« prendre » #6b | littérature sans texte, approches

- le sommaire complet du cycle (propositions & contributions) ;

- la proposition #6 le gros plan comme outil littéraire ;

- nota : les contributions sont à envoyer à l’adresse du site en fichier joint au format .docx, .pages, .odt, merci d’éviter PDF, mises en ligne et réunions visio réservées aux personnes inscrites.

- les contributions sont insérées par ordre chronologique de réception, on peut aussi commencer par les plus récentes.

1 | Chituoc


Chaque matin, Chituoc se lève et va à la rivière. Il remonte le courant, les yeux vers le sol. Parfois, il s’arrête. Il soulève une pierre, la retourne, l’examine. Un éclat de joie traverse son regard, vite terni. Il rejette le caillou à l’eau, avance de quelques pas, recommence. Il a remué tous les galets, du village à l’embouchure, se moquent les enfants.

Certains jours de beau temps ils tentent de l’accompagner, de ramasser des pierres pour lui. Les petits n’ont pas peur d’entrer dans l’eau jusqu’à la taille, de plonger s’il le faut lorsqu’à travers le courant clair, ils aperçoivent une forme qui pourrait convenir, une couleur qu’ils imaginent adéquate. Mais ce n’est jamais ça. Alors Chituoc les chasse en agitant les bras. Il préfère continuer seul, concentré. Il craint de poser son pied sur ce qu’il cherche sans le voir.

Chituoc est âgé maintenant. Il ne compte plus les années depuis longtemps. La rivière apporte chaque jour de nouvelles pierres au rivage, et chaque jour, Chituoc espère encore. Encore. Les enfants des enfants qui l’aidaient lui jettent parfois des pierres dans le dos. Jamais la bonne.

Chituoc y voit à peine. Il ne se baisse plus sans douleur. Les larmes coulent sur ses joues, roulent jusqu’à la rivière, et ce ne sera bientôt plus que l’eau qu’il a pleuré qui descendra vers la mer. C’est le ricochet d’une larme sur une pierre plate, anodine, et l’éclat d’un rayon de soleil au moment de l’impact, capturé par l’humidité répandue qui attire son œil. Enfin.

Chituoc a trouvé la pierre. Il la ramasse de ses doigts noueux et tremblants, celle qu’il pourra poser sur les autres entassées par son père, et son père avant lui, à l’arrière du village.

Tout le monde se rassemble lorsqu’à grand peine, Chituoc remonte pour la première fois de la rivière avant le soir, passe entre les huttes, contourne le sycomore, et installe dans l’axe voulu le caillou plat encore mouillé de sa dernière larme. Et ils comprennent. Ce qu’ils ont sous les yeux, ce n’est pas un tas de cailloux, c’est précisément leur histoire, toute leur histoire. Le village depuis l’origine et pour toujours, chacun d’entre eux, et leurs familles, et leurs enfants, et les enfants de leurs enfants.

Le lendemain matin, Chituoc reprendra la direction de la rivière. Mais, cette fois, il ne reviendra pas.

Sébastien Bailly
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C’est alors se soulager du fardeau des textes lourds, des textes appris, des textes lus, des textes sus, des textes mus, des textes connus, des textes tendres, des textes à trous, des textes sexes, des textes à titre, des textes sans titres, des textes abris, des texte de messe, des textes de fesses, des textes pas lus, des textes de test, des textes qui blessent, des textes qui hantent, des texte qui sonnent, des textes parfaits, des textes refaits, des textes lâches, des textes serrés, des textes mâchés, des textes remâchés, des textes dégueulés, des textes dégueulasses, des textes à godasses, des textes quand tu passes, des textes quand tu rattes, des textes que tu rattes, aussi, parfois, souvent, tout le temps. Tu rattes le coche, tu pars à droite, tu pars à gauche, tu grattes la feuille, tu la déplies, puis tu l’enfouis. Page blanche. Retour à l’effort du possible auquel on croit, du possible dans son effroi, du possible quand tu décroches, du possible quand ça sature d’impossible, du possible qui pousse comme ce mort qui agonise au fond d’une cave que personne ne voit, du possible timide, du possible voilé, planqué, camouflé, bien barré, du possible qui murmure étouffé que, pourtant, tout, reste à faire. Mais faire quoi ? Mais quoi faire ? on a cassé les textes, il ne te reste alors plus rien, plume aux jambes cassées qui claudique cahin caha, sans canne, sans béquille, sans appuis, sans repos, sans repères, sans toi. Savoir marcher sans textes, une main sûre qui tâtonnerait le vide, qui l’attraperait comme un solide, qui lui tordrait le cou ou qui l’embrasserait, le vide. Laisser le premier rôle au vide sur ta page, tu crois que c’est facile ? On préfère griffonner, biffer, palimpsester, repasser, colorier, mais sans dépasser, bien sage, suivre les cases, bien les remplir, tableau Excel, rien, jamais ne déborde. Mais ici, c’est différent, attraper les débordements invisibles des lambeaux de textes déchirés, attraper les non-écrits comme on parle des non-dits, et les laisser flotter, ne pas les cerner, un ange passe.

Marie-Caroline Gallot
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Danièle Godard-Livet
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4 | lttrtr sns txt


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Nathalie Holt
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écouter la version sonore

Gauthier Keyaerts
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6 | L’enfance de l’art


Le bonhomme il passe souvent devant chez lui. Un vieux chapeau mou couleur maronnasse, un imperméable tout froissé en toutes saisons, et puis les grosses lunettes avec des verres épais qu’on dirait que c’est pour ne pas voir le monde comme il est. Il lui fait un peu peur, attise sa curiosité. A l’automne il l’entend arriver sur les feuilles sèches qui craquent sous le pas vif, accompagnent d’une cadence d’enjambée un monologue vorace. N’avait jamais entendu les grandes personnes parler ainsi, toutes seules, pour rien. Marmonne je ne sais quoi dans sa langue à lui, une langue totalement inconnue, qui résonne pourtant familière à l’oreille de l’enfant. Avance à grandes enjambées comme seuls peuvent les grands ; parfois immobile devant la haie de troènes apostrophant feuille après feuille le buisson qui frissonne. Il les engueule un peu, leur dit aussi des choses douces que les feuilles doivent comprendre avec bienveillance. Elles le supportent, font mine de l’écouter, sourient dans corolle. La langue hoquette mue par des soubresauts étranges qui viennent du profond du souffle. L’enfant écoute comme un voleur de mots, reconnait une histoire au-delà du grouillement des sons qui s’entrechoquent, aimerait poursuivre, frayer sa voix dans ce magma-là, s’exerce à l’imiter quand il est parti. Lui plairait de proférer comme ça, l’angoisse, si les parents savaient le puniraient sans doute. Il a un secret maintenant, il parle tout seul au fond de sa tête, pour personne, pour lui peut-être, gribouille avec ses crayons de couleur des signes que lui seul sait lire, sans connaitre encore toutes les lettres, en invente aussi pour saisir la vibration qui s’envole de sa bouche, chantonne parfois en répétant à l’infini un assemblage au rythme drôle, regroupe tous ses mots en bouquets cocasses de vibrations sonores, ressent le frisson de la découverte, relie les pages en liasses éclatantes, les parcourt du regard et entend derrière ses yeux les mots qu’il a agglutinés. Le temps passe. Trouver une cachette pour protéger son monde, le tenir à l’écart des grands qui se moqueraient, garder pour lui seul sa récolte de phrases inconnues, se faire une forteresse de paroles silencieuses. Plus tard, il apprend à lire, déçu ne reconnait pas ses mots, préfère les gribouillis précieux, repense au bonhomme qui ne revient plus. Il l’a attendu, aurait voulu lui montrer. Plus jamais revu, parle encore dans un recoin de sa tête, retrouve l’attention végétale des buissons prête à s’évaporer au moindre vent. Puis il grandit, retrouve par hasard les traces devenues illisibles, s’effraie de ne plus s’y reconnaître, pleure un peu, passe à autre chose tout bouleversé quand même mais il ne sait pas de quoi. Dans ses rêves désormais il retrouve souvent le goût du sable sur sa langue et le mâche longuement puis se réveille essoufflé.

Christian Chastan
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Je me souviens très bien de Walid. Son image s’éveille toujours quelque part en moi, entre les trottoirs de Belleville et le grésillement de ses doigts sur sa barbe.

Je le voyais régulièrement au parc des Buttes-Chaumont où il se promenait tous les soirs. Walid était encore pris par ses lectures de la journée d’une manière si singulière qu’elle frappait celui qui marchait avec lui. Nos entrevues prenaient toujours la forme de ses lectures. Il les racontait et le parc était comme un livre que nous traversions. Il naviguait dans ses lectures, se frayait ses propres chemins, les réécrivait le temps d’une marche. J’avais la sensation que je rencontrais physiquement ses lectures : je les voyais ! Le parc n’était plus vraiment là devant mes yeux, mon équilibre était ailleurs. Dans la vélocité de sa voix peut-être, dans cette faculté qu’il avait de voir des portes et des fenêtres dans les œuvres.

Je crois qu’il aimait profondément raconter ce qu’il avait lu. Il avait sa manière à lui de conter, c’était son œuvre : faire naître des chimères au bout de ses lectures...

Théo Maurin
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8 | jack_kerouac.jpeg


D’après Kenneth Goldsmith, « L’écriture sans écriture », Jean Boîte Éditions (2018)(trad. François Bon), p.76 :

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Jérémie Tholomé
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Stanley Hik, en odeur de sainteté pour intégrer le New Yorker, goûtait peu la prose de sa grand-mère analphabète, tout comme les peintures de son chat ne valaient pas tripette. D’une moralité discutable, son voisin médecin hululait chaque weekend, sans que cette musique méritât un enregistrement. Le talent de la boulangère à peindre se limitait à ses recettes de cuisine, qui ne franchissaient jamais le périphérique. Un matin, il partit en boîte de nuit pêcher et se dit « Paul n’a jamais existé, l’idée de Paul même est resté dans les limbes. Ou bien il a vécu, oui il vit à New York, et il aime bien ça vivre à New York, il a une vie formidable à New York, ça c’est quelqu’un Paulo, il fait du sport et tout et dis-donc il veut être écrivain Paul, et il lit de bons auteurs le Paulo, « il s’intéresse » comme on dit, mais au fond il est mort. Quand même, avant qu’il naisse, il écrivait peu, c’est la marque de Paul, ça c’est quelqu’un de bien un meurtrier comme ça, ça besogne, ça découpe et ça fait des vers, quelle régalade ! Des fois il écrit Paul parce qu’il trouve que ça lui fait du bien, et puis des fois il a envie de hurler Paul, parce qu’il a mal à son putain d’ego Paul, il pense qu’il va découper la mère de famille d’à côté, Paul, on la lui fait pas, Paul, et vas-y que je fasse de la peinture et que je te passe au mixeur les testicules du gars du chantier, John, du dessus du bas, John, avec du fenouil et de la morve de gamin fraîchement prélevée, il aime bien ça Paul, des fois il pense que c’est un bon écrivain parce qu’il est dans les cafés à prendre des notes. »

Guillaume Vasseur
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Un vieil hoax qui revient, un canular balancé sur le Net il y a une douzaine d’années. Mélange de rumeur et de faits avérés, cocktail classique, toujours efficace. Un titre interrogatif pour commencer : Un manuscrit inédit de Walter Benjamin retrouvé en Corse ? Sournois, le rédacteur du canular exploite la remarquable biographie que venaient alors de publier les éditions Actes Sud, Walter Benjamin, Une vie dans les textes. Bruno Tackels y souligne le drame qui affecta le philosophe durant l’été 1927. Lors d’un bref séjour en Corse, en juin, Walter Benjamin perd un paquet contenant de nombreux manuscrits dont la première version de Sens unique et les « études préliminaires à la Politik ». La boite aux rumeurs peut s’ouvrir. Comme le « grand hiatus » pour les amateurs des aventures de Sherlock Holmes, c’est « open bar ». Tout est possible. « Si elle se vérifiait -balance, hypocrite, le rédacteur de l’hoax- la rumeur concernant la découverte en Corse d’un manuscrit perdu du philosophe Walter Benjamin (1892-1940) constituerait une formidable et surprenante nouvelle pour les spécialistes internationaux de ce penseur complexe. Et une bien belle histoire pour le grand public qui ne sait presque rien de l’auteur des Passages, de Sens unique, des Chroniques berlinoises, ce philosophe, critique littéraire, critique d’art, traducteur de Balzac, Baudelaire, Marcel Proust et Kafka, proche de Theodor Adorno, Max Horkheimer et Bertolt Brecht ». Le bar est ouvert pour une deuxième couche. L’hoax c’est du rêve : « Rêvons ! Ne serait-il pas utile de se mettre à fouiller l’île de fond en comble pour découvrir ces écrits benjaminiens ? Tenter du moins de marcher dans les pas de cet homme de lettres immense, mi-chroniqueur, mi-détective selon la belle formule de Bruno Tackels. Dans l’édifice du monde — a écrit Walter Benjamin- le rêve ébranle l’individualité comme une dent creuse ». Rêvons, rêvons, petit. Pas tapons. L’appel au rêve d’une île où il y aurait quelque chose à trouver, subtile diversion. A nous faire oublier que Benjamin fuit l’Allemagne nazie dés le tournant de 1933, bien en avant Adorno qui, en avril 1934, conseillait à Benjamin de s’inscrire à l’Association littéraire du Reich créée une année plus tôt par Goebbels. à nous faire oublier, face à la catastrophe qui vient et s’installe, le courage politique de Walter Benjamin qui met fin à ses jours à 48 ans le 26 septembre 1940. À l’hoax, rien de nouveau ? Des broutilles, même pas bonnes à égarer l’éventuel lecteur. Adorno en 1936 faisant valoir les origines corses de sa mère, la cantatrice Maria Calvelli Adorno della Piana, demande à Benjamin de s’informer discrètement sur les possibilités d’obtenir sa naturalisation en France.L’aquarelle Angelus Novu, peinte par Paul Klee en 1920, dont Benjamin avait fait l’acquisition en 1921, revient en héritage à Adorno après le suicide de Walter Benjamin. En septembre 1927, trois mois après la perte des manuscrits dans l’île, Paul Klee se rend en Corse après avoir séjourné à Porquerolles. Pas de quoi réouvrir la boite à rumeurs. Un détail peut être, plus récent, qui pue le « fake news » à des kilomètres : dans un paquet de documents manuscrits retrouvés il y a peu et dont les traces rongées par l’humidité étaient devenues totalement invisibles, une lettre, seule, était encore lisible. Elle commence par « Lieber Herr Benjamin » et porterait la signature d’Adorno. Ecrire, c’est du bonneteau, un jeu de dupes. La reine de coeur n’est jamais là où le lecteur doit le croire.

Codicille : Il est plus facile de scripturer sur un texte sans texte quand le scripteur ne pense qu’a sa reine de coeur qui telle une liane vigoureuse l’enlace et l’emporte dans un monde inédit.
Ugo Pandolfi
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Est-ce littérature ? Je ne sais. Je sais ou j’ai appris qu’il s’appelait Vicenzo, mais on le connaissait sous un autre nom. On l’appelait sous son autre nom, un surnom qu’on lui avait donné je crois dans sa vie enfermée, sa vie d’asile – et je ne dirai pas ce nom parce que ne l’ai vu lui et ses compagnons qu’une fois, mais une fois importante, et que ma non-littérature réinvente sans doute un peu. Un surnom qui était son nom d’acteur, parce qu’il était acteur. Conscient et fier d’être acteur, Vicenzo. Avec son âge qui n’en était plus un, sa petite tête, le langage qu’il s’était fabriqué, ses petits cris et ses gestes, il restait lui et prenait en charge, avec la précision d’un acteur, son rôle. Lui petite pierre merveilleuse et irradiante au sein de la troupe magnifique d’êtres cassés, ou à côté, et généreux, et fiers d’être eux. Je ne sais si c’était littérature, je sais que ça s’imprimait en nous, discrètement, qu’on oubliait cela et le retrouvait, et que je l’ai rencontré ces jours-ci dans le souvenir de jeunes – enfin plus jeunes que ne suis – et grands acteurs qui cherchaient ce qui les avait marqués. Je sais que ce qu’il donnait venait de lui, mais par l’intermédiaire d’un travail, de l’insertion dans le spectacle, dans la troupe, par le metteur en scène, l’ami, celui qui l’avait rapté et ramené dans le monde, et que, puisqu’il était acteur et qu’il était simple et sincère, chacun sentait que c’était vrai à l’instant et s’adressait à lui. Et ce qu’il donnait Vicenzo c’était la vie, le dénuement, le minuscule, la douleur bercée, et puis les petites joies, l’humilité, un peu d’ironie envers soi et face aux conventions, et la joie. Ce qu’il faisait Vicenzo c’était, sans mot, avec son langage, ses petits cris modulés, ses gestes, sa présence, éveiller en nous nos fêlures, notre présence maladroite dans le monde, notre humanité fissurable, et pendant les saluts, quand nous revenions à la surface, un peu honteux, nous constations du coin de l’oeil que d’autres autour de nous, beaucoup d’autres, avaient gestes furtifs pour s’essuyer les yeux, ou reniflaient bravement, et puis souriaient et applaudissaient puisque c’était du théâtre. On se disait en sortant : ce n’est que du théâtre, mais du bon théâtre, sans psychologie, sans vraiment de texte, et quand l’ami, le directeur disait son texte c’était parfois en tenant les feuilles sur lesquelles il l’avait écrit, mais sans lire, comme pour prendre distance, minimiser son importance. Et puis on pouvait avoir la chance de s’en souvenir, sans en être toujours conscient sauf si on vous le rappelait. Est-ce de la littérature ?

