« prendre » #8 | voyages & anti-voyages

- le sommaire complet du cycle (propositions & contributions) ;

- la proposition #8 au bout du monde, mais avec son microscope ;

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- les contributions sont insérées par ordre chronologique de réception, on peut aussi commencer par les plus récentes.

1


— J’ai du mal à arranger mon oreiller. — Veux-tu que je t’aide ? — Non, merci. — Les fenêtres sont grandes. — Oh, mes béquilles, mets-les contre le mur. — Et la salle de bain est correcte. — Oui, j’arrive enfin à prendre une douche. — Et tu n’as pas trop mal ? — Je te raconte pas ce que j’ai dégusté, mais ça va mieux. Franchement, cet oreiller me broute, c’est pas possible. Arrange ma couverture, s’il te plaît. — Toutes ces boîtes de biscuit ! Combien en as-tu ? — C’est idiot mais sans ça j’aurais pas tenu. — Et tu fumes trop. — Biscuits plus cigarettes, c’est la bonne recette pour garder la forme. — C’est pas grand, ici, mais ça va. Les couleurs sont banales, mais c’est un beau banal. — J’vais t’dire j’m’en fiche. Comment as-tu fait pour arriver jusqu’ici ? — Le train, puis le tram en ville, puis à pied, c’était un peu long. Mon sac est lourd. — T’as pensé au bus ? — Je sais plus. — Ici c’est loin de tout. Et qu’est-ce qu’on t’a dit à l’accueil ? — Bonjour, nom, prénom, raison de la visite. — Et t’as répondu quoi ? — Comme tout le monde. — Ça te dit d’aller maintenant à la cafétéria ? Je voudrais fumer. — Oui. — Il y a un peu de monde à cette heure, mais pas trop, ça reste correct. — T’ont-ils laissé ton portable ? — Évidemment puisque tu me téléphones. — Ah oui, suis-je bête. — Et tu as vu il y a un parc autour. On ira le voir si tu as le courage. — Si toi tu as le courage. — Oh moi je ne fais rien, que me faire traîner, pas toi. — Oui, tu es lourd, puisque tu es encore vivant. — Il ne faut pas exagérer. Prends-moi un bonnet dans ma valise. Maman m’a amené quelques fringues. Dans le mur, là le placard. — Ah, je n’avais pas remarqué qu’il y avait un placard. — Oui, c’est moderne ici, c’est design, c’est lisse. — J’ai fait tant de chemin pour trouver cette lissitude... — Moi aussi. — Et pourtant c’est pas mal. — C’est vrai mais c’est pas une raison qu’on me prenne pour un idiot et je ne me laisserai pas faire. — Un idiot ? — La valise. — Quoi ? Ah, oui, je vois. — J’appuie sur la sonnette et personne ne vient. C’est arrivé plusieurs fois. Ils se fichent de ma souffrance. Ta lissitude vire au cauchemar la nuit. — Tout le monde a l’air assez seul, ici. On dirait des gens dans une gare sans aucun quai. — C’est l’anti-voyage. Mais ça va mieux : j’arrive à m’asseoir seul. — Et avant, tu n’y arrivais pas ? — Si, pour aller fumer. Mais maintenant j’y arrive quand je veux. Aller, on y va. Soutiens-moi. — Je n’ai pas eu le temps de me reposer. — Oui mais moi je suis ici depuis tant de temps. Tu te reposeras à la cafeteria. Il y a une terrasse, tu verras c’est sympa. Et quand on reviendra tu pourras faire la philosophie du mur lisse. — J’ai l’impression que tu as maigri. — Aide-moi à mettre mes chaussettes. — Tu as les pieds gonflés. — Attention ça pique. Doucement s’il te plaît. — Qu’est-ce que c’est ce pansement aux genoux ? — Les restes de l’opération. Et j’ai encore plein de marques sur le ventre. Je suis bariolé. — Tes mains sont pâles. — Il y a une activité jardin potager ici, mes mains y prendraient des couleurs, mais pour l’instant pour moi ç’est pas possible. Et que faire de mes mains ? Je dessine un peu, je déchire les paquets de biscuits, je tire les draps… ou je les repousse, voilà mes mains. Regarde mon lit, le désordre, voilà ce que mes doigts construisent. — C’est la révolte des plis des draps contre la lissitude des murs ? — Ouais. — Tes ongles sont longs. — Tendance sorcière. — Tu frissonnes. — Arrête. — Ton visage est fatigué, mais reste fort. C’est bien de te retrouver. — Oui, pour moi aussi. Tu peux revenir quand tu veux. Pousse le plateau. Mets-le sur la table. Tu pourras rester chez moi, je te donnerai les clefs. Ne renverse pas l’eau, pose le journal à côté, éteins l’ordi. Chez moi tu t’occuperas d’arroser les plantes, elles doivent en avoir besoin. Passe-moi l’autre chaussette. — Elle s’est échappée. — Mais non elle est sous le plateau : tu as posé le plateau dessus. On aurait pu chercher longtemps. — Je ne peux pas penser à tout. Deux chaussettes c’est beaucoup. — Arrête. Ici il y a 5 étages, 20 ascenseurs, 4 bâtiments, comment fais-tu ? — Je ne sais pas. — Ma petite chambre, c’est comme ça que je m’y retrouve.

