Reprise de mon ancien livre Tous les mots sont adultes qui sera proposé ici sous forme numérique, augmentée, développée, révisée, et surtout un réexamen de mes propres pratiques d’atelier.

 

2, des MFA de creative writing

La réflexion sur les pratiques nord-américaines, avec l’appui que m’a valu la très riche année d’invitation conjointe à Québec/Laval et Montréal/UdeM, dans la mesure où le creative writing n’est pas inclus dans les études littéraires mais dans les master of fine arts prend une place importante. Importante aussi, parce que la tradition nord-américaine, basée sur une notion de genre (poésie, fiction, roman, short-story, écriture scénaristique ou scénique) apparaît désormais à ses propres pratiquants comme beaucoup trop normée. Si vous allez vous balader sur les MFA des différentes facs, vous verrez que pour la poésie, notamment, c’est pas très gai... D’où les contacts multipliés ces derniers mois quant à notre propre approche. Eu l’occasion de m’y confronter à la NYU en mai, ce sera le cas à nouveau à Chicago fin octobre j’espère.

En tout cas, revenu de NY le mois dernier avec énorme pile de production écrite de ces MFA, même si parfaitement conscient que les auteurs les plus audacieux dans ces pratiques, et invités par telle ou telle fac (ce ne sont pas les plus grandes qui ont forcément la meilleure réputation, voir Syracuse) ne racontent pas toujours leur savoir-faire.

 

puis enfin Laura Kasischke et la Baule
Et en venir bien sûr à Laura Kasischke : elle enseigne l’écriture créative à l’université du Michigan (Residential College, Ann Arbor), et deux de ses romans sont traduits chez Bourgois. Elle est invitée comme moi par Bernard et Brigitte Martin au prochain festival Ecrivains en bord de mer, qui ne consiste pas en seuls plaisirs des bains de mer même si on y est incroyablement bien reçus, mais draine, comme Manosque ou Bron dans leur territoire, tout un public professionnel à 2 h d’autoroute à la ronde. Un spot sur la littérature américaine, donc, avec aussi Claro pas loin, plus Harry Matthews, Jacques Roubaud, de quoi parler.

Le 19 juillet, en fin d’après-midi, avant la grande séance du soir, nous aurons avec Laura Kasischke (et peut-être Guénaël Boutouillet en modérateur ?) un échange direct sur nos approches, enjeux communs et divergences aussi, parce que là on est illico sorti de l’enseignement de l’écriture, mais que ça rejoint ce qu’on cherche en littérature, et ses formes de diffusion.

Une bonne lampée bis ces jours-ci du toujours dérangeant On writing de Stephen King, la traduction en cours du pionnier Malt Olbren, A creative writing no-guide...

Dans les bouquins de référence issus des MFA de creative writing, le Now write édité en 2006 de Sherry Ellis, où elle a rassemblé 76 enseignants de toutes les facs, et leur a demandé chacun de présenter un de leurs exercices favoris pour fiction, dialogue, personnages, construction etc, et a organisé ces interventions de façon à reproduire un véritable cycle de travail.

Pour préparer la rencontre avec Laura Kasischke, quoi de mieux que de traduire ici l’exercice qu’elle présente dans Now write ! ? Et rien n’empêche de vous y coller aussi – le vieux Malt Olbren (elle en a été l’élève, pas de hasard) vous suggérerait de chercher, dans notre propre littérature française, des exemples de récit susceptibles pareillement de s’en faire l’exemple...

Il y a Bob Marley, Walt Whitman, une bonne dose d’humour et une solide couche théorique de narrativité.... La classe, quoi... À vos mots, à vos morts !

FB

photo ci-dessus : cimetière, Brooklyn

 

Laura Kasischke | faire parler le mort


un exercice d’écriture à la première personne du singulier

 

On accuse les auteurs de fiction contemporaine de choisir les narrateurs à la première personne du singulier par facilité. Mais la plupart de celles et ceux qui ont fait l’expérience d’écrire un récit ou un roman à la première personne vous diront qu’il y a énormément de choses à traiter dont on peut se dispenser lorsqu’on use de la troisième personne. Parfois, cependant, la première personne n’est pas un choix, semble-t-il. Des auteurs racontent être saisis, habités, choisis par leurs narrateurs. Ils se glissent dans leurs personnages, leurs voix et leur sensibilité, comme le ferait un acteur, ou un médium.