Brigitte Célérier
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écouter ici la version audio

Un homme déambule dans la ville. D’une démarche légèrement pataude, d’entre un vieux et un adulte. Il porte dans ses mains ou coince sous ses coudes quelques liasses de journaux publicitaires. Sans doute viennent-ils de poubelles, vu leur état. Il en met aussi dans un cabas qu’il porte à l’épaule. Il avance. Quelques fois il s’arrête, contemple autour de lui, à peu près n’importe où. Quelques fois il s’arrête et s’assoit dans un bus ou ailleurs, prend un air important, se met à lire les prospectus, haussant et fronçant le sourcil, comme un comptable consulte des dossiers. Il les consulte par portions puisque, ramassés de trottoirs, il n’a que des fragments de feuilles. Il ne cherche même pas à les mettre à l’endroit ; quelques fois il les aplatit ou les déplie. Puis, quand apparemment il a fini sa lecture, il les remet sous son coude. Il m’inquiète : je peux aller dans les endroits les plus divers de la ville et de ses alentours, souvent, il me croise ; j’ai l’impression qu’il me cherche. Il apparaît de sa démarche de demi-fou, des fois m’interpellant, des fois non. Il dit : Hé ! La Batie !... parce qu’il sait que j’habite un lieu-dit – c’est une ville où il y a encore des « lieux-dits » – qui s’appelle comme ça. Il dit ça avec un accent de vieux paysan ou d’un artisan qui aurait passé une vie de ramoneur. Évidemment, c’est spécial, ça ne sonne pas comme Alfred de Musset, Antonin Artaud ou Saint-Saens, des nouveaux lotissements, ou Jean Jaurès ou François Mitterand. Mais, même avec un accent de terroir, ça n’est pas moi. Quelques fois il se poste pile devant moi dans le bus, me regardant fixement. Il me gêne, mais je ne dis rien. Ça n’est pas vraiment du harcèlement ; on dirait qu’il attend quelque chose de moi, mais qu’il ne sait pas me le dire. Je serais son familier, nous nous comprendrions dans le silence. Il ne dit rien, ou si peu, je ne dis rien moi aussi. Ses journaux visibles sortent en désordre de ses poches, de son cabas, il lui arrive de les tenir enfermés dans ses poignes. Je me demande s’il sait que je me pique d’écritures ? Je me demande s’il ne veut pas me montrer une autre littérature. Il essaie de me faire comprendre qu’il est dans la littérature lui aussi, mais ailleurs, et qu’il voudrait qu’on parle ensemble. Il m’invite à un rendez-vous littéraire, si j’exagère. Il y aurait quelque chose qu’il voit, que je ne vois pas, et qu’il voudrait me montrer. Mais alors, pourquoi déploie-t-il tant d’énergie à tourner partout ? Par tous les temps et toute la journée il va dehors. Il est toujours chargé de quelques liasses de textes qu’il cale dans ses vêtements et transporte par son corps. Mais où les emmènent-ils ? Ou alors, a-t-il été lui-même un écrivain, et qu’il a été traumatisé, par quelque chose que sa mémoire ne saurait plus dire ? Il n’a plus gardé de l’écriture que l’idée de la faire circuler dans la ville. Croit-il que c’est ce qui va m’arriver ? Ou, ou, ou… ma tête me tourne, je ne sais plus quoi imaginer et j’invente tout. Ou alors, veut-il m’encourager, me dire qu’il a besoin de moi, ou de mon art, que c’est moi qui a trouvé quelque chose qu’il n’a pas, et qu’il faut que je continue ? Il ne me dit rien ou pas grand-chose ; juste bonjour : « Bonjour, La Batie ! ». Des fois dans le bus il se met à délirer seul. Il ne hurle pas, mais anone assez fort des mots sans suite. Puis à un moment il descend, et tout le monde le regarde partir, soulagé, disant heureusement qu’il est descendu, disant qu’il n’est pas méchant mais un peu lourd, disant que quelque chose l’a frotté profond, si l’on voit ce que l’on veut dire, et oui l’on voit. Mais ce qui me fascine chez lui, c’est sa promenade perpétuelle. Par rapport, ses journaux sont une espèce d’inutilité. Sa promenade seule parle. Ses journaux représentent des moignons d’une ancienne littérature, d’un temps qu’il a oublié. Il est comme quelqu’un qui a atteint un nouveau monde, et qui appelle les nouvelles villes New-York, New Orléans, York et Orléans ne voulant plus rien dire, juste utilisés parce qu’il faut bien un mot, et parce qu’on ne veut pas reprendre les mots indigènes, de ces gens supposément sans culture. Une culture, c’est une classe ; York, Musset, ce sont des classes, pas des noms. Est-ce que lui, il est arrivé à comprendre l’urbanité sans culture, disant « La Batie », terme ancien, mais de qui ? C’est moi qui ne sais plus. Il parle, juste par proximité avec une façade d’immeuble, par sa place, par ce qu’elle rayonne, accédant par un chemin direct à une littérature de la ville ? À des expressions faites de présence, non plus de mots ? Une destruction des mots, gardant l’énonciation ? Une énonciation ?… venue d’un frottement, mais celui d’un archet sur une corde.

Ista Pouss
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À un moment elle aura fait un enfant. L’homme avec qui elle l’aura fait sera parti. L’homme sera loin. Comme dans certains livres de Marguerite Duras, l’homme rôde mais donc l’homme est loin. Elle sera seule dans une pièce avec tout l’enfant. Ou peut-être que l’enfant n’existera pas vraiment, ou seulement pour elle. Oui. Plutôt ça. Elle aura eu avec l’homme un enfant visible seulement pour elle. L’homme maintenant rôdera autour du livre. Elle sera seule dans la pièce dans le livre. Elle aura l’idée vague d’être ou avoir été une louve. Le livre raconterait seulement ça : une femme est seule avec un enfant né d’amour, restent les murs sans plus l’amour, l’enfant entier, son regard, ses faims. Peut-être que l’enfant n’existe pas vraiment. La femme est souvent presque nue. C’est une pièce chaude. Comme si la femme et l’enfant, maintenant, étaient dans un ventre ensemble. Dans la pièce, la femme apprend à être mère. L’enfant, je ne sais pas encore, ce qu’il pourrait apprendre, dans le livre.

Milène Tournier
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Je vous invite à lire ce texte tout en écoutant la piste suivante

Autour du corps, chantier à l’abandon : une pièce enténébrée, poussiéreuse. Quelques napperons débordent des tables basses, comme autant de séreuses révélées à l’air libre par des lacérations précises. Des chats entourent la vieille dame, viennent la border de leur langue. À notre arrivée, ils dispersent leurs feulements — parant le vivant, sourd et sidéré, d’écharpes d’au-delà — fuient derrière l’ombre des rideaux, collent leurs ventres aux fenêtres en une parade effrontée. Il est là, devant nous, ce corps de texte — il est là, il gît à l’intérieur du corps, à l’intérieur du corps du poète. Avant de s’approcher, nous développons des instruments de mesure, que l’on calibre, afin de déceler moelle, moignons, lambeaux de chairs violacées et tout écho fait au vide. Parce que la posture du corps est abandonnique, les orifices n’en sont pas dissimulés ; les draps sont déjetés loin des anfractuosités. C’est dans ces sillons que l’on introduit les sondes, puis que l’on s’engouffre entiers entre plis de peau et bris de veines trop souvent perfusées de villes et vélins. Entrée récursive aux vaisseaux, car nous pénétrons plusieurs fois dans les scaphandres gigognes, puis les veines : dans le corps de vielle femme que contient le corps du poète, et dans le corps de texte contenu par ces cadavres, dont on ne sait lequel est le plus mort, le plus vivant. Vient un grand réseau de veines, concaves, caduques, autant de formes qui se nourrissent d’amorces de sons, et qui poussent leur réseau de résurgences hors de la mémoire. Nous avançons dans les veines, desquelles le vêlage de l’encre a parfois inversé les valves, tuméfiant jusqu’à l’épiderme ces oedèmes de cris. Nous en cherchons le centre, idiots courroucés de certitudes, nous creusons les orbites, les vases communicants des viscères, comme si la masse du verbe formait quelque part un magma indocile qu’il suffirait de prélever pour le ramener à la surface — magma dont naîtraient marées, prêles, promenades chinées sur le dos du voyage, du paysage, ou racines d’une autre grande idée dont étouffent les écrivains. Frayant avec les dénivelés, juchés sur n’importe quelle strate des entrailles, sur chaque versant, emportés par quelque fluide, nous n’arrivons pourtant à aucun noyau. Le sel du doute nous monte aux lèvres. Nos combinaisons hermétiques cèdent, bernés que nous sommes, bêtes dans la recherche aveugle. Suspendus, nous balançons à présent dans une cavité troglodyte, qui manque à tout instant de se refermer sur elle-même, et de nous ensevelir d’un mucus acide, de nous ensevelir, de nous ensevelir, de nous ensevelir, qui manque à tout instant. S’enliser. Dans cet antre, salve de mots que nos oreilles s’évertuent à construire par-dessus tout : bruits, bien davantage, ondes sonores qui sommeillaient là, ou nous parviennent du dehors, et dans la tamponnade péristaltique, balayés alors d’embruns, d’images, nos esquifs se soulèvent, s’ébrouent, secouent nos propres corps, et nous laissent surpris, abrutis par l’âpreté des lieux, par l’imprudence de leurs impudents propriétaires, par la saleté des baves et des balbutiements prématurés, et nous végétons longtemps dans les vestiges de la parole encore jamais pesée, jamais tournée, toujours neuve, dans ce qui précède et procède de la pensée, perdus, privés de tout sens, éperdus, nos sens pourtant sont vivifiés de ces sucs dilatoires, et nous plongeons plus profond dans les ablutions des laves acoustiques. À travers les visières de nos casques, nous échangeons des regards. Dans le corps de texte qui gît dans le corps de vieille femme qu’abrite le corps du poète, nous avançons peut-être contre le temps.

Catherine Barsics
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beaucoup de photographies se sont échappées ces derniers temps –- dire combien : impossible, et les chiffres ou les nombres sont comme les mots, des traîtres à la vérité –- des clichés peut-être personnels ou de la voiture du robot ce truc qui passe dans les rues –- il y en avait une où on me voyait majeur de la main droite levée -– ou encore majeur levé de ma main droite -– afin de donner un avis sur le passage de cette chose pourtant fort utile -– les images jouissent d’un droit de copie ou elles sont à tout le monde ? une autre au Paris-Rome où deux types sont attablés, sur la terrasse ils parlent de cinéma – sur la table il était rare que ce soit autre chose que deux ou trois cafés il y a du soleil il fait beau –- tous ces moments-là sont perdus, ils ne m’existent plus -– un peu comme la plupart des arabes le café, comme un peu partout au Moyen-Orient, qui s’assoient parlent et boivent du café à l’ombre -– si on interdit les cafés après quatre heures de l’après-midi ici ce n’est pas pour préserver les systèmes nerveux des clients ou la quiétude de leurs nuits, ce n’est pas par ce qu’on nomme de nos jours de cette façon de parler écœurante oiseuse poisseuse « principe de précaution » non –- on est en plein dedans avec nos masques, nos gels, nos distances socialement constituées (aujourd’hui on nous dit de ne plus parler dans le métro, dans les transports en heures de pointe mais on les produit, ces heures, on les imposent et on nous en rend responsables, responsables des égarements de ces technocrates idiots (lapalissade) arrogants tellement imbus d’eux-mêmes et leurs indicateurs chiffrés – de toute la planète, ces images, sauf évidemment où la voiture ne va pas (en Afrique, chez les arabes aussi bien, en Chine parce que tu comprends bien) (une d’un paysage de Sibérie sera posée) (c’est déjà fait, cette nuit – dans l’avant-réveil, juste avant, les quelques secondes qui de la veille sépare le sommeil, une bombe avait dû exploser creusant un trou conséquent au troisième étage de la quatrième travée, là où se trouvent les cinémas, et ça brûlait tout ce que ça savait –- en tout cas des images de gens dont les visages ne nous apparaîtront pas (de la même manière les plaques des autos) (et donc il y a équivalence : un visage est un numéro, à n’en pas douter) (une identification -– dans l’oreille des chats domestiques on trouvera des chiffres tatoués ; la puce dissimulées dans le plastique jaune des oreilles des vaches ; et tant d’autres passages à l’acte — numéroter ; classer ; penser) (une image de nuit de Sibérie aussi) (ce dimanche) des milliards d’individus, à des moments perdus, puis à d’autres –- voilà plus de dix ans que le manège a lieu : on dispose de représentations de bâtiments détruits et disparus, de ceux qui les remplacent, c’est un peu comme les images des autres, dans les magazines, sur les tables des salles d’attente des cabinets de consultations ou de coiffure -– avec des gens qu’on reconnaît, qu’on connaît, qu’on voit et qu’on revoit –- on ne les connaît que de les avoir déjà vus d’ailleurs -– de les avoir vus au cinéma, pas dl2v – il y avait Louis de Funès du côté du Mont-Dore, Saint-Nectaire, Murol, sur les alpages (sont-ce des alpages dans ce massif qu’on dit central ?) où on conduisait mon frère qui faisait le troisième assistant stagiaire mais n’avait pas le permis –- il y avait Michèle Morgan sur le port de Saint-Raphaël ou de Cavalaire, je ne sais plus deux ans plus tôt même fonction sans doute -– ce genre de personnages, Dario Moreno ou Claude Gensac –- des images de ces gens-là aussi bien, d’autres encore gardées d’ici ou de là – qui constituent une espèce de viatique, une façon de se souvenir –- mais l’entièreté de l’album se consulte sans autre forme de procès (accent grave) seulement où la voiture peut passer, ou un type en vélo, en monocycle à pied (j’aime aller à Venise, ou à Famagouste, à Smyrne) (elles sont là, elles attendent qu’on vienne les trouver) j’ai vu qu’on en fait recensement aussi, deux personnes un break, des chambres –- c’est une belle vie que celle des forains -– les gens du voyage disent les assis, ils leur ménagent des « aires » afin de les parquer là, entre la station d’épuration et la décharge publique –- c’est sans doute cette arrogance-là qui est mise en question, cette arrogance de Cléopâtre et de son Hercule (des heures entières au sous-sol de l’institut, les notes, les temps, les tailles les dialogues les mouvements les coupes les raccords) -– mais l’œuvre est, se trouve et gît dans le recueil des images du monde (dans sa chambre quinze –- elle avait eu aussi la trente-cinq –- ma tante lisait le figaro qu’on lui apportait tous les jours et cet autre journal torchon dans les noirs sur les altesses qu’elle allait chercher au kiosque du boulevard –- elle passait par la boulangerie (elle disait « chez Saffray ») elle s’offrait un macaron à la vanille –- elle a toujours marché d’un bon pas sauf après son kidnapping et ses chutes à répétition -– deux ans, elle passa le siècle de vie puis s’en alla par la Salpêtrière –- elle était là, ses jolis cheveux blancs grisés sur les draps jaunes, dans l’ombre, recroquevillée yeux fermés, petite maigre et froide sa main, c’était en juillet comment veux-tu qu’ensuite –- les images sont à moi comme dans la chanson, « tes paupières closes sont à moi sont à moi »

plutôt quelque chose avec la photographie et l’œuvre de la voiture robot – quelque chose de différent d’avec Norma, de différent d’avec le parc comme l’année dernière, il se peut que je m’éparpille, il se peut que la saison ne soit pas non plus à la fiction, non plus qu’à la promenade –- un peu à peine –- ces moments d’attente, de prison presque, de réclusion (je pensais à ce livre Le Christ s’est arrêté à Eboli, (le roman de Carlo Levi) (il était dans l’entrée de la maison brûlée, l’une des bibliothèques que j’avais construites sur mesure) cette façon de rester reclus et Gian Maria Volonte (le film de Francesco Rosi) dans ce village, la plante du pied de la botte -– affronter -– tenir
Piero Cohen Hadria
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16 | Éléments de littérature paradoxiste pré-paroxystique.


Peut-on écrire un texte flou, complètement flou ? Il y aurait d’abord à définir le net de manière honnête, complètement honnête. Mais l’incomplétude se voudrait aussi vertu, verre à demi-bu, vert d’eau, jaune de Naples, Mâtin de Naples, gaieté intérieure, contraintes extérieures. Est-ce la main qui écrit ? Est- ce la main qui peint ? Attention à la toxicité des pigments. Les mots aussi peuvent mentir, se révéler toxiques, à ne pas mettre dans toutes les bouches, ou alors à petites doses, à petites pauses. À qui faudrait-il confier les gestes qui sauveront les gardes-barrières ? Peut-on, surtout en hiver, superposer des couches de mots-glacis et faire en sorte que leur mélange panoptique devienne un instrument de contrôle du bien dire et laisser faire ? Merci de m’avoir suivi jusqu’ici dans ce bloc de brouillard questionneux, de questions brouillardeuses, il est temps pour moi de rendre mon tablier sali par les gros mots-couleurs qui tachent, et puis, c’est de saison en saison, de savon en savon, sachez-le, séchez-les, de m’en laver les mains courantes, à l’eau courante, vers de nouvelles lenteurs. Redevenons sérieux. Même si les poètes ne sont pas toujours recommandables, suivons la reine Louise souhaitant que son poème entier puisse être écrit avec le vocabulaire du non-dit, du non-vu, dans la disparition et le silence, parlons donc pour le faire, pour le taire, oublions sciemment, retrouvons l’espace blanc, sans esprit, pas sans sentiment, glorifions les lacunes, honorons l’inachevé. Pour en sortir, convoquons le philosophe de Binche, tout près, laissons de côté, laissons s’écrouler le qu’est-ce que ça veut dire, laissons entrer le désir.

Jean-Marie Graas
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,,, ; /   à droite ( ) –   hé ! flûte, t’attends   // … coupelle prête   « « là ; ; ;   et je pleure je pleure je pleure   999999   remplir jusqu’à la lie   /_/-/   jusqu’à la vie qui déborde   °“3   la vie qui se vide   #,)   la vie qui manque   èèè la vie qui est si qui est si qui est si tant   :::::: :   qui est seule   *****   qui est la seule ? sssssssssss   de moins en moins quand vieux   000’@   cause antre dans la pénombre   °°°°   stop pleurs baveux   ùùùùùù là ! ooooooo   Le sublimé est prêt ?   412   tu disais la seule   ____---%   v   d’intérêt   999 je dirais ultime   ^^^^^   antépénultième      []   au final   8888couchés les 8   non parce   IIIIIIIIII   le bonheur   )()((VVV-   de verse   r   çççç稨¨¨¨¨¨   attends      ¤¤¤¤¤¤¤   et le hoquet du rire         µµµµµµ         et le sanglot tendresse   &&&&& v et l’exceptionl’exceptionnell’océanl’océaniquelenuagelesnuées ^^^^^ !! c’est vrai la bataille   ###### sans cesse et le froid dans      °°°°°°°°°° le dos   llllllllll   et le froid      --------   devant   BBBBBB   oui mais   OoOoOo   quelquefois   HHHHHHHHHH   couleur et gorge serrée   //////////////////   de pleurer ^pir la bötée         XLL      n’existe pas   

      pour   VVVVVVVVV   le dire   GGGGGGGG   le.      44444II1I   Coupelle   ZZZZZZZcouché le Z      prête ?   TTTTTTTTTT il faut lire T à l’envers   Va, verse et pars   

Sylvie Serpette
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Littérature sans texte, littérature empêchée, un homme ça s’empêche mais la littérature non, alors elle est sans texte, littérature manquée, littérature perdue. Les passés à l’acte nous rejettent au temps de nos actes manqués, ça dure, c’est la littérature sans texte de nos actes manqués. Mais que survienne une phrase, un jour, nos fautes d’orthographie, révoltes et percées du papier, interstices à parler, nuances à repérés, différences à relever, à se relever, regarder dans les yeux. Voix sans bouche, bouche masquée, mais le son nous sort par les yeux.

Antoine Hégaire
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Ecrivain ? écrivaine ? taraudé par la question du genre, se refusait à se prononcer.