Ista Pouss
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2 | Limpopo


Le car est arrêté au milieu de nulle part. Négociations, menaces, bakchichs. On attend. Puisqu’on est arrêté, on prend des notes : trois poteaux, quelques maisons basses, des fils électriques, des canettes vides, des déchets au bord de la route. Aucun être humain, semble-t-il, mis à part ces deux flics. La peinture, jaune, a été refaite, le toit est neuf, il fait beau temps, le ciel est tacheté de nuages blancs, c’est un ciel ordinaire, le même qu’ailleurs, mais la terre est rouge, de ce rouge qu’on appelle ocre, celle des courts de tennis, une terre battue, voilà l’expression consacrée, mais battue par quoi, par qui ? par le vent ? par le soleil ? par les pas des marcheurs qui le matin s’en vont gagner leur vie à la ville ? C’est le cœur de la journée, il n’y a personne, cela ressemblerait, s’il n’y avait pas cette maison neuve, à un désert. On se dit – c’est la note qu’on aurait prise dans le carnet, mais le carnet a disparu – que cette maison neuve, c’est celle d’un de ces deux flics et qu’il doit gagner de quoi la rénover en arrêtant les cars de touristes pour leur soudoyer quelque argent, mais ce n’est pas précisément une région touristique, c’est une terre ocre où presque rien ne pousse, des herbes sèches, de rares arbres qu’on appelle jacaranda, quelques buissons éparpillés. Ce n’est pas un lieu où faire fortune, mais il y a ces trois poteaux qui ne sont pas vraiment des poteaux, ce sont trois bouts de bois plantés dans la terre avec un mètre ou deux entre chacun d’eux et leur ombre qui bouge lentement puis disparaît parfois quand un nuage cache le soleil, mais cela ne dure jamais longtemps, ce sont des terres de lumière, pas des terres d’ombre, que ces terres d’Afrique, autre observation à noter dans le carnet disparu. Ces trois poteaux, ce serait comme une barrière, une interdiction d’aller plus avant, même si rien ne nous empêcherait de passer outre, rien sinon ces deux flics qui causent avec le chauffeur en lui expliquant que pour passer il faut payer, c’est comme ça, il n’y a pas vraiment de raison, le chauffeur petit à petit se résigne, pour nous ce n’est presque rien, ce qu’ils demandent, les deux flics, des clopinettes, mais c’est pour le principe, dit l’un d’entre nous, c’est une autre culture lui répond un autre, de toute façon on n’a pas le choix, il faut repartir, on ne peut pas rester là, il n’y a rien à faire ici, on déjà pris la photo, on en a même pris trois, il n’y a ici qu’un couvert de tôle rouillée posé sur quatre piquets (les trois poteaux, on pourrait aussi dire qu’il s’agit de trois piquets, on peine à trouver le mot exact), une pierre, une piste qui coupe le village en deux, mais c’est à peine un village, ce sont des maisons plantées là, au milieu de nulle part, des maisons avec personne dedans, et cette tôle sur des piquets, on se demande si c’est un arrêt de bus à l’abandon, un reste d’abreuvoir pour les chèvres, quoi d’autre ? Et pourquoi tant de déchets sur le sol ? Il y a une route, certes, mais depuis que le car est arrêté, aucun véhicule n’est passé. Est-ce que c’est le vent ? Est-ce que c’est là depuis toujours ? Est-ce que ce n’est jamais nettoyé ? Ce sont des questions d’Européens. Il fait chaud, c’est pour ça que les gens sont restés à l’intérieur des maisons, ils écartent de temps en temps le rideau pour nous observer. Ils sont noirs, nous sommes blancs, ils préfèrent rester dedans quand il y a des blancs. Ils se méfient des blancs mais nous ne sommes pas de ces blancs-là, nous, il ne faut pas avoir peur, nous ne vous voulons aucun mal. Ils ont peur quand même. Combien de rands pour s’en aller ? Je ne m’en souviens plus, pas plus que je ne me souviens du nom de cet endroit. Il en reste trois photos, on voit sur l’une d’elles un quatrième poteau, des voitures et une sorte de garage peint en bleu sur lequel il est écrit en jaune le mot AVUXENI puis, cachées derrière une sorte de plot de béton les lettres T, E et R et le mot ACADEMY suivi d’un numéro de téléphone, AVUXENI COMPUTER ACADEMY avons-nous trouvé sur le web, cela se trouve dans le Limpopo, on y apprend les rudiments de la bureautique, Word, Excel, PowerPoint, mais ce n’est sans doute pas dans ce garage que cela se passe, il s’agit d’une publicité, ou alors ce sont des bureaux, une antenne locale avec trois ou quatre ordinateurs à disposition pour les gens du coin afin qu’ils ne soient pas coupés du monde, l’Avuxeni Computer Academy a son siège 10 Chroom Street à Tzaneen, c’est à peine plus grand et c’est aussi peint en bleu, mais nous, ce jour-là, arrêtés à cause de deux policiers au milieu de nulle part, nous ignorions tout cela et n’avions en tête que l’idée de repartir au plus vite.