L’exercice qui suit est une tentative de vous préparer pour une telle possibilité, et vous aider à planter le décor d’une telle expérience. Ou dresser la table pour qu’un invité de cette sorte survienne. L’exercice privilégie le processus sur le résultat, et bien qu’on ne vous demande pas de croire à un après-coup où les morts essayeraient de contacter les vivants (ils ont sûrement autre chose à faire, d’ailleurs), cela vous aidera certainement d’avoir au moins un peu de respect pour le subconscient. Bob Marley disait que les chansons sont juste là dans l’air, attendant que quelqu’un les écoute pour les écrire. De la même façon, mais en moins joli, quand nous sommes dans un état supérieur, nous sommes fondés à croire que ces voix qu’on entend parfois sur la ligne du téléphone, chuchotant sous la conversation que vous essayez d’avoir avec votre ami, sont bien celles des morts. Et, même si nous n’y avons pas cru, cela nous a amusés de faire comme si on y croyait. Et pourquoi pas ? L’idée que les morts ont encore des choses à nous dire, et qu’il doit bien exister des instruments pour enregistrer leurs histoires est une superbe idée, depuis la croyance en une possible réceptivité des mots et de la musique, de l’expérience et de la conscience, des voyages, et que peuvent les collecter et les transférer, les rendre immortelles même, à la fois les adolescents à leur téléphone et les écrivains à leur bureau.

Cet exercice se propose de mettre l’écriture fictionnelle au service de ces voix et les inviter à parler, et que l’écrivain soit l’instrument pour aller les capter – et que les écouter, puis les comprendre, est une des approches pour qu’écrire à la première personne puisse nourrir une narration authentique et énergique, plutôt que ce à quoi on accuse les écrivains falots de recourir quand ils retombent à l’usage de la première personne.

Convoquez un fantôme. Imaginez un locuteur, quelqu’un qui est mort (était-ce hier, ou il y a mille ans ?) et n’a pas eu la possibilité de raconter son histoire. Le locuteur est juste là dehors, et vous a choisi. Le but, c’est que vous rendiez disponible pour celui qui veut raconter son histoire. J’ai remarqué que les apprentis-écrivains réussissaient mieux cet exercice s’ils trouvaient un locuteur qui, même s’il n’est pas exactement un double d’eux-mêmes, a des soucis similaires et les mêmes combats. Les problèmes de votre mort peuvent ne pas être les vôtres, mais cela aidera qu’ils résonnent avec eux. (Jack Kerouac disait : « Les choses ne s’imbriquent pas, elles correspondent... C’est ainsi que les morts s’écrivent les uns aux autres. »)

Maintenant, prenez un jour ou deux pour penser à qui est votre narrateur à la première personne. Qu’est-ce qu’il ou elle fait de son temps livre ? Qu’est-ce qu’il ou elle aime pour le dîner, s’il est invité depuis l’autre monde à une soirée dans celui-ci ? En avoir une image plus précise vous permettra de développer votre locuteur avant que vous commenciez à entendre sa voix. Faites quelques recherches sur la période où il vivait. Allez au cimetière où il, ou elle, est enterré. Si vous avez assez de courage, allez-y de nuit. Vous commencerez les premiers mots de l’histoire en imaginant la voix du mort vous parlant, ou parlant à travers vous. Cela vous demandera de l’écouter vraiment, et d’essayer de laisser votre voix de côté pour que la sienne ait de la place. De préférence, choisissez un fantôme qui ait une histoire conséquente à transmettre, et qu’il n’a pas eu le droit ou le temps de raconter de son vivant. Pensez à quelques questions pour votre fantôme, et laissez-le parler.

Un avertissement : soyez sceptique tant que vous voulez, mais contraignez-vous à croire qu’il y a ici quelque chose de sinistre, extra-terrestre, magnifique et transcendant, pour vous et hors de vous, qui vous traversera potentiellement comme vous voyagez en son travers, et que c’est votre narrateur, et l’histoire qu’il vous raconte. Il est venu jusque là, il vous est reconnaissant de l’invitation, et vous fait cadeau de son histoire.

Deux splendides exemples pour l’exercice : Reassurance d’Allan Gurganus, un récit dans lequel un soldat mort écrit à sa mère, lui apportant tout le réconfort qu’il peut (d’après une vraie lettre de Whalt Whitman), et le récit de Dan Chaon, Sophomore, 19, is School Year’s First Fatality, raconté du point de vue d’un étudiant de deuxième année qui vient de mourir ivre au volant (apparemment inspiré par l’article de journal dont il reprend le titre).

 

© Laura Kasischke, 2006 (see Penguin Book p 266), traduction @ F Bon


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1ère mise en ligne 23 juin 2013 et dernière modification le 28 novembre 2013
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