Bien sûr, la question pourrait sembler vaine dans, voyons … quelques dizaines d’années ? Ou plus ? … Il faudrait alors se confronter au non-genre d’algorithmes déguisés, habillés dans des personnages androïdes, siliconés, fort aimables tout au moins dans un premier temps, et censés représenter toutes les espèces de ce monde Alors plus de littérature européenne, nordique, états-uniennes, africaines, asiatique… Une même langue pour tous, un vocabulaire réduit, une novlangue sans saveur, sans couleur, sans attache … La singularité littéraire, évanouie, enfouie dans une représentation de ce qui, érigée en modèle, sans transgression permise, convenant à un TOUT non identifié et encore moins à un singulier éradiqué. Les textes seraient paroles : voix monocordes, juste bien détacher les syllabes, intonations artificielles digne d’un dessin animé des années 50 ou bien à l’avant du progrès, voix mécanique, froide, bien articulée certes mais donnant envie de se jeter du premier pont venu dans des eaux froides, si froides… Sans espoir de retour à la vie, peut-être une légère postérité, postérité des jours insouciants … mais sans avenir. Insouciant ne faisait plus partie de la base lexicale. Bonheur juste comme une marque de bain adoucissant pour cheveux secs. « Le bonheur des cheveux » un titre possible pour temps déliquescents ? En dehors de ces questionnements matinaux, M.D. se posait des questions de formes : long travelling introductif, ou bien dialogues, mais entre qui et qui ? Et là un nouveau temps de grande interrogation, sans personnage principal, comment rendre un dialogue intelligible pour le lecteur (forcément moins habile en compréhension que l’auteur.re, il faudrait soigner la 4ème de couv’, le dossier de presse, organiser des échanges, planifier des interviews médiatiques, enfin rendre visible la 1ère et la 4eme de couverture parce que pour le reste, rien vraiment d’indispensable). Soupirs ! Et re soupirs ! L’écrivain, l’écrivaine souffrait de toute sa chair. Vite rédiger une bio avantageuse sur Wikipédia et une bio pour le who’s who. S’acheter une nouvelle écharpe de cachemire à la couleur flamboyante (surtout pour les photos de presse). L’éditeur serait ravi, on parlerait de sa maison d’édition, nouvelle, et promise sans nul doute à un grand avenir puisqu’entre 1ère et 4ème de couv’, il n’y avait pas grand-chose à lire. L’argument : des rebondissements, des mises à jour incessantes … Un nouveau concept faisait fureur, la littérature sans texte, sans texte pré défini, entendons-nous, consistant essentiellement à égrener au moins dans un premier temps, quelques voyelles sur les pages paires et quelques consonnes sur les pages impaires. Un ou deux artistes devaient également proposer des collages pour distraire le lecteur encore improbable. Restaient à faire des efforts supplémentaires pour remplir quelques pages de plus, donner du volume, sans toutefois écrire (au sens classique, largement dépassé).

L’écrivain.e entendit la sonnerie de son 06, son agent l’appelait pour finaliser les derniers détails.

Annick Nay
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Je m’allonge sur le dos, les jambes légèrement écartées, les bras légèrement écartés, paumes des mains tournées vers le ciel. Il n’y a rien à faire je suis simplement témoin de la lente détente de mon corps que je confie à la pesanteur. Ma respiration est naturellement douce lente et régulière. Je choisis une phrase simple. Jambe droite se relâche, jambe droite se relâche doucement, ( et là vous vous dites que ce n’est pas qu’un texte mais une expérience à vivre alors reprenez depuis le début en oubliant cette parenthèse au passage ) sa forme, sa structure, gros orteil, deuxième, troisième quatrième cinquième orteil plante du pied tout le pied talon cheville mollet tibia genou cuisse toute la jambe droite relâchée. Jambe gauche se relâche jambe gauche se relâche sa forme sa structure, gros orteil deuxième troisième quatrième cinquième orteil plante du pied tout le pied talon cheville mollet tibia genou cuisse toute la jambe gauche relâchée les deux jambes ensembles détendues en profondeur respirent le bassin son contenu profond périnée fessiers hanches tout le bassin se dépose se confie au sol, flanc droit respire flanc gauche respire doucement bras droit se relâche bras droit se relâche sa forme sa structure jusque dans ses fonctions il s’appesantit se libère de toute tension en profondeur pouce deuxième doigt troisième quatrième cinquième doigt paume de la main toute la main poignet, avant bras coude le creux du coude la bosse du coude le haut du bras épaule tout le bras jusqu’à la pulpe de chaque doigt relâché respire, bras gauche se relâche de plus en plus profondément sa forme sa structure jusque dans ses fonctions même, en profondeur pouce deuxième doigt troisième quatrième cinquième doigt paume de la main toute la main poignet avant bras coude bosse du coude creux du coude le haut du bras épaule tout le bras gauche relâché en profondeur respire les deux bras ensembles de l’arrondi des épaules jusqu’à la pulpe de chaque doigt relâchés les deux omoplates se déposent l’espace entre les deux omoplates respirent et se relâche tout le dos les parties du dos en contact avec le sol les creux naturels du dos s’appesantissent lentement tout le dos respire, la colonne vertébrale respirent chaque vertèbre les unes après les autres de la pointe du coccyx à l’entrée de la tête tout y circule librement jusqu’au centre de la tête et son contenu profond respire naturellement le sommet du crâne le cuir chevelu toute la tête et le visage respire, front, espace entre les deux sourcils les deux yeux globes oculaires paupières tempes et pomettes le nez les deux narines l’espace entre le nez et la lèvre supérieure bouche fond de la gorge mâchoire langue palais les deux lèvres les joues le menton le bout du menton les oreilles le cou le creux de la gorge les deux clavicules toute la région claviculaire respire les côtes espace thoracique profond poumons respirent, le plexus solaire libre le chemin intérieur et profond du diaphragme inspire expire plexus solaire ouvert, le ventre tout autour et derrière le nombril toute la sphère abdominale et son contenu profond respirent sereinement tout le corps respire tout votre être respirent chaque nerf chaque particule chaque atome jusqu’au centre même de leur noyau profond respirent, le va et vient du souffle son trajet à l’inspir et l’expire, le son du souffle, le bruissement léger du souffle à l’inspir et l’expir, tout le corps respire, tout l’être respire, chaque son émet une vibration, le son profond de la respiration, tout le corps tout l’être respire, tout le corps tout l’être respire, tout l’être vibre, je suis le souffle, je suis l’énergie, je suis la vie.

Romain Bert Varlez
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« La littérature c’est fini. Vous pouvez même l’aider à finir. Longue vie à la littérature ! »

Ces lignes détournées d’Asger Jorn, inoculées sur les réseaux sociaux le 1er janvier 2021, ont lancé le projet Corps sans organe, fédérant autour de lui des millions d’internautes.

Lire le Dernier Livre, ultime corpus delicti signant la fin de l’histoire ! L’on croit au canular, au défi bravache et éphémère d’un internaute en mal de célébrité. Hackers, dilettantes, programmeurs et plumitifs constituent des groupes, des forums, occupant tous les espaces que l’agora zéro d’Internet peut offrir. Détracteurs et zélateurs poursuivent les mêmes buts : identifier le ou les auteurs du Corps sans organe( tant l’anonymat appelle son contraire, le dévoilement) ; jouer le jeu de ce marionnettiste qui ose annoncer la fin de la littérature, qui plus est sous la forme d’un Livre — le paradoxe agace et déclenche des philippiques hargneuses contre ce lâche, qui n’ose même pas signer de son nom une entreprise de toute façon vouée à l’échec, car vraiment, peut-on en finir avec la littérature ? Malgré le talent des hackeurs, malgré les sniffers, les craqueurs de code, l’identité du Corps sans organe, à l’adresse IP aussi mouvante qu’une anguille, reste mystérieuse. Ne reste plus qu’à jouer le jeu du Corps, en acceptant la rage au cœur que jouer le jeu, c’est jouer son jeu, avec le secret espoir que la résolution de la quête révèlera le hoax, la supercherie, le bruit pour rien. Ou, pour les adeptes du Corps sans organe, réunis en une nébuleuse sèchement nommée Syndicat d’effacement de la littérature ou SEL, jouer, c’est participer au grand soir, à l’effondrement de la Grande Momie millénaire. Ironiquement, c’est un principe vieux comme le monde que suit la règle du jeu édictée dans le premier message : résoudre une énigme, pour pouvoir accéder à l’énigme suivante, jusqu’au Grand Œuvre. C’est la diffusion Urbi et Orbi du premier indice, en cinq mille langues, qui a séduit et inquiété. Non tant pour le travail que ce polyglottisme supposait (les traducteurs automatiques peuvent s’acquitter rapidement de la tâche) que par la puissance de pénétration du projet sur le réseau mondial, puissance qui suppose technicité et moyens financiers. La première énigme ruissèle de lumières sur les panneaux de Times Square, Shibuya, devant le Globe Theatre, surgit en bandeau publicitaire sur tous les sites Internet, est relayée sur papier par la presse spécialisée et les podcasts, s’incruste dans les bandes-annonces des blockbusters, sert de compétitions mortelles entre internautes. SEL combat pied à pied la prétendue agressivité du projet, expliquant logiciels à l’appui qu’il est facile de créer du texte viral et d’en inonder le web. Leurs opposants insistent sur le nécessaire levier économique pour orchestrer une campagne mondiale digne des GAFAM et des BATX ; ils accordent un crédit mortifère au Corps, imaginant un autodafé planétaire, un nouveau Fahrenheit 451 , un recul civilisationnel aux conséquences horrifiantes. La communauté grandit et gronde autour du projet Corps sans organe, chacun campé sur des positions fluctuant entre dogmatisme, conspirationnisme et incrédulité amusée. Les esprits les plus lucides pronostiquent un simple « œuf de dinosaure » : le premier indice ne sera que le détournement d’un titre d’œuvre connu pour inciter les internautes à télécharger l’œuvre de l’auteur de Corps. Pure autopromotion commerciale, sous couvert d’une pseudo-ludification. Et l’affaire aura fait long feu. On se moque bientôt de ce nom, Corps sans organe, volé à Artaud, vite détourné en CORSAGE, acronyme bancal qui veut dénoncer l’enfermement des crédules, et qui génère des millions de like et d’émoticônes réjouis. On trouve des milliers de commentaires ironiques évoquant un CORPS SAGE. Les adeptes, eux, l’appellent respectueusement Sphynxge, refusant d’assigner un genre à cette entité de l’ombre qui envahit si rapidement le réseau mondial. Voici la première énigme dévoilée par Sphynxge courant janvier : | L’Allemagne vainc l’Angleterre en automne 1941 |. Énoncé qui prend de court les joueurs. Historiquement fausse, l’assertion envoie bon nombre de participants aux romans uchroniques. C’est l’internaute chilien z_sodenstern qui lève le lièvre : la phrase est empruntée à La littérature nazie en Amérique de Roberto Bolaño. L’uchronie est le postulat d’un roman écrit par Harry Sibelius. Toute la sphère sphyngienne glose ad nauseam sur la signification de ces pages, dont un extrait retient l’attention d’un lecteur plus sagace que les autres, 2© : Les histoires de Sibelius arrivent parce qu’elles arrivent, sans plus, produit d’un hasard libéré de sa propre puissance, souverain, hors du temps et de l’espace humains, on se croirait à l’aube d’un nouvel âge où la perception spatio-temporelle commence à se métamorphoser et même à s’abolir. 2© émet l’hypothèse qu’Aleph (c’est l’un des nombreux noms qui surgissent sur Internet pour qualifier l’origine du projet Corps sans organe) reprend à son compte, par simple citation, les pages de Harry Sibelius, mettant les enquêteurs sur la piste d’une entité échappant aux contraintes spatio-temporelles, un deus ex machina (les plus versés dans la spiritualité évoquant même Dieu). Un autre postule que la victoire allemande est à prendre symboliquement, comme celle de la diffusion de l’imprimerie de Johannes Gutenberg, et que partant, le texte imprimé a encore de beaux jours devant lui, ce qui réfute l’idée du Livre Ultime, et réduit à néant cette hypothèse-même. L’univers parallèle échafaudé par l’uchronie de Sibelius, pour l’internaute |@|, est l’illustration de cette perception spatio-temporelle [qui] commence à se métamorphoser. Si la prophétie de la fin de la littérature est à prendre au sérieux, au même titre que la théorie des univers parallèles ou des multivers, dans notre dimension trop humaine, il n’y a pas à s’en inquiéter. Une internaute néo-zélandaise, RTFM !, rappelle que le roman de Harry Sibelius n’existe pas, car Harry Sibelius est un personnage de fiction. Personne ne relève. Au terme d’infinis débats mêlant téléologie, astrophysique, histoire universelle et mauvaise foi, personne ne tombe d’accord sur une interprétation univoque de la première énigme. Ao-san_4, internaute mexicaine, suppose que c’est l’accumulation des énoncés des énigmes irrésolues qui pourra donner la solution, sans que l’on sache bien comment, lui fait-on remarquer promptement. La parution de l’énigme deux, fin janvier 2021, attendue avec la fébrilité que l’on devine, donne ceci : | singe au hasard |. Cette énigme procure un vif soulagement à la sphyngosphère : ce ne peut être qu’une allusion au paradoxe du singe savant, que les pro et anti-Aleph redécouvrent, étudient, exposent sur des millions de blogs et vlogs qui se renvoient les uns aux autres, en une redondance vertigineuse. Le joueur ∞ monkey résume l’ensemble des débats de la manière suivante : la probabilité qu’un singe (ou tout autre machine capable d’appuyer sur une touche) parvienne à écrire Hamlet en tapant au hasard et indéfiniment sur un clavier n’est pas nulle, mais incommensurable. ∞ monkey cite le philosophe Gian-Carlo Rota en ces termes : Si le singe pouvait taper sur son clavier une touche par nanoseconde, alors la durée d’attente pour que le singe dactylographie complètement Hamlet serait si longue que l’âge estimé de l’univers paraîtrait insignifiant par comparaison… et ce n’est pas une bonne méthode pour écrire les pièces de théâtre. La Sphy-sphère se perd en conjectures. S’il faut attendre la fin de l’univers pour lire le Grand Livre, à quoi bon ? Le découragement gagne. Ces deux premières énigmes coïncident dans la notion de hasard, cité par Harry Sibelius et par Aleph lui-même, mais c’est pour mieux faire reculer l’horizon qui prend des allures d’éternité, assez peu goûtée par les impatients joueurs du Corps. La fin du Livre serait d’un autre monde, inaccessible aux humains ? Non, vraiment ! Une semaine plus tard, la proposition 3 estomaque la communauté en ligne : | A vous |. Aleph-Sphynxge leur donne-t-il la main ? À nous de quoi ? Une lecture lacanienne suggère-t-elle d’avouer ? Avouer quoi, d’ailleurs ? Rhétoriqueurs, cruciverbistes et amateurs de lettres recoupent toutes les combinaisons possibles de cet énoncé (énorme travail, car cet « À vous », ici en français, apparaît simultanément dans sept mille langues différentes, donnant lieu à des commentaires, avis, invectives, impressions, défections et insultes en autant de langues.) Certains joueurs s’obsèdent pour la lettre A, ou son équivalent dans les autres langues, avec toute la part d’incertitude linguistique que cela comporte. L’internaute Ω9 signale que le A de Aleph renvoie aussi bien à Borges qu’au concepteur du projet Corps sans organe, ce qui est peut-être vrai. Bon nombre de commentateurs s’accordent sur l’idée qu’il revient à chacun d’exposer sa vision personnelle du texte atextué. Ce qui se produit dans une déferlement de signes en sept mille langues, irriguant écrans et affiches publicitaires (Corps sans organe : le jeu), déclinés en infinis bibelots marchandisés, eux-mêmes achetés et revendus sur des sites mis en ligne pour l’occasion, générant ainsi des millions de lignes de code faisant croître un peu plus à chaque minute cet écosystème, d’où émergent difficilement des propositions individuelles ou collectives pour donner la clé du mystère : pour parvenir au texte sans texte, on peut (ou l’on doit, pour les plus intransigeants) : réunir l’ensemble des commentaires générés par Internet depuis l’origine du projet jusqu’au jour présent, et les sceller (en respectant les sept mille langues) sous forme numérique dans une capsule temporelle que l’on enterre au hasard (on désignera sept mille lieux selon un ordre aléatoire qui reste à définir) et que les post-humains déterreront dans sept mille ans ; enregistrer vocalement les récits de sept milliards de rêves nocturnes pendant une nuit n et les diffuser en boucle le temps nécessaire à leur oubli ; enregistrer les glossolalies de personnes possédées par le Démon en espérant tomber sur une langue absolument inconnue (celle des anges ou des démons) qui serait celle du Livre ; reconstituer des textes dactylographiés en déroulant, s’il en existe encore, les rubans encreurs de machines à écrire pour y retrouver l’empreinte de la frappe et les sens ainsi formés ; instituer la novlangue orwellienne en langue officielle dans 184 pays jusqu’à l’obtention d’une production écrite qui se réduise à une seule lettre, un dernier logogramme, sinogramme, idéogramme, et qui serait le point final de la littérature ; recueillir l’ensemble des conversations téléphoniques stockées dans les disques durs de toute la planète depuis l’avènement du portable et les publier comme texte dernier ; s’en remettre à la sérendipité pour découvrir le Texte Atextué. Cette proposition 3 a le mérite d’avoir délié les langues et échauffé les esprits. Mais tous, presque tous, attendent maintenant l’énigme suivante, ignorant si elle sera la dernière (nulle consigne d’Aleph-Sphynxge ne vient rassurer ou décevoir les internautes toujours plus nombreux à participer au jeu). Pour combler l’attente, l’internaute tunisien &[!] suggère, assez gratuitement, qu’il ne faut pas lire Corps sans organe mais Corps sans orange, en une absconse référence à certain poète français né à Tanger et fondateur des éditions Orange Export Ltd, &[!] affirme : je demeure convaincu que l’écriture (particulièrement la poésie) est, avant tout, une affaire d’organisation logique de la pensée. Et qu’à ce titre elle n’a, au fond, pas plus à voir avec la littérature qu’avec n’importe quel autre secteur d’activité où l’intelligence est aux prises avec le langage, citation du susdit poète qu’il se garde bien de créditer. L’internaute est liké par le SEL et hué par les contre-révolutionnaires amoureux de la « Poésie ». Le comble de la rage expressive est atteint avec la proposition 4, | mancie |. On crie au délire interprétatif, à la superstition, aux âges sombres, on applaudit à ce nouveau défi. Les joueurs les plus radicaux, ou les plus illuminés, en reviennent aux pratiques divinatoires, afin de parvenir à trouver le Texte Sans Texte. L’absence d’ordre, de protocole établi, de cadre rassurant, leur est insupportable. Ne pouvant attendre une hypothétique énigme 5, ils s’adonnent avec ferveur aux différentes mancies : appliquer le code de César au texte latin La guerre des Gaules puis brûler le texte en lisant dans les flammes pour y lire le texte atextué ; récrire le Râmâyana à l’aide d’un ouija en suivant les lettres que les esprits désignent ; transcoder les trois Livres révélés en caractères alphanumériques et y chercher le Texte Ultime, etc. Les faux chamanes et les cryptographes concluent assez vite à l’échec de toute entreprise divinatoire in silico. À ce jour, et dans l’attente d’une éventuelle cinquième proposition, les joueurs aux yeux rougis lisent le dernier mème en ligne : I would prefer not to write again.

Bruno Lecat
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22 | Uncreative No Writing


écouter la performance sonore

Les 1700 titres des vidéos de la chaîne Youtube de François Bon contribuent à une performance vocale. Une voix synthétique et monocorde enchaîne mécaniquement tous les titres sans discontinuer.