Vincent Francey
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3


un guerrier nu

Dès le seuil c’est comme, pénétrer dans une forge. Il faudra longer le grand mur de l’aéroport pour rejoindre l’esplanade des cars. Mur criblé d’ombres et de lézardes. Il doit être midi. Tu remarques la non couleur du ciel. Les diables font un bruit de crécelle, ils vont dans le ronronnement urbain traversé de klaxons et de voix, de braiements. Tu te hisses dans le car déjà plein que ton porteur te désigne. La première image que tu aperçois par la vitre du car encore immobile, c’est celle d’une publicité pour une pâte dentifrice. Visage de trois quarts, en très gros plan, surmonté d’un turban rose vif. L’email du sourire éclabousse l’image. Aux cahots de piste de l’avenue, il s’échappe du car une fumée âcre. L’air est chargé de particules, comme de la poudre d’os ou de la cendre blanchie. C’est d’abord indistinct, décoloré. Une sourde et fracassante masse humaine brasse les bas côtés. Le trottoir s’est désagrégé, la ville solide tu la devines par de-là les ondulations de tôles des constructions provisoires. Il y a des gens partout, femmes et hommes, debout, assis dans la poussière — l’immobilité sidérante de vieillards posés comme des cailloux au milieu de la foule — sur des ballots, des bidons, des pliants d’étal. Des chiens quelques uns, des vaches, des ânes. Des enfants sont grimpés sur un arbre rabougri orné de lambeaux plastique, d’autres tapent dans un ballon de foot exténué. Le trafic est démultiplié. Certains vont à dos d’âne d’autres en charrettes. Des motocyclettes chargées comme des cargos zigzaguent entre bus et taxis. C’est la course aux slaloms. Des pieds chaussés de méduses translucides pendent des galeries de bus. Flou de visages et de têtes aux coiffures extravagantes. Ce bleu soyeux, ces robes de wax, ces étoles, toute cette bimbeloterie bizarre et bigarrée… ce rouge, ce jaune plastiques, qui s’extraient de la grisaille ocre. Détails instables et colorés dans ce film résolument sépia. C’est sur la droite du car, du côté de la grande ville, qu’a surgi de la foule sa nudité d’une absolue noirceur. Il porte au devant de lui un bouclier — ou bien est-ce une lance ? C’est un géant qui avance. Je voudrais que le car recule pour voir ce guerrier nu. Spectre de chair sur qui la poussière n’a pas de prise. Impeccablement lisse et noir. Et sa lumière foudroie.