Pour une meilleure compréhension, la mention dièse —#— des titres des vidéos a été retranscrite comme signifiant « épisode ».
Michaël Saludo
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23 | Catalogue des propos tenus en rue par Konstantin Peterzhak, introduction (version 1)


(…) = comme si : il lui était impossible dit-il = insupportable dit-il = de : faire autre chose que l’âne = comme s’il était : condamné dit-il = en dépit des circonstances = des événements mouvants = immanquablement mouvants = immanquablement instables = mobiles au plus haut point = à faire l’âne = les êtres & les choses croisées en rue ou = simplement = aperçues = croisées de loin = bien souvent à l’insu des choses = ou entraperçues = même pas consciemment = la plupart des choses & des êtres nous passant dit-il disons : par-dessus la tête dit-il ou : nous passant à travers = totalement pour rien = sans laisser de trace = sans : marquer au fer rouge dit-il = comme si dit-il il ne fallait se souvenir dit-il que des êtres & des choses nous passant à travers & laissant des traces = comme s’il ne valait la peine de se rappeler que des êtres & des choses nous : marquant au fer rouge dit-il = tout le reste = 99,99 % de nos vies = pouvant = pan = passer à la trappe dit-il = 99,99 % de nos vies comptant = pan = pour du beurre = comme si nous ne vivions nos vies = absurde absurde dit-il = que pour ça = 0,01 % de nos vies = le reste = pan = passant à la trappe = des charretées de choses = des charretées d’êtres & de choses passant = littéralement = à la trappe = chutant = pan = dans l’oubli = ou comme mortes = raides mortes = dès que nées = ou croisées en rue = dans les bois = au jardin = ou dans une cuisine = une simple cuisine dit-il pouvant être à jamais un : foutu lieu de massacre = foutu lieu de ravage = êtres & choses = n’importe lesquels = n’importe quel : terrestre dit-il ou : genre de terrestres = grouillant pourtant = invisibles mais là bien là dit-il = par : dizaines de milliers dit-il dans n’importe quelle cuisine = passant pourtant à la trappe = par : centaines de mille dit-il = dès qu’aperçus = ou devinés = de près comme loin = la proximité = ou l’éloignement relatif = ne jouant ici : aucun rôle dit-il = la proximité ou l’éloignement physique = émotif ou relationnel dit-il = ne jouant ici aucun rôle = dit-il m’arrêtant de la main = coupant court = pan = en une fois = à tout ce que j’aurais pu dire = comme s’il n’avait pas terminé = n’avait pas encore mené jusqu’au bout le : fil de sa pensée dit-il = aimait-il à dire = pouvant des fois passer des heures entières à remonter une rue = 700 mètres de rue = à : contresens dit-il = évitant habilement = sans en heurter aucun = la foule dense des piétons descendant en masse une rue piétonnière à l’heure de pointe = des piétons en masse = déjà en retard = ou craignant de l’être dit-il = pensant travail travail & travail = s’engouffrant en masse = en un flux compact = dans une rue = piétonnière & étroite = toutes & tous dans le même sens = en vue de se rendre au plus vite au travail = comme si : rien ne comptait plus au monde dit-il que : travail travail & travail = turbin turbe turbin & sacré flouze = participant toutes & tous = des fois consciemment = des fois à leur insu = à la : fabrication d’une vie morte & morne dit-il évitant de justesse un bambin rendu fou par : je ne sais quoi = échappant aux : mains sévères d’une mère ou d’un père échevelé = déjà agité = ou paniqué = ou quelque chose du genre = à l’idée que = aujourd’hui = il ou elle déboulera comme un fou comme une folle de l’ascenceur = gazera = pan = vollegaz = dans le labyrinthe = le réseau fin & sans fin des couloirs & corridors = des plateaux immenses & des salons cosy s’enchaînant sans répit & pêle-mêle = ou quelque chose du genre = n’arrivant pas en tout cas = il ou elle = à garder près de lui ou près d’elle = dans une foule si dense = un bambin dit-il faisant l’animal dit-il = rendu fou par : on ne sait pas quoi l’incitant à = pan = se débiner = quitter à tout prix = quitte à se perdre à jamais dit-il = comme si se perdre à jamais = ou errer = n’importe où = n’importe comment = dans une rue parallèles à mille lieues de la foule = de l’agitation de père mère = valait mieux bien mieux que : disons travail = dit-il = travail travail & sacré flouze = comme si le vide = l’immense vide des rues parallèles pouvait être : un disons baume au cœur dit-il comme si nous avions besoin = je ne sais pas pourquoi je ne sais pas comment ni par qui pour qui ni avec quoi dit-il = de : nous enduire le cœur = ou quelque chose dans ce goût-là = certaines certains s’enduisant le cœur d’un baume fait maison = ou quelque chose dans ce goût-là = d’autres s’enduisant des fois le cœur d’un baume = ou quelque chose dans ce goût-là = choisi avec soin = quelque part = dans le rayonnage d’un : magasin spécialisé = prêt à vendre n’importe quoi dit-il à n’importe quel prix = d’autres encore = pan = saisis de panique = saisissant = n’importe quoi n’importe où = un baume sans référence & s’enduisant le cœur n’importe comment = préférant quant à lui : faire l’âne = ce qu’il appellerait faire l’âne = c’est n’en faire qu’à sa tête = s’obstiner aux heures de pointe à remonter la foule = ou ramer = obstinément = à contresens = enchaînant des fois = peu importe le temps que ça prend = trois rues de suite = trois portions de rue de 700 mètres = préférant quant à lui & de loin dit-il remonter la foule à contrecourant = si possible en bonne compagnie dit-il = appliquant à la lettre = à sa sauce = c’est en vrai = dans le monde réel dit-il = ce qu’il avait lu = un jour une fois = dans un livre = Gnose ou Glose = il ne se rappelle plus le titre = les protagonistes = ils sont deux = essentiellement = parfois trois mais essentiellement deux = remontant à trois portions de rue = le narrateur tâchant = par la suite = des années après = voire des décennies = de se remémorer = dans le détail = toutes ces choses & ces conversations tenues un jour une fois avec quelqu’un = un ami croisé par hasard remontant ensuite avec lui trois portions de rue vives & agitées comme n’importe quelle rue du monde dit-il = enfin soit je m’égare dit-il = comme si tout ce qu’il venait de dire = ces considérations sur le livre Gnose ou Glose = n’avait pas d’importance = l’éloignait tant soit peu de ce qu’il comptait dire ou avait = pan = commencé à dire = comme s’il savait à l’avance ce qu’il avait à dire = comme si nous savions à l’avance ce qu’il nous aurions à dire = n’inventions pas = pan = dès le départ = dès la naissance = ce que nous aurions à dire = inventant = pan = nous autres = les êtres & les choses dit-il = les situations = des fois limpides = des fois rocambolesques = au fur & à mesure que nous dirions = exposant = des fois en mots = des fois en : soi-disant rien du tout = le simple fait d’être là encore là = comme s’il fallait qu’on se rassure un peu dit-il = quotidiennement = comme si : dire ou exposer dit-il = des fois en mots = des fois en tout autre chose = en actions = des fois répétitives & mécaniques = des fois ternes & sans sens = était = encore & toujours dit-il = la meilleure façon de nous convaincre que nous sommes là encore là = enfin soit je m’égare dit-il = coupant court = une fois de plus = revenant à lui = une fois de plus = s’excusant = une fois de plus = de revenir à lui = rien qu’à lui = comme s’il craignait que : quelque chose mais quoi dit-il lui arrive = quelque chose mais quoi lui échappe = comme s’il n’entamait = quotidiennement = c’est-à-dire tous les jours = aux heures de pointe = des conversations = ou considérations = à propos de n’importe quoi = qu’en raison de : ça dit-il = une chose qui = comment le dire autrement = échappe = non qu’il croie qu’il y ait = dans la vie comme dans ces : remontées dit-il = quotidiennes = de : foule dit-il = quelque chose à saisir = quelque chose qu’on finira bien = pan = mais comment = par : piéger = c’est saisir = empoigner fermement à pleine main = non qu’il pense que : la conversation soit un piège dit-il = quelque chose dit-il qu’on mettrait en place = sciemment ou pas = en vue de : saisir = empoigner fermement à pleine main = comme si le but de ces : remontées de foule ou ralentissements de tempo = n’avait d’autre sens que : capturer capter quelque chose de : visible & tangible = choses ou êtres dit-il = animal animaux = ou petit être petit monstre à huit pattes & huit yeux courant = pan = vive allure = sur un : tapis de salon = ou quelque chose du genre = n’importe quel terrestre = chose ou être = faisant l’affaire = nous haussant le cœur chaque fois qu’il déboulerait vive allure de sa cache dit-il prenant garde à ne pas laisser la conversation retomber = comme s’il craignait qu’elle retombe = ou qu’un creux soudain = pan = une dépression = crée un vide dit-il où n’importe qui = ou n’importe quoi = pas de raison de croire que : ça ne concernerait qu’un qui dit-il = un quoi pouvant aussi faire l’affaire = un quoi autant qu’un qui pouvant aussi bien : s’immiscer dit-il = profiter d’une soudaine retombée = ou d’un coup de mou passager = pour = pan = s’immiscer = s’insurger = contredire = des fois contredire = simplement contredire = ou quelque chose du genre = s’offusquer à propos d’un propos un peu dingue = déplacé = hors sujet ou choquant = ou quelque chose du genre = bien des qui remontant avec lui = le matin ou le soir = la foule = le flux incessant des piétons & piétonnes se rendant au travail = prioritairement = ou : en revenant dit-il = prioritairement = n’attendant finalement que : ça dit-il = un fléchissement de sa part = ou quelque chose du genre = pour : en placer une dit-il enfin en placer une dit-il = pas vrai ? = pas vrai ? = pas vrai ? = nombre de qui = sauf toi dit-il = l’accompagnant une fois dans ses dérives = déambulations = matinales ou vespérales = refusant = poliment mais sèchement = va savoir pourquoi dit-il = ironiquement = va savoir pourquoi = chaque fois qu’il leur sonnerait = les invitant à le rejoindre : quelque part sur la route = matin ou soir = au choix = n’importe où = à leur convenance = quelque part sur la : première portion de rue = les premiers sept cent mètres = à hauteur de : tel ou tel magasin = à telle ou telle heure = chacun chacune à sa façon ne pensant au fond qu’à survivre = ou quelque chose du genre = lui = n’ayons pas peur des mots = ne reculons pas devant eux = n’arrivant au fond à : survivre dit-il qu’à force de dire = ne trouvant de la force qu’en : disant dit-il = s’obstinant à dire = ou : remonter les choses à contrecourant dit-il = quitte à tout perdre dit-il = amis comme ennemis = aucun qui à la longue = sauf toi dit-il = ne le supportant plus = aucun qui à la longue ne le supportant plus de trois secondes quinze dit-il = ou quelque chose du genre = comme s’il devait s’excuser de vivre = renoncer à vivre = ou faire avec = comme si : faire avec dit-il n’était pas ce qu’il ferait de mieux = comme si = en dehors de ses : déambulations dit-il = matinales ou vespérales = il ne faisait pas déjà bien des compromis = faisant régulièrement = des fois bien plus que d’autres = des croix sur lui-même = renonçant à lui-même = ou quelque chose du genre = chaque fois qu’un qui = ou quelqu’un = se mettrait à : discourir dit-il en fronçant du nez = brièvement = comme si quelque chose = un dégoût disons un dégoût = lui venait de loin = le transperçant = pan & pan = de part en part = lui plissant le visage = soudainement = sans qu’il s’en rende compte = comme si = pan = soudainement = mais brièvement = pas pour toujours = quelque chose d’invisible = ou d’impalpable = une monstruosité = s’était = à son insu = invité = débarquant dans notre monde sans crier gare puis repartant = pan = illico = dans son monde = comme s’il ne fallait surtout pas se faire voir = comme s’il ne fallait surtout pas que l’un d’entre nous = ou bien l’une = ne devine = pan = soudainement = dans quels affres = ou dans quelles tares = il se débattrait = pan & puis pan pan & pan = quotidiennement = c’est tous les jours = à toutes les heures = comme si = disons = quelque chose comme un monstre l’habitait = peut-être à son insu = mettons à son insu = surgissant soudainement = pan = en raison d’une = disons = erreur de calcul = ou de manipulation = lui déformant le visage = monstrueusement = mais brièvement = le rendant = soudainement = mais brièvement = méconnaissable = comme si = en raison d’une = disons = erreur de calcul = ou de manipulation = il avait laissé = à son insu = le monstre sommeillant en lui = à son insu = parler = ou quelque chose du genre = absurde absurde dit-il = évitant de peu = pan = l’accident = imprévisible & brutal = un cycliste en collant noir = venu d’on ne sait pas où = fendant = pan = soudainement = devant nous = c’est à notre insu = c’est sans crier gare = la foule = dense & compacte = c’est hautement sous tension = manquant de justesse de rouler sur nos pieds = un homme ventripotent = totalement échevelé = apostrophant à tue-tête le cycliste = le sommant de : mettre pied à terre = une femme le frappant = violemment = à l’épaule = le sommant de : faire gaffe = n’en revenant pas dit-elle que certains = des cyclistes = hautement habiles & habillés = pensent = deux secondes quinze durant = qu’il soit possible de : fendre une foule = dense & compacte = sans mettre pied à terre = comme s’il était possible de : fendre une foule aussi dense & compacte sans = pan = risquer l’accident = ou l’incident dit-elle = le heurtant encore = pan = du plat de la main = à l’épaule = comme s’il ne voyait pas = dit-elle encore = qu’il est = ou avait été = à : deux doigts pas plus dit-elle de : déclencher la bagarre générale = comme s’il ne savait pas que n’importe qui = de nos jours = le matin comme le soir = était à : deux doigts cinq dit-elle de : l’explosion totale & absolue dit-elle = n’importe qui = n’importe quel cycliste = dans une foule dense & compacte à deux doigts quinze de l’explosion = ne pouvant avancer qu’à : petits coups de pédale extrêmement maîtrisés dit-elle = un cycliste ne fendant une foule = sans mettre pied à terre = matinale qu’en : déséquilibre constant dit-elle = comme s’il était possible dit-il de fendre une foule ou de la remonter = à contrecourant = sans être = ou vivre dit-il = en état instable dit-il = s’irritant = quant à lui = du fait que : nous sommes ici à deux secondes quinze que : tout dégénère dit-il = se termine en : bagarre immonde & incontrôlée dit-il = comme si = consciemment = ou inconsciemment = tout qui fendrait la foule = ou la remonterait = à contrecourant = ne savait que = pan = au moindre stop = au moindre arrêt = pan = il y aurait accident = ou quelque chose du genre dit-il = incident grave = potentiellement grave dit-il encore = quelle affaire mon ami quelle affaire = me balançant = pan = un clin d’œil complice & un sourire = préférant = quant à lui = & de loin = remonter à pied une rue piétonne densément peuplée à : fendre une foule = pan pan = dans sa largeur dit-il = comme s’il était plus simple = moins dangereux = d’exaspérer une foule = la contredire = seul = ou accompagné = peu importe = & pan = horion ou chute dit-il = déchirure = potentiellement grave = d’un ami ou d’une amie dit-il = rarement deux = qu’il fasse soleil ou qu’il pleuve dit-il = préférant quant à lui = & de loin = remonter ainsi 700 mètres de rue bien accompagné dit-il me posant une main = ferme mais amicale = sur l’épaule = à : remonter seul = c’est seul seul seul = une portion de rue = des fois trois = densément peuplée = quelque chose dit-il lui manquant chaque fois qu’il remonterait seul ces portions de rue = toujours les mêmes = le plaisir de faire une conversation = d’enchaîner dit-il propos sur propos = lui manquant = incontestablement dit-il = le plaisir de remonter la rue n’ayant de sens dit-il = sans aucun doute = qu’à remonter la rue en : bonne compagnie redit-il encore = comme si quelque chose de l’ordre d’une conversation = de l’étalement de l’esprit dit-il = lui manquait à mesure qu’il marcherait seul = remonterait seul la portion de rue = etc. dit-il = tu comprends ? = prenant quant à lui : grand plaisir dit-il à remonter la rue = 700 mètres de rue = en ta compagnie dit-il = ta compagnie = ou je ne sais pas quoi dit-il = inspirant des propos sans relâche = ta compagnie ayant inspiré au moins cent propos dit-il = ayant une fois = lors d’une insomnie = fait le compte = passé en revue les propos = cent propos = tenus = matin ou soir = jusqu’ici avec toi = aux heures de pointe = n’en revenant pas dit-il de t’avoir tenu = à toi = rien qu’à toi = toutes ces choses = considérations = multiples & diverses = à propos de tout & de rien = prenant des fois = avec toi cent fois dit-il = j’ai fait le compte = c’est cent fois = ni plus ni moins = l’allure singulière de propos singuliers gravitant autour d’une ou deux figures phares = de terrestres phares = d’êtres ou de choses terrestres ayant les pieds sur terre = une chaise ou une table pouvant faire l’affaire = pouvant générer un récit singulier = potentiellement infini dit-il = aucun des propos tenus avec toi = rien que pour toi = ne tournant court dit-il = aucun des propos tenus avec toi = rien que pour toi = ne sombrant dans l’oubli dit-il = comme s’il lui importait = animalement = en raison de la vie = de la nécessité de vivre = de poursuivre = malgré les temps qui courent = la vie comme elle est = la vie comme elle va = comme si tous les propos = les considérations = multiples & diverses = tenues avec toi & rien que pour toi = relevaient disons de : la nécessité = toute animale = de vivre ou poursuivre = je ne sais pas pourquoi = je ne sais pas comment = malgré les temps qui courent = la vie comme elle est = la vie comme elle va = passant alors en revue = un à un = rien que pour moi = à mesure que nous remonterions la foule = les cent propos = tenus en rue = le propos 1 (…)

Codicille : j’aurais voulu poursuivre, écrire sans écrire ici, en une fois, en un bloc de mille et dix pages, la vie et non vie de l’écrivain non écrivain Konstantin Peterzhak – ou, du moins, plus modestement, de donner ici le catalogue complet des cent œuvres, cent propos, délirants qu’il a un jour une fois tenus à l’ami qui l’accompagne. Disons simplement que ceci, tout ceci, n’est que le préambule programmatique d’un non livre à venir, voilà. Me suis rendu compte, en l’écrivant, que ma 6 bis était aussi ma 6 : ce sont invitées à mon insu quelques lignes à propos du visage de Konstantin Peterzhak. Peut-être aurais-je dû creuser l’affaire. Disons que ces lignes, elles aussi, sont programmatiques. Voilà voilou.) (Belle soirée ou journée à chacune et chacun d’entre vous.)
Vincent Tholomé
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Liliane Laurent
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… donc avec sans on aurait. Alors sans ou avec très peu on pourrait. Bientôt on pourrait. On se demanderait un peu. Bientôt après une ou deux fois on saurait. Après encore une autre fois on saurait encore. On aurait avec beaucoup. On pourrait sans ou alors très bientôt. On se demanderait une fois ou deux. On saurait peu. Parfois on serait un peu. Devant on serait très peu. On serait une ou deux derrière. On aurait une ou deux fois. On aurait avec. On aurait donc ou avec très peu. On se demanderait bientôt. On saurait après encore une fois. On aurait avant. On saurait contre. On saurait aussi après. Alors on saurait. On pourrait malgré et avec. On pourrait sans. On pourrait encore, et après encore une fois. On aurait moins. On se demanderait aussi. Donc sans on aurait plus. Avec très peu ou alors sans on pourrait moins. Bientôt on pourrait moins. On se demanderait beaucoup. Tardivement on saurait rien. Même avec encore on saurait rien. On aurait très peu. On pourrait avec ou alors plus tard. On se demanderait une ou deux fois. On saurait rien. Souvent on serait plus. Derrière on serait beaucoup. On serait nombreuses devant. On aurait jamais. On aurait sans. On saurait rien ou avec beaucoup. On se demanderait jamais. On saurait avant. On aurait après. On saurait avec. On saurait aussi avant. Alors on saurait pas. On pourrait avec et encore. On pourrait avec peu. On pourrait avec très peu et on pourrait avec moins. On aurait plus. On se demanderait aussi. Avec sans on aurait avec ou sans.

Catherine Serre
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Il lui fallait une forme d’expression simple, la plus simple possible, la moins coûteuse... une esthétique de pauvre... les mots étaient plus faciles d’accès que les autres formes d’art... il avait toujours sur lui un bout de papier et un crayon... il notait des pensées qui lui venaient, des ébauches de poèmes, des projets de romans... le plus souvent, il laissait les idées tourner dans sa tête sans les écrire, car il n’avait pas le temps... mais un jour bien sûr... un jour, tout ce qu’il avait dans la tête, tout ce qu’il ressentait plus ou moins confusément, il pourrait l’exprimer noir sur blanc en faisant courir son crayon sur des centaines de pages... c’était un besoin impérieux... tant que le crayon accompagné du bout de papier se trouvait dans sa poche, le rêve était possible... ou la fidélité à soi-même... car au fond de lui-même, il se sentait artiste... il n’était pas, pas seulement en tout cas, l’ouvrier besogneux que les gens de l’usine et du quartier connaissaient... il avait besoin de croire, d’être certain qu’un jour, quand il aurait le temps, les pages d’un livre deviendraient un autre lui-même...

Françoise Gérard
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27 | Ce jour-là, une ombelle


Face à ces montagnes elle n’est rien. Ou presque. Un rien palpable dans le silence muet. Un rien qu’elle cherche à saisir, à offrir à la curiosité de ses petits-enfants. Transmettre la densité de ce rien ou presque. Sa vie comme la préparation d’une feuille de papier sur laquelle ils pourront inscrire les souvenirs d’elle. Le long du chemin elle ramasse. Elle observe et elle amasse. Elle apprend et elle entasse. Elle choisit et trie les plantes ayant atteint la maturité. Ce sont les plus ligneuses et c’est ce dont elle a besoin – dire le rien ou presque à partir de fibres – Tant de fibres ! Ce matin elle va travailler avec l’Angélique sylvestre. Elle espère pouvoir en utiliser les ombelles si élégantes en les incrustant dans la pâte. Elle est harnachée comme pour affronter le souffle des enfers, masque, gants et lunettes de protection. Elle mélange à l’aide d’une grande cuillère en bois, feuilles, tiges, eau et soude caustique dans un vieux chaudron. Un rien sorcière ! Puis tout s’enchaîne. Laisser chauffer, mixer, filtrer, étaler, presser. Ce sont des gestes qu’elle répète régulièrement depuis quarante ans. Une page par mois qu’elle estampille dans le coin en bas à gauche avec la date, le nom des plantes utilisées et le lieu de leur cueillette. Chaque page a une odeur différente, une couleur différente, une humeur différente, véritables paysages d’un itinéraire singulier. Un rien ou presque.

Jeudi 18 juin 2020 Angélique Sylvestre
Fondpérouse 66360
Claudine Dozoul
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Echo des mots mordus d’ombre des mots écho de l’ombre des mots lisière des mots lisière de l’ombre des mots lisière d’écho de l’ombre des mots franges des mots lisière d’écho d’ombre d’écho mots lisière mots franges mots derrière l’écho sombre lisière frange d’écho mots d’ombres d’écho lisière derrière la frange d’écho mots mordus lisière de frange d’écho derrière l’ombre des mot frang ombr lisière d’écho misièr des mts rdu omb d’é l fr d m li cho de fr d ts re d s, &nbsp ; .

Jacques de Turenne
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29 | Anamnèse


J’écris pas dans ma tête.

Au-delà d’une phrase, c’est un brouillon incompréhensible.

En revanche, je cherche souvent comment me sont venues les choses.

L’anamnèse est un sport très utile pour retrouver ses clés, se comprendre et dans plein d’autres affaires. Même les managers utilisent l’arbre des causes, le diagramme d’Ishikawa ; moi, j’aime savoir comment chemine mon esprit.

• Mail de Martin : « Isabelle Hayeur devrait te plaire » avec les liens vers l’article du Devoir.

• Clic sur les liens

• vidéos YouTube en vitesse rapide

• autre vidéo YouTube d’une exposition en cours à Montréal qu’elle regarde en entier à vitesse normale. Elle cite « Desert shore » un lieu de villégiature abandonné en Californie dont elle a rapporté des photos de maisons taguées

• cherche « Desert shore » sur GoogleMaps

• avance dans les rues avec Google Street View, il y a des voitures

• regarde la date des clichés, ce n’est pas complètement abandonné

• l’algorithme de YouTube donne « Desert shore » le titre d’un album de Nico

Le lendemain, fait des recherches sur le gros plan au cinéma, YouTube lui propose Nico abandonnée par Philippe Garrel dans « la cicatrice intérieure ».
Cela a-t-il été tourné à Desert shore ? Ne lui sert à rien ni pour Hayeur, ni pour gros plan. Reste là. Ou s’est peut-être déjà envolée vers autre chose. Dort dessus, s’occupe du chien qui a fait un AVC et ne va pas fort. Écoute une interview de Denis Dailleux (sur une chaîne YouTube qu’elle suit de temps en temps). Il est tellement vrai, simple, juste qu’elle regarde jusqu’au bout… et que ses portraits, qu’elle a pourtant vus en vrai à Sète à Images Singulières en 2017, prennent sens (Elle s’en souvenait pourtant assez pour les retrouver et même les avoir imités dans son projet « jardins et jardiniers »). Pas de gros plans, il garde une distance. C’est de cela dont elle veut parler, la distance qu’on garde, hors intimité ou agression (voire mort).

1. Gros plan, jamais cela n’a été aussi près.

2. Pense Blow up, les images qui l’avaient choquée de la séance de photo avec Veruschka ;

3. Séquence culte, facile à trouver, la regarde en entier, trouve le photographe encore plus agité et indécent que dans son souvenir.

4. Ça ne convient pas à alimenter ce qu’elle pressent, veut dire, essaie de construire

5. sur YouTube regarde en entier l’analyse de la séquence du parc au début de Blow up (par une prof pour ses élèves de Master 1). Tout se passe très loin. Le photographe, le couple sont filmés de très loin, sauf au début de la séquence de traque où le gros plan sur le photographe commence alors que son visage est caché par les branches d’un buisson.

6. Essaie de penser à cette distance

7. ces gros plans sur les bouches des actrices ou sur leurs yeux où elle scrute les défauts de maquillage, imagine les retouches, la difficulté, le boulot des maquilleuses

8. Sur YouTube encore (source HuffingtonPost), la gène des acteurs lors de la remise des prix à Cannes lorsqu’ils sont filmés en gros plan et leurs stratégies d’évitement : les yeux détournés de la caméra, la blague improvisée, l’appel à un tiers qu’on prend dans les bras, le face à face courageux. Étonnée que des acteurs aient tant de mal avec le gros plan

9. retour sur la séance de prise de vue de Blow up, le gros plan c’est gênant, une intrusion dans l’intime.

10. Vient un texte « Nuit tropicale » genre roman policier. En réponse au texte qu’elle vient de lire d’une copine où la femme endormie est regardée mais ne le sait pas encore. Ça vient comme ça du récent voyage de sa belle-fille à la Guadeloupe et de souvenirs des Caraïbes.

Danièle Godard-Livet
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Gwénaëlle La Rosa
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31 | Les dix-sept minutes de dix-sept heures dix-sept


Un train. Départ : dix-sept heures dix-sept. Arrivée : dix-sept heures trente-quatre. Superposer les conversations. Il fait comme eux. La tête penchée en avant, le petit appareil dans les mains, il agite de temps en temps les doigts pour passer inaperçu mais il n’a appuyé qu’une fois sur le bouton rouge du dictaphone, à dix-sept heures dix-sept précises. Il appuie une seconde fois dix-sept minutes plus tard, à dix-sept heures trente-quatre, puis il descend. Geste répété chaque mardi et chaque jeudi pour capter des mots, des sons, des ambiances, des voix automatiques qui disent à chaque fois les mêmes lieux. Une fois de retour chez lui, il lui suffit de superposer le tout, d’ajouter chaque jour une couche de mots, de sons et d’ambiances. Au début, il y aura des restes de texte, on entendra des mots – train régional à destination de – des gens parleront, des rires fuseront, des téléphones sonneront, mais petit à petit plus rien ne sera audible. Très vite, il ne se contentera plus du mardi et du jeudi. Où qu’il soit, à la maison, au travail, au bistrot, en balade, au plumard, tous les jours à dix-sept heures dix-sept, il appuiera sur le bouton rouge. Le dimanche, couché dans son canapé, il appuiera sur le bouton rouge et l’on n’entendra que le son des pages que la main tourne. Le lundi, ce sera un autre livre, des pages plus fines, un son différent noyé sous la musique du mercredi et sous l’apéro du vendredi. L’œuvre ? Superposer toutes les couches, certes, mais ensuite les recombiner à l’envie, enlever une couche, en ajouter une autre, mixer le mercredi avec le vendredi puis le samedi avec le lundi, puis le dixième jour de chaque mois, puis tous les 22 février, puis deux jours à vingt ans d’intervalle, puis on appondrait toutes les combinaisons et cela deviendrait un long fil qu’on plie et qu’on déplie, qu’on noue et qu’on dénoue, qu’on coupe, qu’on coud et qu’on découd, un puzzle infini, et le livre, ce serait encore et toujours ajouter des couches, en supprimer, empiler des sons, les écrouler, les classer, les mélanger, les entrechoquer, les effacer pour laisser surgir des phrases qu’on censure et qu’on brouille avec d’autres phrases, le livre, ce serait inventer puis détruire les milliards de combinaisons que ce seul geste, appuyer sur le bouton rouge du dictaphone tous les jours à dix-sept heures dix-sept puis appuyer sur le même bouton rouge dix-sept minutes plus tard, permettra d’écrire afin de saisir la vie avant même qu’elle ne se soit dégradée en récit.

Vincent Francey
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32 | PRENDRE – LE TEMPS – 6B – « INDUCTION_6B »


1. Codicille préalable : Merci aux curieux qui survoleront. Merci aux courageux qui liront tout. Merci aux analystes du texte, si c’en est un. Merci aux analystes de la chose psy, je crois en avoir besoin. Merci au chien fou, parce que c’est encore histoire de chien. — Pour le reste, les fautes s’il y en a, le codage sûrement en trop, les couleurs si elles sont encore là, l’image si elle sert à quelque chose, et je ne parle même pas des grands blancs : considérons que tout cela fait partie du jeu induit par la 6b, ou que cela vient d’un personnage un peu fou.

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     <h2 class="post_title">Induction_6b</h2>
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De temps en temps, il propose un exercice d’atelier d’écriture. Un petit exercice tout fait, emprunté à Régine, à François, à Pierre, et parfois à Paul, Jacques ou je ne sais qui, mais en adaptant alors la consigne parce qu’il faudrait que chacun se l’approprie. Évidemment, ça vaut surtout pour lui. La consigne, même simplifiée, réduite à rien, qui sait où il veut en venir ? Quand c’est fini, les textes et les images, parce qu’il faut toujours, à la fin, qu’on associe au moins une image, toujours disposée au début du texte, faites comme si c’était ça le titre, quand c’est fini il donne des casques de spéléologis. Tour à tour, il va voir chacun et demande, l’air gêné, on l’entend à peine, voix fluette, comme si c’était un secret, un secret de Polichinelle puisque tout le monde entend. Mais c’est si bas, si faible parfois que ce qu’il faut entendre c’est pas la question que tout le monde connaît, mais le murmure, le chuchotis, le mystère répété, l’artifice de la voix, son fluet, le gribouillis sur ma feuille, mise en scène, geste intenable, théâtre impossible mais nécessaire, la faible énergie affectée, qu’on entend que trop, alors comment vous avez fait ça ? comment ça vous est venu ça ? comment ça s’est fait ? Chacun venait de fournir un gros effort, de gravir sa montagne pathétique, lui nous rappelait qu’il fallait pas s’en faire tout un monde. Que ce n’était qu’une particule et qu’on allait maintenant en explorer le glacier, les crevasses. Jusque dans le tiroir nord qu’on vient de refermer vite tellement ça déborde les vieux objets oubliés de la maison ou de l’appartement. Du nord au sud, là où il y a plus d’espace, là où logent les grands espaces, les grands étés. — Quand on comprend rien à la consigne, et ma foi c’est souvent comme ça, sinon à quoi bon ?, alors on demande, surtout faut pas se gêner, comment on peut faire. Aussitôt il enfile son casque. Ses yeux roulent sur la page blanche. Le vide s’enroule autour, comme l’eau de pluie aux microparticules. Et il se met à pleuvoir ou grêler — et, pour une fois, les verbes seront pas seulement impersonnels — quelques formes, des formules aussi, voire des formats tout prêts. C’est qu’on pas formateur pour rien ! Juste de petites idées, comme ça. Pas grand-chose, juste un grain. Pas longtemps, mais assez fort. On le voit, qui baisse un peu la tête. Et on se demande ce qu’il voit aussi parce que le casque, trop grand, qui a tout pris, s’est enfoncé sur ses yeux. Mais pour les plus anciens, comme moi, on sait. — Les images, il aime pas quand c’est des illustrations. C’est comme des maquettes, et pas que. Surtout la première, l’image-titre. Une espèce de tableau vivant, comme le texte. Tout devrait déjà être là, dedans. Toutes les lignes et tout ce qu’on lit entre. Même l’âge glaciaire du comment du pourquoi qu’on écrit, qu’on l’écoute. On comprend rien. C’est même pas dans la consigne, et on posera jamais de question. Sauf pour de la glace et de la crevasse. — On comprend rien, on voit rien. Mais on est sûr, quand même, que lui, même s’il dit rien là-dessus, pas vrai ? il sait à peu près ce qu’il fait. Ou ce qu’il veut faire faire. Et on sait qu’il le sait parce qu’il a sûrement déjà fait, lui, pas vrai ? Il l’a déjà et il en dit rien. Jamais. Et pourquoi pas ? pourquoi il dit rien ? pourquoi il dirait pas, à peu près, lui qui s’en prend plein le casque, comment ça se passe son comment du pourquoi il écrit ? qu’est-ce qu’il écoute, lui ? Pourquoi pas ? C’est parce qu’à chaque fois, avec les autres, il est pas dedans, ou pas tout à fait ? il est pas assez chaud ? Faut se chauffer pour entrer dans la crevasse ? pour casser la glace ? Ou c’est parce qu’il a pas l’hache de l’histoire ? c’est parce qu’il l’a perdue, oubliée ? C’est vrai qu’il est plutôt oublieux. C’est vrai et c’est pas vrai. Il y en a qui sont sûrs qu’il fait mine. Avec l’oubli il fait mine. Il s’en prendrait pas autant sur le casque sinon, des mots et des images gelés qu’il fait faire tomber du ciel. Mais il y en a qui disent que c’est pas lui qui fait faire ça. C’est Régine, François, Pierre, Paul, Jacques ou un autre. Mais il y en a qui croient aussi que, avec ou sans l’oubli, lui ou pas lui, faire mine ou ne pas faire, c’est pas important. L’important, c’est comment il fait, des jours avec, des jours sans ? C’est ça qu’on voudrait savoir. C’est ça qu’il pourrait dire, quand même, des fois. Pas vrai ? Et comment ça se fait qu’il rien ? D’abord, on dirait qu’il ferait pas beau. Et qu’il sort jamais sans son casque. Ni l’hache. Ensuite, rien. C’est fini.
De temps en temps, on recommencerait et on dirait qu’il ferait pas beau, d’accord ? On dirait qu’il sort avec son casque et l’hache, qu’il va chez Régine, François, Pierre, Paul, Jacques et Cie, qu’il fait des aller-retour, des allers surtout, et qu’il parle avec eux, qu’ils les écoutent surtout, qu’il parle pas en fait, il écoute, les histoires, les questions, les réponses, le pourquoi de l’un, le comment de l’autre, qui est la réponse au pourquoi du premier, qu’il a écouté deux fois au moins, comme tout le monde, parce qu’il oublie facilement, alors il réécoute, les histoires, avec des nouvelles, et d’autres questions, avec ou sans réponses, et pourquoi alors ? et comment ça se fait ? il y a une histoire gelée ? il y en a un qu’est trop crevé pour continuer à gravir la pente trop forte en ce moment ? ou ça lui est tombé dessus et il avait pas de casque ? il a oublié la suite ? il va quand même pas réécouter une deuxième fois ? Si, comme tout le monde. Mais cette fois, c’est lui qui raconte l’histoire, c’est lui qui s’écoute parler. Et tant pis s’il y a plus personne. Tant pis si tout le monde est parti, ou si personne l’a suivi. De toute façon, il a les noms, il saura les retrouver. Et puis il a pris des notes. De belles notes bien rondes tombées du ciel, bien roulées autour du grain vide. Et ça sonne bien creux sur le casque, à moins que ce soit le casque, ou la tête. Et avec ça, qu’est-ce qu’il fait ? D’abord, il lit les notes, à voix bien haute pour que tout le monde entende. Mais comme y a plus personne, la deuxième fois il fait comme Saint Augustin. Ensuite, rien. Amen.
De temps en temps, il recommence. Mais cette fois, on dirait qu’il saute la lecture à voix haute. Puis il fend les notes glacées, bien rondes et bien vides, avec l’hache. En plusieurs morceaux chacune. Puis, il en récupère une poignée et reconstitue une nouvelle note, pas si ronde qu’au naturel quand elle lui tombe sur le casque et que ça sonne creux, mais tout aussi vides. Et ça donne une drôle de conversation entre Régine, François, Pierre, Paul, Jacques et Cie. Une fausse note qui peut même faire une sorte de texte. Mais lui, ce qui l’intéresse dedans, c’est pas ça. Ou pas encore, parce qu’à la fin, tout le monde le sait, à la fin c’est quand même une fausse note. Lui, dedans, c’est la crevasse. — La fausse note, la dernière par exemple, ça pourrait être comme la soupe du jour dont il parlait l’autre jour. Personne a rien compris d’abord. Mais la deuxième fois, après avoir transcrit ce qu’il venait de dire, et qu’on a lu ce qu’il avait dit, c’était mieux. Ça faisait comme un zoom sur les mots et les images tombés chez Régine, François, Pierre, Paul, Jacques et Cie, concassés, reformés et reformulés ensuite dans un format mieux adapté. C’est qu’il est pas formateur pour rien ! Et ça disait surtout… Ça disait quoi déjà cette fausse note ?