de l’herbe

C’est l’herbe que tu regardes. L’herbe qui a poussé. Partout tu vois l’herbe. Elle envahit ton champ visuel. Il y a peut-être des fleurs ? C’est l’herbe que tu regardes, elle recouvre la terre, ici comme en bordure des champs de l’autre côté — de l’autre côté de quoi ? — Verte. — Tu n’as rien vu dit l’homme. Tu n’as rien vu, écrit-elle dans la bouche de l’homme. Des mots qui te reviennent. Et partout il y a l’herbe. Tu cherches entre les brins, cette neige invisible. Elle ne tient pas. La neige de l’hiver dernier a fondu. Tu cherches la boue. Elle a fondu. Tu regardes les brins de l’herbe qui a poussé, verts, botaniques. « Pousser. It’s my caracter ! » L’herbe a fait sa multitude de brins, elle a fait son labeur d’herbe. Tu détoures mentalement les brins de l’herbe sur une petite parcelle à tes pieds. Courbures. Ils s’arrangent. Se repoussent. Se conjuguent. Juste de l’herbe. Des brins. Tu relèves la tête. Le ciel est à sa place, bleu. Tu cherches la non couleur du ciel. Gris. Un noir clair.

— Regarde-moi ce petit nuage, avait-il écrit dans la bouche de l’homme. Des mots qui te reviennent. À tes pieds c’est l’herbe que tu regardes, puis, le ciel dégagé, bleu. Il y a des baraques. Loin. Longues. Baraquements de fabrique. Bois. Brique et bois ? Toits pentus. Un mur très large avec un porche arrondit comme l’entrée d’un tunnel mais il n’y a pas de tunnel. Il y a ces lignes de chemin de fer qui le traversent. Il y a le ballast. Il y a les traverses. Une voie de métal qui se prolonge dans l’herbe. Celle même que tu regardes. Elle s’interrompt dans l’herbe qui a poussé. Terminus. Terminal. Ce n’est pas vraiment une gare. Tu ne vois pas de train. Il y a des gens. Quelqu’un tient un drapeau, flotte à peine. Un groupe se disperse. Un autre. Ils parlent, plusieurs langues. Une voix demande le silence. La nature susurre. L’air chante. C’est l’herbe que tu vois. Elle envahit ton champ visuel jusqu’au ciel. Bleu. — Regarde-moi ce petit nuage, a dit l’homme. Et il a écrit : — Parle-moi du sous sol, il l’a écrit dans la bouche de l’homme. Des mots qui te reviennent.

Dès le seuil c’est comme pénétrer une matière en surchauffe. Il faudra longer le grand mur de l’aéroport pour rejoindre l’esplanade des cars. Mur criblé d’ombres et de lézardes : usure consubstantielle à l’air. Il doit être midi. Tu remarques la non couleur du ciel. Les diables font un bruit de crécelle, ils vont et viennent dans le ronronnement urbain, traversé de klaxons et de voix, de braiements. Tu te hisses dans le car déjà plein que ton porteur te désigne. La première image que tu perçois par la vitre du car encore immobile, c’est celle d’une publicité pour une pâte dentifrice. Visage de trois quarts, en très gros plan, surmonté d’un moussor rose vif. L’émail du sourire éclabousse l’image. Aux cahots de piste de l’avenue, le car échappe une fumée âcre. L’air est chargé de particules, comme de la poudre d’os ou de la cendre blanchie. Le soleil crame tout : entre les choses ce brouillard sec. C’est d’abord comme d’une seule coulée mouvante. Indistinct. Décoloré. Une sourde et fracassante masse humaine brasse les bas côtés — les trottoirs sont désagrégés, les constructions provisoires de faubourgs. La ville solide, ses maisons cubiques, ses buildings, tu la devines par de-là les ondulations de tôles. Des gens partout, debout, assis dans la poussière — l’immobilité sidérante de vieillards posés comme des cailloux au milieu de la foule — sur des ballots, des bidons, des pliants d’étal. Femmes et hommes. Des chiens quelques uns, des vaches, des ânes. Des enfants sont grimpés sur un arbre rabougri orné de lambeaux plastique, d’autres tapent un ballon de foot exténué. Le trafic est démultiplié. Certains vont à dos d’âne d’autres en charrettes. Des motocyclettes chargées comme des cargos zigzaguent entre bus et taxis. C’est la course aux slaloms et la circulation se règle à l’instinct. Des pieds chaussés de méduses translucides pendent des galeries de bus. Flou de visages et de têtes aux coiffures extravagantes. Ce bleu soyeux, ces robes de wax, ces étoles, toute cette bimbeloterie bizarre et bigarrée… ce rouge, ce jaune plastiques, qui s’extraient à la grisaille ocre. Détails instables et colorés dans ce film résolument sépia. C’est sur la droite du car, du côté de la grande ville, qu’a surgi de la foule sa nudité d’une absolue noirceur. Elle se détache, indifférente à la foule. C’est un géant, il s’avance. Il porte au devant de lui un bouclier ou bien est-ce une lance. Tu voudrais remonter le temps — je voudrais que le car recule pour revoir cet homme qui avance — spectre de chair traversant la foule — son pas large et patient. Son obstination. Géant sur qui la poussière n’a pas de prise. Impeccablement lisse et noir. Ce guerrier nu. Et sa lumière foudroie.