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     <h2 class="post_title">La soupe du jour</h2>
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… si on a traduit écriture sans écriture, c’est qu’à un moment donné ce qu’on produit, se réfère peut-être à l’idée du livre, change à l’intérieur de nous, la projection du livre, nous rapproche de… notre, pulsion, littéraire, de notre aspiration de notre besoin, littéraire, mais à quel moment… quelquefois ça peut aller jusqu’à… ne plus savoir, ni dire, ni parler, est-ce que c’est intéressant… ? je le prétends pas… c’est juste qu’y a un espace là, et que la convergence deux fois de suite, le cinéma, pas de texte, et puis, littérature sans texte avec ce mouvement paradoxiste, ouh là ! et si on allait y voir… ? / je suis assez fasciné par cette idée de reprendre, des… des textes qu’étaient, même si y avait des écrits qu’étaient des velléités, et d’en faire quelque chose, et d’écrire sur ces textes qui n’ont jamais existé, alors je sais pas si c’est vraiment le sens euh… c’est une sorte de comment dire… d’éclair que j’ai eu euh… dans ta vidéo, j’ai regardé les dix premières minutes, et j’ai dit euh… mais bon dieu mais bien sûr, y a plein d’idées de textes qui sont là, à qui j’ai parlé, et j’en ai rien fait, et pourquoi pas reprendre non pas les textes, les débuts de textes que j’ai écrits, mais cette idée de texte pour en faire un autre texte… ? et je trouve assez, assez fff… ah plutôt vertigineux même… / c’est pas quelque chose qui tient… c’est quelque chose qu’est dans l’air… où, la question de la posture d’écrire, crier… venir sur la place publique et crier… est-ce que c’est, un geste littéraire ? pas en tant que tel… si je le fais en tant que, geste littéraire, je viens sur la place publique, je crie, je dis, ceci, est ma littérature ceci, est ma forme d’action littéraire ceci, est ma composition… ben c’est littéraire par essence… — dans le sous-bassement de l’écriture, dans ce qui nous pousse à écrire, dans ce qui nous appelle à écrire… y a un moment… où se forment des fantômes, où se forment des, des masses où se forment des, des vides où se forment des couleurs, où se forment des appels… — si on entre dans ce sous-bassement, du premier appel de l’écriture, ça s’est pas encore condensé en texte, ça ne se condense pas en mots… encore… dans, cette espèce de grognement, qui vient du profond… si c’est ça qu’on décrit… si on le décrit dans son état d’avant-texte… qu’est-ce qu’on trouve de soi-même… ? qu’est-ce qu’on trouve qui peut concerner, profondément, la littérature… ? / mais c’est vraiment, c’est vraiment le retour à l’humanité en fait < ouais, bien sûr >, quand ils se retrouvent il est vraiment, il touche vraiment le fond puis il rencontre ce, ce Français qui lui dit, qu’est, qu’est tout neuf dans les camps donc il est encore un peu en forme, qui lui dit apprends-moi l’italien et, et il essaie de se souvenir du début de la Divine Comédie et < oui voilà > et il dit, et il dit je donnerais ma soupe du jour pour me rappeler ces deux vers < oui, exactement, oui > voilà, pour moi c’est ça la littérature sans texte, c’est la soupe du jour…

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  • Extraits de deux vidéos : de l’atelier Prendre #6, du gros plan comme outil littéraire, avec Jean Epstein, sur Tiers Livre ; et de la visioconférence en ligne sur YouTube, cycle « Prendre » — Zoom du lundi 18 janvier.
  • J’aime assez croiser les transcriptions des différentes vidéos, les différentes interventions du Zoom, pour en faire un texte inédit, original.
  • Pour les copies d’écran des visages, sans regard, je ne sais pas trop. On peut faire le rapprochement avec le coup de la littérature sans texte, mais je ne sais pas, au fond. En tous cas, c’est toujours de la voix prise sur le vif.
  • Évidemment, j’ai conservé les mêmes règles de transcription. Mais je n’ai pas ici utilisé les slashs pour les coupes des vidéos (peu nombreuses, me semble-t-il, surtout dans le Zoom), mais pour le changement d’intervenant. Vers la fin, des tirets demi-cadratin — mais peut-être sont-ils trop similaires aux tirets cadratin ? mieux vaudrait des chevrons ? — encadrent une voix seconde, d’arrière-plan, qui entrecoupe la voix principale. Quant à l’italique, il marque la présence d’une voix imaginaire au sein de la voix des intervenants.
  • Quel titre pour l’image ? La soupe du jour, ce n’est déjà pas vraiment ce qu’il y a de mieux pour un texte quand on n’a pas le contexte… parce que la soupe du jour, c’est celle qu’on servait dans le camp de concentration dont parle Primo Levi dans Si c’est un homme.
  • Peut-être devrais-je penser aussi penser, comme David Larlet, aux espaces fines insécables, quand je saurai comment les utiliser ?
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    De temps en temps, on se demanderait ce qu’il ferait de cette fausse note ? Mais j’oubliais de préciser, quand même, les règles de traduction. Les slashs n’ont pas été utilisés pour signaler les coupes dans les vidéos, mais le changement de voix. Les tirets demi-cadratin encadrent la voix d’arrière-plan qui entrecoupe la voix principale. Mais trop similaires aux tirets cadratin pleins, coupes franches de l’hache glaciaire ? mieux vaudrait des chevrons ? Et l’italique marque la présence d’une voix imaginaire au sein de celle des intervenants. Voilà. Donc rien, fini, après retour chez Régine, François, Pierre, Malt et Kenneth maintenant, parce que chez Paul et Jacques c’est pas toujours à la page, casque bien enfoncé sur la tête, l’hache en main. Et rien. Et même rien de rien. C’est que le temps, c’est un drôle d’animal. Parfois, il fait beau. Si beau que plus rien tombe du ciel, même pas la lumière. Plus rien. Fini.
    De temps en temps, disons-le tout de suite pour s’en débarrasser, du rien, il y en a en beaucoup. C’est peut-être même ce qui domine dans le paysage. Peut-être aussi sur les visages ? C’est pas l’auteur inconnu de l’Éloge de rien qui dirait pas le contraire. — Et parfois c’est si noir le ciel, avec un vent pas possible, ça tombe sans crier gare. Ça lui est arrivé il y a quelque temps. C’était avec des images et des mots dedans. Il y avait même une voix qui les disait. Et en les disant, c’était comme pour s’en débarrasser. Comme pour les oublier. Une voix glacée, toute en crevasse. Les mots butaient sur la musique des images. Les images contenaient la transparence dure des mots. Une voix qui se laissait glisser dans son labyrinthe glaciaire. Elle y est encore. Dieu seul sait comment elle lui est tombée dessus d’un coup. Ce fut comme si l’hache lui fendait le casque, et pas que comme. Il paraît qu’il aurait jeté dans un carnet en grosse toile. Sans fausse note mais avec beaucoup de bruit pour rien.
    … ce commentaire qui n’en est pas vraiment un, en désordre, inachevé et bien trop long (inadapté peut-être aussi, et alors pardon, mais c’est que ça travaille ici aussi) : quand on regarde la vidéo et qu’on en ressort au bord des larmes — en deux minutes, et il s’est passé quoi ? — quand on se dit qu’on s’est trompé, qu’on aurait pas dû, que ce n’était pas pour moi/toi — mais que si, que si en fait — si, c’était pour moi/toi — parce qu’elle ne l’aurait pas fait sinon, elle ne l’aurait pas fait M — et qu’est-ce qu’elle a fait ? qu’est-ce qu’elle fait là, M ? — elle dit comme Rousseau, entendant les hommes et les femmes (et enfants) du peuple, que « le premier mot ne fut pas chez eux “aimez-moi”, mais “aidez-moi” » — c’est idiot de penser à ça, bien sûr, mais c’est ce qui me/te vient, comme premier bouclier face au désarroi — parce qu’il faut s’en protéger, parce qu’il faut se défendre, parce qu’il faut le combattre — et c’est ça qu’elle fait, M — les larmes aux yeux dans les images, plein les mains, plein les mots sur le clavier, plein la voix dans le micro — c’est ça et elle est pas toute seule, elle le fait pas toute seule — elle s’adresse au peuple, bannière LittéraTube — elle le dit avec ce qu’elle sait faire de mieux, avec son métier, le mot et l’image, la vidéo et la voix, du montage — pour démonter son désarroi — avec un peu de chance, c’est retrouver son arroi, réunir son équipage, son peuple — le préparer au combat, le mettre en lignes — ne fût-ce qu’une poignée d’hommes, mais qui savent aussi ce que c’est, une tête en bois flotté dans la « cascade, dans le couloir aux larmes » — et pardon, pardon de jouer avec les mots comme ça, la citation — la convocation de ce vieux mot, arroi — pardon d’être allé le chercher dans les dicos, ce vieux mot, et d’utiliser l’imaginaire qu’il implique, mais c’est une autre façon de se protéger, à défaut de comprendre — une autre armure — d’abord ce qui passe par la tête, sous le coup de l’émotion, un peu sonné (aimez-moi… aidez-moi) — et on reprend ses esprits, du moins on le croit, avec un examen de conscience au fond des mots — du fond des âges, et il ne reste presque plus rien, sinon le grand arroi — et on n’y comprend rien de plus — et on n’aura rien changé au désarroi roi — mais on se sera débattu avec — avec M, en son et lumière — avec de soi, parce qu’on sait ce que c’est, parce qu’on l’a vécu, parce qu’on le revivra — on se sera débattu avec ça, encore une fois, bien que par procuration — parce que cette fois c’est M qui est au front — c’est elle qui défend l’équipe, derrière ses images et ses mots mêlés — en bon ordre — qui défend ce peuple dans l’ombre de la bannière, hommes et femmes (et enfants) qu’elle ne connaît peut-être pas mais qui se reconnaissent, eux, dans ce que M donne à voir — dans ce que M lui donne à lire — dans ce que M lui donne à entendre — le courage des larmes, en forme de trémolos — et alors moi/toi, on se défend aussi, on la défend aussi, à l’arrière— on défend son combat, qu’elle mène avec ce qu’elle sait faire de mieux — on veut l’aider parce qu’on aime ce qu’elle fait — comme on peut, avec ce qu’on pense savoir faire de mieux, même si on ne sait pas trop faire, mais on essaie — mais on ne peut pas parce qu’elle m’/t’en protège — parce qu’elle est en première ligne ! — et alors quoi ? — quoi du désarroi ? — rien — rien parce qu’on ne peut rien y faire — rien sauf se débattre avec le corps du désarroi qu’elle me/te donne à voir, lire, entendre — avec ce corps qui se dessine sur le bouclier qu’elle me/te tend — corps vibrant en lien avec le mien/tien — je veux dire, quelque chose comme : ce corps à travers moi/toi en lien avec ceux des autres, qu’on a aimés et qu’on n’a pas pu, pas su, aider — et d’abord il n’y avait rien à y faire — ceux qui ne sont plus là, et qui manquent — et qui sont encore là mais sous une autre forme — celle de l’invisible — celle de l’indicible — celle du désarroi — celle d’il ne reste rien — des corps, des vies pour rien — rien ? — rien — ou presque : c’est le combat — les larmes, les trémolos : c’est déjà ça — et c’est énorme, et c’est trop ! — et dans ce mot, désarroi, quand au fin fond, le radical, le mot nu en quelque sorte, désarroyé, on trouve, même flottants, les sens de ressources, d’aide — quand on l’hallucine, le mot, parce que le premier verbe français, disparu, areer, est une anagramme d’aérer — et que c’est là le combat de M : aérer — c’est ça qu’elle me/te donne : de l’air — des larmes peut-être, mais de l’air surtout — de l’air dans le bloc dur du réel quand on s’y cogne — de l’air en grand arroi de rage, de prière, de couloirs de vie, langue de Babel, tours devenues phares, lumière sur nos petits gestes, hommes singes et hommes de peu, et de rien, et du silence assourdissant, et le chien et la porte ouverte, et…
    De temps en temps, ça c’est rien. C’est rien parce que c’est rare. Parce que ça arrive jamais en fait. D’ailleurs c’est à se demander si c’est jamais arrivé ça, s’il a pas rêvé son carnet web ? S’il l’a pas entendue cette voix, comme Jeanne d’Arc ? Non, c’est pas comme ça que ça se passe. Pas que comme. Il faudrait les images et les mots dedans. La vidéo à l’origine. Ce qu’il a vu, entendu. Lu. Avant. La page-écran. Les mots-images. En mouvement. Les mots dans les images. Qui roulent. Emportés. Petits cailloux, particuliers, d’un filet d’eau dans la crevasse. Vide. Gorge sèche. Voix raide. La page-écran sur la Toile. La voix fluette sur le gros webwebweb. La voix transcrite, les images et les mots dedans. La page, l’écran qui aboie. Le blog. La page qui en vaut des milliers d’autres si on la traduit, si on la code. Si on l’hache fin, menu. Fluette. Mille et une pages pour mille et un mille-et-uns mots. Les images dedans. Traduites. Toutes en crevasses. Tout ce qu’on a vu, entendu. Le web log. Détoilé, détramé. La page-écran qui aboie, toute crevassée. Toute caillassée, hachée. Et ça roule dedans. Petits cailloux, petits grains. Particules vides. Ça défile. Blog, blog, blog. Mille et une pages. Mille et un mille-et-uns mots. Les images dedans. Déboguées. Vides, invisibles. Lisibles. Toutes en mots codés. Hachées fin. Illisibles. Hachées menu menu. En mots fluets. Secs. Raides. Menus, dans une langue inconnue. Comme en fausse note. Un bug.

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    Genre comme ça, une ligne. Une seule, sur les mille et une des mille et un mille-et-uns mots sans images. En fausse note, et pas comme. Et c’est pas ça, en même temps. C’est pas ça, même si en même temps tout est là. Y a que ça de toute façon. Il reste plus que ça. Y a rien d’autre. Rien. C’est fini.
    De temps en temps, c’est pas lui qui disait que c’est quand tout est fini qu’on peut enfin commencer ? Et il parlait alors de l’horizon cosmique. Non, c’est pas ça. C’est pas ces mots, pas cette image. Il parlait de fossile. Un truc dont Ptolémée aurait eu l’intuition, mais il aurait pas eu le temps de l’explorer. Trop occupé à raconter les histoires de son temps avec le ciel, les étoiles, la nuit. Quand on y pense. Il avait pas un grain Ptolémée ? Mais aujourd’hui encore, elles rayonnent ses vieilles histoires oubliées. Et c’est ça justement, c’est de rayonnement qu’il parlait. De rayonnement fossile, voilà. Comme le rayonnement fossile. Un jour, il y en a qui l’a reçu en plein sur le casque. Il observait l’horizon cosmique, il a pas vu venir le fossile. Normal, c’était ni des mots ni des images. Plutôt une sorte de voix, ou un bruit qu’il a failli prendre pour rien. Et quand elle est tombée, cette voix, ça lui a fendu le casque. Normal, la boule était pas bien ronde. Ou si elle l’était c’était façon quadrature du cercle. Une boule carrée quoi. Bien vide, bien creuse quand même, mais carrée. Bref ! avec ça on venait de trouver le trou des origines de l’univers que Ptolémée avait pas eu le temps de chercher. Et on a compris qu’on avait des milliards d’années de retard, et autant dire une éternité à notre échelle de particules même pas élémentaires. Tout était joué, tout était fini depuis des lustres et des lustres, et ça faisait pourtant que commencer. Et ça continue, et il va falloir une seconde éternité pour voir comment ça se joue en ce moment, ce rayonnement, au fin fond de l’univers qui, si ça se trouve, en a pas, de fond. Pas comme les tiroirs du bureau, de la chambre, du logis. Ou alors, ou alors comme des tiroirs sans fond. Des tiroirs sans fin où y a plus rien. Et alors tout est fini.

    De temps en temps, ce serait fini, et donc tout commencerait. Même dans le temps de préparation, le temps de se chauffer, avant de commencer, tout serait déjà joué. Tout fossilisé. Tout glace, tout crevasse, et on choisirait pas entre le nom et le verbe. C’est là qu’on chauffe le plus. La montagne de mots dont on accouche, toute pathétique qu’elle semble, à l’échelle d’où elle tombe elle serait pas aussi du genre quantique ? Comme les futurs ordinateurs, qui écriront peut-être sans que j’aie besoin de taper tant ils seront télépathétiques, quand un vaudra zéro ? plus fort que les nombres imaginaires ? Quand tout et rien ne se départiront plus ? plus fort que la métonymie ? quand l’image correspondra vraiment au mot et inversement ? plus fort que la métaphore et le PiP ? Que même sans fin, les tiroirs de la maison ou de l’appartement resteront des tiroirs, mais des tiroirs en mode stéréo, spéléo, avec caverne de résonance, vide, et sans fond bien sûr comme chez Platon. Enfin ça je sais pas, c’est juste une idée, ou la magie des quantas. Bref ! qu’il ira aussi chercher des chiffres dedans. Des vieux chiffres, qui sont des vieux objets, qui sont des souvenirs, qui sont des paysages et des visages. Plus réels que les faits passés, qui seront actualisés. De plus en plus avec le temps. Des mots comme des images, et pas que comme. En fusion, débordant de la caldeira, virevoltant autour du gouffre comme de la neige. Autour de tous les tiroirs, du nord au sud, en passant par toutes les directions de la rose des vents et des riens. Bureau dématérialisé, toujours bien campé sur ses pieds et ses mains sur le clavier bien tempéré, quand le ciel est chargé. Il pleuvra des chiffres, pas impersonnels du tout. Des chiffres comme ça, pour rien. Et ça voudra tout dire. Tout, en quelques mots, pour quelques images. Des faits très actuels tirés du passé. Des visages, des paysages, des vieux souvenirs aspirés par de vieux objets. Quand la lumière fond dans un trou noir. Quand les chiffres c’est 1 et 0. 1 pour 0. Un = zéro valant 1 égale 0. Match nul, temps mort. — Des chiffres. De un à… l’éternité. Mais il ira pas jusque-là. Une poignée d’abord. Quelques grains. Bien ronds et bien vides. Juste quelques grains de poussière, juste quelques particules jetées sur une page blanche du carnet du tiroir central, de midi. Comme ça, en alea jacta est — et ave César. Et les particules rouleront. Elles rouleront sur ses yeux, qui rouleront sur la page. Ça fera des billes bien rondes, bien creuses. Des crevasses. Il aura l’air gelé. Il avait qu’à garder son casque. Et les billes rouleront, s’entrechoqueront. Ça fera des étincelles. Ça grésillera, ça crépitera, ça sentira le chaud. Et ça pétera un bon coup, à grands coups d’hache sur le casque. Et alors plus rien. Fini.

    Et de temps en temps, c’est là que ça se jouera enfin. En fin, le plus pathétique, le plus stérile. Magmatique. Tous ces chocs d’un chiffre à l’autre, eux en marche ordonnée, cap au soleil, et les mots et les images qu’ils valent sans souci ni d’ordre ni de désordre, ou alors un ordre gratuit, rose emportée par les vents, tous ces chocs ça rappellerait, pourquoi pas, l’image et les mots pour la transcrire en valant bien d’autres, mais c’est celle-ci qui s’actualise, celle-ci qui se réalise, celle-ci qui s’idéalise, celle-ci qui se vampirise, celle-ci qui se martyrise maintenant, et adieu Régine, François, Pierre, Paul, Jacques et Cie, thank you so much, alea jacta est, ça rappellerait le vieux Nèg’. Ave. — Le Nèg’ dans l’eau. Le Nèg’ et les caillasses. C’était l’été. C’était l’été en grand. Une éternité. Sous les arbres. Des arbres élancés, frémissants. Des peupliers. Le feuillage tout en long. Tout en ligne. Au bord de l’eau. La rivière. Ce qu’il en reste. C’est l’été sec. Au bord de l’eau sur un pont de pierre. Une grosse pierre. Énorme. Un bloc. Raide. Deux même. Deux blocs fendus, un bout cassé. Et de la mousse. De la mousse, des lichens. Partout. Sur les pierres fendues, les peupliers frémissants. Et les cailloux dans l’eau. À fleur d’eau. De gros cailloux dans l’eau. Partout dans l’eau. Au fond de la rivière. Pas profonde. Ça fait un guet. On peut marcher sur les cailloux. On saute même. On saute dans l’eau. On patauge, on s’éclabousse. Ça rafraîchit. Et le Nèg’ qui aboie. Le Nèg’ aux aguets. Il aboie. Il remue la queue. Il attend. Il attend que ça. Que ça saute. De sauter. Dans l’eau. De sauter sur le caillou. Le gros caillou. Le caillou qu’on vient de jeter. Loin. De temps en temps. Le plus possible. Loin. Jusque-là d’où elle arrive, l’eau. Jusqu’au lit plus étroit. Le lit ensablé. Vaseux. Le filet d’eau. C’est l’été. Jusque vers là, le caillou. Le caillou qu’il va chercher, le Nèg’. Le Nèg’ qui patauge. Qui éclabousse. Il va chercher et il rapporte. Il rapporte le gros caillou, le Nèg’. Il le rapporte dans sa gueule. Il le tire avec ses crocs. Et c’est lourd. Et ça résiste. Et il tire. Il tire avec ses pattes. À coups secs, il tire. Raide sur ses pattes. Il tire et il rapporte. Il rapporte le gros caillou. Il rapporte et c’est bien. Le Nèg’. Il rapporte et il sort de l’eau, le caillou. Il le sort. Il le tire. Il le remonte. De temps en temps. Il le tire. À grands coups secs. Avec ses crocs. Dans la gueule. Sur la berge. Au pied du pont. Au pied de la pierre. Fendue. Sur l’herbe. Et il aboie le Nèg’. Il aboie après le caillou. Il aboie. Il remue la queue. Raide sur ses pattes. Et c’est bien le Nèg’. C’est bien. Il remue la queue. Et il détale. Il court. Il saute dans l’eau. Il patauge, il éclabousse, il saute. Il va. Il a vu. Il a vu le nouveau caillou. L’autre gros caillou. Il a vu, il y va. Le Nèg’. Là où l’eau rentre. Le sable, la vase. Le filet. Où l’été rentre. Là où se trouve le gros caillou. L’autre. Le nouveau. Plus gros. Moins de prise. Et il le prend. Le Nèg’ il le prend. Le caillou. Il le tire. Avec ses pattes. Il le tire à coups secs. Il le lâche. Il le retire. Avec ses crocs. Il tire, le Nèg’. Et ça résiste. Et ça lâche. Et il aboie. Il aboie le Nèg’. Il pime. Il aboie. Et il tire. Il tire le gros caillou. Sur ses pattes raides. Il tire. De toute sa gueule. Et c’est lourd. Ça résiste, le caillou dans l’eau. Trop gros. De temps en temps. Ça tire. Ça tire les pattes. Ça tire la gueule. Et c’est bien. C’est bien le Nèg’. Vas-y. Encore, vas-y. Tire. Tire. Vas-y. Encore. Sur les pattes. Sur la gueule. Sur les crocs. Raide. Raide qu’il tire, le Nèg’. Raide, qu’il sort. Raide qu’il remonte, le caillou trop gros. La queue droite. Sur la berge. Au pied de la pierre. Le pont fendu. Dans la boue. Et il aboie. Il aboie, le Nèg’. Il aboie après le gros caillou. Le numéro six. Ou le sept. Il remue la queue. Il aboie, le Nèg’. Aux aguets. Raide sur ses pattes. Il aboie sur le six. Il aboie sur le sept. Et la huit, plus petite. Il la remonte plus haut. Plus haut dans l’herbe. Et il aboie. Il aboie raide. Il aboie sec. La queue dans tous les sens. Aux aguets. Et détale aussi sec. Il a vu. Il a vu le caillou sauter. Il a vu le caillou plonger. Il l’a vu éclabousser. Il l’a entendu claquer, caillasser. Péter. Au fond de l’eau. Près du filet d’eau. Le filet d’été. Ensablé. Envasé. De temps en temps. L’éternité. Le gros caillou. Qui claque. Ça caillasse. Ça pète. Ça éclabousse. Et vas-y. Et c’est bien. Vas-y. Tire, tire. Résiste. Tire. Le gros caillou. Le gros neuf. Tire sec. Tire raide. Sur les pattes. Les crocs. La gueule. Le gros neuf qui résiste. Qui tire sur la gueule. Sur les pattes. Comme le gros dix. Encore plus gros. Plus gros sur les pattes. Sur la gueule. Que ça lâche. Et relâche. Au fond de l’eau. Au bord du filet. Eu pied de l’été. L’éternité. Gros gros caillou. Grosse gueule. Que ça résiste. Que ça tire. Que ça aboie. Aboie, aboie. Queue raide. Pime pas. Tire. Vas-y. Tires-y. Tires-y sur la gueule. Au gros caillou. Avec les crocs. Gros gros crocs. Neuf, dix, onze. Sur les pattes. Sur la queue. Tire. C’est bien, le Nèg’. C’est bien, le Nèg’. Tires-y. Raide, les pattes. Raide le caillou. Gros gros. Tires-y, les pattes. Bien. Tires-y bien. La gueule, les crocs. La queue raide. Dix, onze, douze. Et il aboie. Il aboie, aboie. Le Nèg’. Aux aguets. Il aboie. La queue vole. Ça résiste. Il aboie quand ça lâche. Il aboie quand ça coule. Quand ça bloque. Quand ça coince. Quand ça grince, les crocs. Quand ça racle, la gueule. La grosse gueule. De temps en temps. Quand ça pime. Pime pas. Pime pas, tire. Tires-y, le caillou. Tires-y sur le coin. Tires-y sec, le sable. Tires-y la vase, le filet. Raide. L’été, tires-y raide. À grands coups secs, l’éternité. Les crocs. La queue folle. Jusque sur la berge. Jusque dans l’herbe. La boue. Tire raide. Sur les pattes. Sur la gueule. Sur le pont de pierre. Sur la pierre fendue. Cassée. Et de treize. Et aux aguets. Vas-y. Aux aguets, le Nèg’. Vas-y, aboie. Et aboie. Vas-y aux aguets. Aboie, aboie. Vas-y et détale. Sec. Sec et raide. Sur les pattes. Sec et raide. Sur la gueule. Sur les crocs raides. La gueule raide. Détale. Détale et court, saute. La queue valdingue. Éclabousse. L’eau. Le caillou. Au fond. Le sable. Saute sec. Au fond de l’eau. La caillasse. Sur le pont. La pierre fendue. Raide. Le caillou cassé. Le gros dernier. Le gros filet. Envasé. Filet d’été. Sec et raide. Sur les pattes. Sur la grosse gueule, l’été. La queue folledingue. L’éternité. Raide et gros, le Nèg’. Raide et sec. Langue pendante. De temps en temps.

    Will
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    33 | La plainte des sans-texte


    C’est la nuit, c’est pendant la nuit, l’heure des sans textes, ceux qui tentent d’apparaître à celui qui dort, ceux qui veulent mâcher du texte frappent,
    Ils sont en demande, donne-nous du texte, fais-nous apparaître, fais-nous vivre, ouvre les vannes, regarde-moi, regarde-nous, regarde mon sac prêt, à moitié ficelé, ce sac trop lourd que je porte pour toi, c’est du texte à mâcher pour toi, prends-le, toute ma vie rêve de s’échapper de toi, ce texte c’est une histoire entre toi et toi, c’est pas moi qui t’empêche, je veux vivre avec les mots que tu me refuses, tu ne me donnes pas vie, je cogne en toi, je frappe. Donne, donne ailleurs ce que tu protèges de moi qui ne veut pas de ta protection. Fille sans texte, pas née mais au bord de l’être, fais-moi naître, donne-moi du texte, tu sais que je veux faire passer ce que tu me refuses, pourquoi tu ne me laisses pas vivre, je ne veux plus être une fille sans texte, regarde en nous les révoltés aux mots absents, les sans culottes, les sans vie, je t’entends nous broyer à l’intérieur de ton maudit esprit, où sommes nous cachés en toi nous les sans texte, dans quelle part de toi résidons nous, je sais que tu tentes d’explorer nos vies empêchées, entends-nous gronder derrière les barreaux de ta protection, que protèges tu tellement qui ne nous laisse pas apparaître, nous frappons, nous cognons, quelle part de toi nous empêche d’être, nous voulons te démettre de tes droits à nous empêcher, où vivons nous les sans texte ? Dis-nous ce qui t’empêche de nous donner vie, nous sommes mille derrière tes murs, derrière ta protection, c’est quoi cette matière bloquante qui ne nous laisse pas vivre, empêchés, sans texte, empêchés d’exploser, nous les sans texte en rétention permanente. Au bord de tes lèvres nos mots sont là que tu ne laisses pas jaillir, pire que du sans texte, tu vis désormais sans mots, nos sans texte t’empêchent de dire, que deviens tu, masse inerte, tu es sans vie, un refusant, nous sommes ta matière première, tu te nourris de nous, incapable de restitution tu deviens le glouton béat et infantile des textes des autres, de ceux qui ont su faire naitre leurs mots, dévorateur insatiable de leurs écrits, tu rotes et pètes aux étoiles leurs mots qui te seront à jamais refusés.

    Julotte Roche
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    34 | La patte de poulet


    À la suite de l’expulsion brutale de gitans du camp à la sortie de la ville on a trouvé un sac en toile dont le contenu a révélé des carnets des objets étranges. Dans le ciel on a cru voir s’envoler une patte de poulet ! Le sac appartient à cet homme grand et maigre. L’homme a récupéré son sac au commissariat il vérifie que tout est là. Rassuré sur le contenu il va s’asseoir sur le banc occupé par un homme au chapeau noir en train d’écrire sur un carnet bleu. Il lui dit sans préambule — je vais vous parler — peut-être le croit-il écrivain ! Il déballe son sac ouvre ses carnets ouvre une boîte en fer blanc où git une patte de poulet séchée rapproche ses notes du regard de son interlocuteur médusé montre des dessins de figures géométriques accompagnés de signes incompréhensibles gravés sur une pierre des horoscopes des pierres semi-précieuses des calendriers ésotériques un masque laid asymétrique et portant une barbe. Et il dit — moi mon livre c’est tout ça —. Il lui dit de l’accompagner derrière le platane pour lui révéler les taches qu’il a sur le corps il dit — je suis un homme taché je porte les marques sur l’épaule d’une blessure subie par mon père peu de temps avant ma procréation signe d’une sensibilité psychique rare— Il l’écoute incrédule mais dans l’incapacité de détacher son regard du sien. Le gitan poursuit — avec tout ce qui est là mes origines et mon témoignage un livre pourrait être écrit pourtant je ne peux le faire moi-même et ne demanderai à personne de le faire il est sûrement préférable que les choses en restent là bien des secrets sont à préserver tel que la révélation de la présence de chamans parmi nous.— Pour comprendre cet univers sois attentif aux signes qui t’entourent, je pourrai te guider si tu veux — commence par calculer tout ce que tu as fait cette semaine en choses futiles tu verras combien ces temps morts sont chronophages remplace-les par des temps de vie. Collecte tes observations tes expérimentations et peut-être alors toi un jour feras quelque chose de tout ce que contient ce sac. Un livre composé de signes de bribes de textes lisibles d’autres illisibles d’horoscopes complexes d’images de pattes de poulet — et tout y devrait être lié. Mais si tu veux mon avis ce livre si tu le conçois de façon traditionnelle linéaire tu n’arriveras pas à traduire l’esprit gitan et tu courras le risque que tes propos soient incompris ou dénaturés ou indument exploités invite seulement les gens et toi-même à regarder autour de vous à devenir humain devant un humain animal devant un animal arbre devant un arbre feuille devant une feuille goutte d’eau devant une goutte d’eau et alors tu écriras différemment sans texte linéaire et en restituant les sons les senteurs et les images et en traçant les signes peut-être avec une patte de poulet !

    Huguette Albernhe
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    35 | La langue des signes/Provisoirement


    Ça commence par les signes. Dans la langue des signes. Photos, notes, images, cartes, sensations, goûts, textures, lectures, mots, visages, envies, articles, livres, cornés, soulignés, perdus, retrouvés, offerts, amies, amis, copines, copains, inconnues, inconnus, humains, animaux, plantes, cailloux, eaux, nuages, nuées, brouillards, brumes, arbres, bois, branches, brindilles, musiques, chansons, paroles, couleurs, blessures, sang, sueur, disparition, perte, récits, chaleurs, commentaires, posts, billets, humeurs, bruits, sons, craquements, caquètements, pépiements, plumes, bruissements, envies, soupirs, plaisirs, coups, chocs, larmes, chagrins, décès, regrets, remords, fleurs, plantes, feuilles, racines, séchées, racornies, pliées, écrasées, plantées, déterrées, trouvées, cherchées, bichonnées, choses, trucs, machins, bidules, vues, ressenties, craintes, terreur, horreur, honneur, bonheur, candeur, fichiers, tickets, cahiers, carnets, papiers, déchirés, pliés, froissés, chiffonnés, découpés, rangés, classés, triés, perdus, retrouvés, idées, compostées, infusées, triturées, retournées, filtrées, jetées, retrouvées, rejetées, considérées, déconsidérées, reconsidérées, discutées, rejetées, gardées, sélectionnées, perdues, détestées, aimées, adorées, adulées, choisies, oubliées, retrouvées, remodelées, écrites, effacées, réécrites, réécrites, réécrites, réécrites, réécrites, réécrites, réécrites, réécrites, réécrites, réécrites, réécrites, réécrites, réécrites, réécrites, réécrites, réécrites, réécrites

    Puis jetées. Ou gardées. Provisoirement.

    Juliette Derimay
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    36 | Désœuvrement


    Biographie d’un écrivain qui sort du néant. Il publie une suite de romans sur les mondes doubles. Ses livres sont publiés pendant des années avec une régularité obsédante et pourtant cette série n’a pas de fin. On apprend qu’il a un frère dans la politique. Un autre dans la religion. Un autre dans la drogue. Un autre dans la science. Une famille dans chaque pays. Des entrepreneurs. Des balayeurs. Des agriculteurs. Aucune de ces personnes en fin de compte n’existe, sinon dans cette oeuvre, qui elle-même n’existe que dans le monde inventé de son propre livre.

    Fabriquer une machine qui lit Twitter et construit un discours. La machine a des contraintes statiques : de lieu, de temps, de personnages (suivis sur les réseaux sociaux). En revanche, liberté sur la thématique qui se construit de manière statistique au fur et à mesure de l’accumulation de la lecture des propos diffusés. On pourrait ainsi produire un roman par jour, ciblé pour un public défini.

    Encoder et décoder des oeuvres d’art selon les règles d’encryption asymétriques. Un livre sera encrypté par une clé publique qui rendra son contenu illisible pour tout le monde sauf celui à qui lui est destinée et qui pourra lire l’oeuvre avec sa clé personnelle de décryption. Chaque oeuvre ainsi sera également illisible pour tous mais aura un sens unique pour celui qui le demandera. La clé de décryption n’est cependant pas fournie. Celui à qui elle est destinée n’y a pas accès, le plus souvent il ne connaît même pas son existence. Des entreprises fleurissent pour forger des clés privées capables de décrypter les oeuvres d’art. Ainsi l’industrie, moyennant une modique somme, permet à n’importe qui d’être lui-même.

    Inverser dans les biographies des auteurs des livres, systématiquement, les fratries. Inverser le pays, les époques, les langues. Toute information biographique juste peut être susceptible de poursuites judiciaires.

    Toute personne qui n’aura pas écrit se verra attribuer la paternité d’un texte. Les auteurs qui eux ont produit des textes entreront dans l’histoire comme des hommes politiques. Les hommes politiques eux seront connus comme des douaniers. Etc. Par décrêt cause et effet seront inversés.
    Toute personne qui aura écrit un texte sera systématiquement, et sans autre forme de procès, oubliée. Il lui en coûtera une amede forfaitaire de 135 euro - comme un stationnement interdit.

    Pour préparer sa mort, chacun pourra désigner une personne chargée de gérer toutes ses données personnelles accumulées par les entreprises sur internet. Chacun pourra également désigner un cabinet de notaire associé à une entreprise spécialisée comme légataires universelles. La partie notariale s’occupera des inévitables démarches administratives tandis que l’entreprise aura pour tâche d’écrire de manière posthume votre auto-biographie, à partir des données de votre smartphone, de vos navigations sur internet et de tout ce que les notaires auront pu récupérer.

    Dans la lignée des langages informatiques qui se lisent comme des romans, créer un décompilateur qui lit tous les romans et les transforme en suite d’actions et d’expériences à vivre.

    Créer un programme informatique qui chaque jour lit le journal et par traitement des données - deep learning, apprentissage basé sur le contenu de la Bibliothèque Nationale - par réduction puis expansion du contenu du journal, le transforme en une pièce de théatre d’un auteur du répertoire : Molière, Racine, Feydeau... Cette pièce sera diffusée chaque jour après les informations de 20h. Le texte sera lu par les voix utilisées dans les GPS. Les images seront fournies par des extraits de caméra de surveillance.

    Gabriel Kastenbaum
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    37 | Cet autre qui m’habite et qui est moi


    Je crois que le somnambulisme est un art. Je suis somnambule. Je le sais parce que je laisse des traces de mes aventures nocturnes dans la maison. De deux sortes : comestibles et graphiques. Je m’en tiendrai aux graphismes car ils qui m’obsèdent. Apparemment, durant cet état qui n’est ni vigile ni sommeil, mais un entre-deux piétinant, j’écris. Au matin, certains matins pour être plus précis, je retrouve le flagrant délit de mes actes sur des petits bouts de papier (jamais une feuille entière), sur le gris poussiéreux des meubles, sur les murs. Et aussi dans des endroits insolites – la partie arrière d’une armoire, dans des livres que je n’ai jamais lus ; j’ai retrouvé un jour un de ces papiers dans une mie de pain, dans le tube de l’aspirateur. On dirait que ce moi-même s’amuse à un quelconque jeu d’enfant avec tous ses petits secrets. Je m’empresse de les lire aussitôt que je les déniche, avide de savoir qui est cet autre qui est à la fois moi et qui, pourtant, s’échappe de moi d’une façon si agaçante. Apparemment cet être étrange ne connaît rien à la grammaire, ou alors fait semblant de l’ignorer, juste pour me narguer. Viens donc voir si tu comprends ça, espèce d’imbécile, semble-t-il me dire à travers les griffonnages incongruents qu’il me délivre en somnolant. Je suis bien obligé de reconnaître que je ne saisis rien de ce que ce facteur bizarre veut me délivrer. Parfois, je retrouve le même mot répété dans toute la maison. Hier, c’était justement le mot « hier » qu’il m’a remis. Il y avait « hier » écrit partout : en petit, en grand, au feutre jaune, noir, un « hier » fait de punaises sur mon bureau. L’écriture n’est jamais la même et je n’en reconnais aucune comme étant la mienne. L’autre jour, il m’a laissé des « s » biscornus et aussi un « A » énorme sur le mur du salon, fait d’arabesques et de petits points minuscules sur le parcours horizontal de cette lettre. Le message du jour suivant m’a mis la puce à l´oreille. C’était le texte le plus complet qu’il ne m’ait jamais transmis : LIVRES BULLES PETITS POINTS BULLES BULLES POINTS NON MODE. Est-ce que les petits points écrits cette nuit-là avaient quelque chose à voir avec les petits points dessinés la veille ? Y avait-il un cheminement de la pensée au fil des nuits ? Un recoin maladroit du cerveau voulant à tout prix s’exprimer, s’évader ? Ou était-ce écrit au hasard, sans intention ? Ah, l’intention ! Quelle chose affreuse ! On en voit partout et jamais au bon endroit. Mais, pour en revenir aux graphismes, il va sans dire que je les collectionne, les classe, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Essaie d’y voir des rapports, un ordre. Pourraient-ils constituer un parcours poétique de l’univers mental ? « Plaie » et « hérisson » feraient-ils bon ménage ? Une chose parmi tant d’autres m’intrigue : ce « je » écrit des mots que je ne comprends pas, que je n’ai jamais vus de ma vie. J’ai dû consulter le dictionnaire pour savoir ce que voulaient dire « salmonellose » et « herminette ». Comment connaît-il ce que je ne sais pas ? J’en arrive à la conclusion que j’ai en moi des ressources insoupçonnées, des capacités inouïes dont je ne me sers qu’en dormant. Evidemment que cette affaire me tracasse outre-mesure, tant et si bien qu’il y quelques mois j’ai cru avoir une idée absolument géniale que j’ai tout de suite mise en pratique. J’ai installé des caméras un peu partout dans la maison, étant pratiquement certain qu’en observant chacun de mes actes j’en découvrirai peut-être un soupçon de logique, mais surtout que je me découvrirai moi-même et me réconcilierai finalement avec ce que je suis pendant ces absences. Comme je me trompais ! D’abord, j’ai dû attendre toute une semaine avant qu’il n’apparaisse. La possibilité d’être filmé l’aurait-elle plutôt intimidé ? Puis, finalement, une nuit, il a repris ses déambulations, mais… en essayant le plus possible d’éviter les caméras et, quand il ne pouvait pas faire autrement, en leur tournant toujours le dos ! Je viens juste de raturer cette dernière phrase avec un geste d’horreur ! Et pourtant il faut que je la laisse bien en évidence pour éviter de commettre deux fois la même erreur ! Comment se peut-il que j’aie pu écrire ce que je viens d’écrire ? Bien-sûr qu’il sait l’emplacement des caméras, c’est lui et moi qui les avons installées là où elles se trouvent ! Cela dit, ce soin d’éviter d’être filmé me paraît, lui, bien intentionnel. Alors, que veux-je cacher de moi-même ? Pourquoi cette résistance ? Veut-il jouir d’une liberté qu’en état de veille je ne lui accorde pas ? Mais, passons, car un autre fait m’inquiète et me blesse outre-mesure. Depuis l’installation de tout l’attirail filmique, il a cessé d’écrire ! J’ai beau chercher partout, je ne trouve aucun papier. Et bien-sûr les rares moments où il apparaît sur l’écran rien de ce qu’il fait ressemble à de l’écriture. Je ne peux même pas révéler ses actes car moi-même j’en ai honte. Voilà le point où j’en suis. Tant et si bien que, dans un geste de rage, j’ai arraché une à une toutes les caméras de toutes les pièces de la maison. Et cela fait maintenant une semaine que j’attends la découverte d’une nouvelle missive. Pour l’instant, absolument rien ! Non seulement je ne peux plus le voir comme je ne peux plus le lire. Ma vie s’en est retrouvée toute bouleversée. Je tourne en rond toute la journée, je relis tous les anciens écrits dans l’espoir infernal et vain d’y discerner une lueur de ressemblance avec ce que je suis. Mais évidemment je n’y trouve que de la perplexité. Hier, je me suis décidé et j’ai acheté un livre sur le somnambulisme. C’est cependant une lecture très difficile à suivre. Il y presque autant de cas de somnambulisme qu’il y a de somnambules ; j’ai du mal à trouver celui qui me convient. De plus, les explications sont fastidieuses et, me semble-il, pas très conclusives. J’ai fini par m’endormir. Durant mon sommeil, j’ai fait un rêve étrange. Je me trouvais face à face avec un livre gigantesque, pratiquement de ma taille, dont chacune des pages était composée de bulles, de plusieurs tailles et de différentes couleurs. L’effet était à la fois très beau et apaisant. Sur la quatrième de couverture, un texte ! Bien écrit, quoique énigmatique : « Une fois les points éliminés, les bulles sont finalement revenues à la mode ».

    Helena Barroso
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    38 | Sans titre puisque sans texte


    Venez sans texte. Laissez dans vos bibliothèques les mots que vous choisiriez, les tranches de livres qui vous tendraient des extraits appropriés, les lignes qui me rappelleraient à vous, entre lesquelles on me reconnaitrait en hochant la tête, les paragraphes émouvants qui feraient se trahir l’émotion. Les livres que j’ai aimés, moi seule les contiens, moi seule les détiens. Ils ont fait force dans ma vie, ils m’ont suivie et ils m’ont faite, ils ont été nuits blanches et déchirures, ils ont été désirs, révoltes et cris. Nul besoin de les ouvrir aujourd’hui, alors que je m’en vais. Venez seuls, venez nus. Ne vous chargez pas non plus de vos écrits, tout littéraires qu’ils puissent être, attristés et me rendant hommage, louant mon caractère et mon parcours, citant des manifestes pour lesquels je me suis battue, égrenant des dates, des fonctions. Vous y éparpilleriez des notes d’humour, avec trop de délicatesse, sans heurter ni trahir, la franche rigolade risquant d’être, au vu de la circonstance, perçue comme choquante. C’est en musique que je vous attends pour ce dernier round, sans qu’aucun d’entre vous ne traverse la salle, sa feuille froissée à la main. Je pars aux quatre vents, quelques standards populaires en porte-voix. Chacun en lui-même se racontera l’histoire. Les mots battront dans vos tempes. Plus tard, quand vous serez attablés, au bistrot d’à côté et que la solennité aura fait ses valises, dans la bière et les cochonnailles alors, oui, on se retrouvera.

    Élisabeth Saint-Michel
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    39 | inspire expire écrire


    Mouvement d’avvant la vvvoix, mouvvvvement, essaye, tente le calme, seule la respiration, hhhhh, la respiration dans la détente du corps, hhhhh ffffff, hhhhhhhh ffffffff, la respiration, la respiration profonde, prrroffffonddde, hhhhhhhhh c’est pas dans l’inspire, c’est dans l’expire que la voix nait, hhhhhahrhhh, ça peut faire peur, oui peur, hhhhhaaahrrrhhh, oui c’est comme un râle, un son archaïque, dans sa naissance aussitôt la mort, en quelques instants le raccourci de ta venue et disparition au monde, résiste si tu veux, ou pleure, abandonne, abandonne-toi, touche aux soubassements de la vie, hhhahhhhraahhhaa tu prends ou pas, tu apprivoises ou pas, mais si confiance tu renouvelles, tu cherches le moment où la couleur affleure dans le râle, laisse-la disparaître et renaître dans le même souffle, ne pas tenir le son, pas encore, que la voix sorte de tes viscères gonflés, ne crains rien, c’est bien la tienne, c’est bien toi, hhhhhraahhhhhraaahhhh, après et seulement quand tu acceptes tiens le son, gonfle le cœur, le ventre et puis ça passe par la gorge, hhhhhaaaaaaaaaa ça sort, ça emplit, emplira des feuilles et des feuilles de brouillon, ça pourra devenir on s’en fout quoi mais quelle pulsion quel élan, quelle couleur cette voix, tu fais sa connaissance, tu poursuis jusqu’à la note neuve, la note tenue, pas encore les mots, juste le son, la voix, la voyelle, les voyelles de vie, la musique… Pas encore la phrase. Lâche, respire, respire… dors un moment si tu souhaites… même dans le sommeil ta voix existe… aaaaaaaaaaa… c’est la tienne, elle existe, elle persiste parce qu’avant elle affleure… elle affleure quand tu rends, quand tu régurgites, dégueules, c’est dans l’expire, oui dans l’expire cet avant de tout, de toutes les bribes, avant les consonnes, avant l’articulation avec les voyelles, avant le verbe, avant ces mots ces phrases qui feront l’histoire, ton histoire. Respire. Écrire comme on respire.

    Mireille Piris
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    40 | Murmurations


    La littérature se cache aussi dans le ciel. Dans le ciel rose des routes migratoires empruntées chaque année par des centaines et des centaines d’oiseaux. Certains d’entre eux écrivent avec leur corps entier. Murmurations. Danse du soir. Poésie du ciel. En vagues étourdissantes, les étourneaux sansonnets forment des lettres qui deviennent des mots qui deviennent des phrases qui deviennent des histoires qui deviennent des rêves. Si on prend la peine de lire évidemment. Ils ne racontent pas seulement leur quête d’un arbre pour protéger leur sommeil des rapaces. Ils racontent aussi leur rage de vivre, leur monde sans frontières, leur façon de l’habiter et de le rendre beau. Du froissement d’ailes jaillit l’écriture. Les étourneaux sansonnets prennent possession du territoire du ciel comme ils prennent possession des ventres des poètes. En y coordonnant leurs mouvements. Après, les lettres, les mots, les phrases, les histoires, les rêves deviennent des textes (fragments) qui se posent dans les carnets des poètes. Puis, tout s’envole. Les étourneaux et les poètes. Reste quelques traces dans le ciel et dans les carnets. Reste la fulgurance du geste de l’écriture. Tout est à recommencer. Magie incertaine. On ne sait jamais quand les murmurations vont revenir. Quand le texte va jaillir. Magie incertaine mais magie quand même. Les plumes finissent toujours par se remettre à danser. Dans le ciel, dans les ventres, dans les carnets (d’autres fragments). Ensemble, étourneaux poètes et poètes oiseaux guidés par l’absolue nécessité de raconter. Avec ou sans texte. La beauté et l’obscurité. Dans le ciel rose. Un bout de littérature.

    Eléonore Dock
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    41 | En distanciel


    J’insiste auprès de chacun : « Lisez à voix haute ! prenez la parole » « On va se répartir les répliques, moi je joue M. Papillon et vous ? qui s’occupe des barrissements ? oui des barrissements ! » Derrière l’écran tout à coup ça s’esclaffe « Madame on n’est pas des acteurs ! » Mais si, allons, allons ! Ben alors ! Motivons-nous ! Vous comprenez, ça va ? Tout va bien , vous suivez ? On reste concentrés / A toi / A vous /Allez les jeunes / On vole au secours des textes / Qu’est-ce que vous en pensez ?/ tout va bien ? / vous êtes toujours connectés ? / allez on se lance ! / génial, bravo ! poursuivez / oui c’est très intéressant / ah non on ne joue pas aux jeux vidéo en même temps / c’est parfait / vous comprenez vous comprenez vous m’entendez ? vous suivez bien vous êtes d’accord ? on se lance ! / bravo c’est très intéressant / non pas d’intrus on raconte pas d’âneries dans le fil de discussion / tu allumes ton micro ? s’il te plaît j’aimerais bien t’entendre / c’est presque ça/ allons allons on cherche / ben alors vous avez oublié le cours d’hier ? je vais me fâcher nom d’une pipe en bois / tout va bien ? tu as une toute petite voix tu es sûre ? / s’il y a le moindre souci surtout vous me contactez / surtout ne vous laissez pas abattre / comment ? oui je sais que c’est une époque morose / une époque pas drôle / une époque de flemme de flotte / comment ça vous ne sortez pas ? mais moi je vous ordonne d’aller vous balader, ne restez pas enfermés nom de nom / surtout c’est tellement dur / de contraindre son corps c’est enfermer l’esprit dans une boîte à chaussures / quoi si vous vous faites attraper ? ben vous direz que c’est la faute de la prof / mais non c’est pas grave pour l’amende vous n’aurez qu’à me l’envoyer / comment ça tu n’as toujours pas reçu le livre ? ah ben c’est la meilleure comment veux-tu lire sans livre / bon d’accord je le commande et passerai te le déposer dans ta boîte aux lettres / oui voilà / on va s’organiser les loulous / surtout pas question de déprimer hein / bzzzzz vous kr krch krch vous krch krch / Madame on vous entend pas / krch krch bzzz jrch krchh / madame faut redémarrer votre box / voilà voilà ça va mieux ? smiley / smiley / vous avez regardé quoi cette nuit ? / alors maintenant je vais vous raconter une histoire / on ferme le micro on ferme on ferme le micro maintenant on écoute vous n’avez plus qu’à écouter oui la langue c’est du son avant toute chose / c’est en étant tout petit qu’on peut entendre ce qui est grand / oui je vous le lis ce petit texte de Ghérasim Luca et puis vous proposerez votre version j’ai tellement hâte oui vraiment de vous entendre oui de vous entendre / krch krch bzzz jrch jrch

    Françoise Breton
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    Des livres partout, ouverts, cornés, raturés. Des livres au vent, le bruit des pages qui s’apprêtent à tourner- un doigt invisible sous la page qui sait. Pourquoi suis-je certain d’être à la mer ? Elle n’est pas là mais il y a certitude- je ne m’interroge même pas. Il y a des livres suspendus, les pages défilent très vite et je vois soudainement des oiseaux que je ne connais pas. Un corps de goéland, le plumage cendré du héron (sortent-ils du frémissement des pages ?). Juchés sur une falaise, ils me regardent en agitant étrangement leurs rémiges. Le sol est jonché de livres- ils ont la présence des algues échouées. Je marche, le soleil chauffe mon visage. Les livres sont pour la plupart d’un blanc étincelant. Je m’arrête devant un manuscrit fermement ancré dans une méduse. Il y a une note écrite à travers l’ombrelle translucide qui le recouvre. Avant de la déchiffrer je touche du bout des doigts le corps inerte de la méduse. (Je sais que je fais durer le plaisir de lire cette note- je savoure mon attente avec le soleil.) Après quelques instants je saisis ce livre-méduse où il y a écrit : « A publier d’urgence ». La note est collée sur le nom de l’auteur, je ne parviens pas à la décrocher, mes mains s’enfoncent dans la méduse et je ne trouve aucun point d’appui pour la déchirer- tout n’est que liquide. Impossible d’ouvrir le livre : plus je force plus les tentacules se durcissent. Je remarque, malgré ma déception, que la quatrième de couverture est quant à elle intacte, tout le corps de la méduse s’étend seulement sur sa première face. Je commence à lire, la police est agréable, de taille suffisante et n’a pas été endommagée par l’eau salée.

    « Ce livre a été pour moi une horrible épreuve. Comme vous pouvez le constater, la première de couverture et son contenu même ont subi une sorte de cristallisation. En plein milieu du chapitre X, une lumière aveuglante m’a obligé à le refermer- des excroissances translucides ont pris le pouvoir de mon livre. Elles s’étendaient, se ramifiaient, se durcissaient- j’ai eu très peur pour mes mains. Je ne sais vraiment pas ce qui s’est passé ! C’est vrai que je donnais tout ce que j’avais pour ce livre- je passais des journées à y casser mes mines, ce n’était jamais assez bien, jamais assez fort ! Je voulais qu’il porte la trace d’une torsion immense. Vous comprenez... J’avais si peur de ne plus exister ! Malmener le livre, le raturer, le gommer il me semblait que Paul Klee avait réussi lui, toute la contraction de son art avait crée son angelus novus ! Comme un ange atrophié par sa propre grimace ! Et moi pauvre diable voilà ce qui me reste : une quatrième de couverture sur une formation géologique incompréhensible, une sorte de méduse informe sortant d’une roche inventée ! Lecteurs, lectrices mon livre est mort dans son passage...

    Théo Maurin
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    43 | En distanciel


    J’insiste auprès de chacun : « Lisez à voix haute ! prenez la parole » « On va se répartir les répliques, moi je joue M. Papillon et vous ? qui s’occupe des barrissements ? oui des barrissements ! » Derrière l’écran tout à coup ça s’esclaffe « Madame on n’est pas des acteurs ! » Mais si, allons, allons ! Ben alors ! Motivons-nous ! Vous comprenez, ça va ? Tout va bien , vous suivez ? On reste concentrés / A toi / A vous /Allez les jeunes / On vole au secours des textes / Qu’est-ce que vous en pensez ?/ tout va bien ? / vous êtes toujours connectés ? / allez on se lance ! / génial, bravo ! poursuivez / oui c’est très intéressant / ah non on ne joue pas aux jeux vidéo en même temps / c’est parfait / vous comprenez vous comprenez vous m’entendez ? vous suivez bien vous êtes d’accord ? on se lance ! / bravo c’est très intéressant / non pas d’intrus on raconte pas d’âneries dans le fil de discussion / tu allumes ton micro ? s’il te plaît j’aimerais bien t’entendre / c’est presque ça/ allons allons on cherche / ben alors vous avez oublié le cours d’hier ? je vais me fâcher nom d’une pipe en bois / tout va bien ? tu as une toute petite voix tu es sûre ? / s’il y a le moindre souci surtout vous me contactez / surtout ne vous laissez pas abattre / comment ? oui je sais que c’est une époque morose / une époque pas drôle / une époque de flemme de flotte / comment ça vous ne sortez pas ? mais moi je vous ordonne d’aller vous balader, ne restez pas enfermés nom de nom / surtout c’est tellement dur / de contraindre son corps c’est enfermer l’esprit dans une boîte à chaussures / quoi si vous vous faites attraper ? ben vous direz que c’est la faute de la prof / mais non c’est pas grave pour l’amende vous n’aurez qu’à me l’envoyer / comment ça tu n’as toujours pas reçu le livre ? ah ben c’est la meilleure comment veux-tu lire sans livre / bon d’accord je le commande et passerai te le déposer dans ta boîte aux lettres / oui voilà / on va s’organiser les loulous / surtout pas question de déprimer hein / bzzzzz vous kr krch krch vous krch krch / Madame on vous entend pas / krch krch bzzz jrch krchh / madame faut redémarrer votre box / voilà voilà ça va mieux ? smiley / smiley / vous avez regardé quoi cette nuit ? / alors maintenant je vais vous raconter une histoire / on ferme le micro on ferme on ferme le micro maintenant on écoute vous n’avez plus qu’à écouter oui la langue c’est du son avant toute chose / c’est en étant tout petit qu’on peut entendre ce qui est grand / oui je vous le lis ce petit texte de Ghérasim Luca et puis vous proposerez votre version j’ai tellement hâte oui vraiment de vous entendre oui de vous entendre / krch krch bzzz jrch jrch

    Françoise Breton
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    1ère mise en ligne et dernière modification le 18 janvier 2021.
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