Nathalie Holt
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4


Le linceul de neige, des débris de varech, des galets humides sous le va et vient fracassant de la mer. Pourquoi ce mouvement incessant des eaux me renvoie-t-il toujours aux dernières paroles de cette aventureuse violoncelliste, Élise Barbier-Cristiani, morte à vingt-six ans en Sibérie en 1853. Elle a dit : J’ai la mort dans l’âme. Elle a dit : Je suis heureuse comme un galet en pleine tempête. Elle a dit : Mon voyage a duré un an et vingt-cinq jours environ. Elle a dit : J’ai reçu l’hospitalité parmi les Kalmouks, les Kirghis, les Cosaques, les Ostiaks, les Chinois, les Toungouses, les Yakoutes, les Bouriates, les Kamtschadales, les sauvages du Shagalien. Elle a dit : Cet éternel linceul de neige qui m’environne, finit par me donner le frisson au cœur. Elle a dit : Comme dans la soirée précédente Stradivarius avait jeté au vent et à la vague ses plus touchantes mélodies. Elle a dit : On supposa que le cétacé avait été attiré par ces sons inaccoutumés. Elle a dit : Mes douleurs croissent ; mes forces diminuent ; que devenir donc ? En voilà une question qui résonne. Le ressac me l’incruste dans la tête autant qu’il efface les traces des pas dans le sable. Comme une houle, formée il y a plus de cent soixante ans, devenue vague frappant à présent mon rivage, mon visage, là où j’en suis. Pas de linceul de neige, ni de goémon sur les rives de la mer qui me possède. L’absence de la marée ne rend pas moins humides les galets. Partout ils chantent et dans ma tête encore. Les pierres roulées se font entendre en des lieux où jamais musicien n’est encore parvenu. La plage de galets est une forêt souterraine, inexplorée, inaccessible où seuls les manchots en amour peuvent dérober les cailloux qu’ils iront déposer aux pieds de leur belle. Ressac, flux, reflux, houle, vagues, crêtes, périodes, la mer, océane ou pas, peut dire ce qu’elle veut : je n’entends qu’un nom, un seul, le sien et ce n’est pas celui d’une aventureuse violoncelliste. Un nom, un seul, partout il chante et dans ma tête sans cesse.Je suis heureux comme un galet dans le bec d’un manchot.Je sais désormais pourquoi je ne suis pas là où je suis. C’est parce que je ne suis pas là où Elle est. Parce qu’Elle me manque. Parce que sans Elle, là où je suis n’a pas de sens. Murmures de l’évidence, comme le chant des galets est à l’unisson du ressac.

Ugo Pandolfi
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5


La ville grouille, c’est le bruit qui le dit, le bruit puissant à cette heure de la nuit, où dedans rien n’est visible de la ville, seulement le rugissement de la circulation par les hautes portes de fer toujours ouvertes, ici ce qui remplit l’espace c’est l’attente. Les quelques-unes qui sont là n’y sont pour rien d’autre qu’attendre, les bouches sont fermées, les yeux rouges, les jambes lasses étendues devant des corps avachis, assises par terre pour certaines. Le sol est froid, mais on peut s’étendre, étirer ses bras et son cou pour ne pas dormir, un œil sur le sac, tous nos biens serrés dedans, on fait obstacle, on se protège du froid, du manque de mouvement, de la fatigue du jour qui se confond avec manque de sommeil. Passe un train de marchandises, un de ces convois dont les enfants comptent les wagons, de ceux qui occupent les voies quand les humains en sont empêchés, cinquante ou soixante containers qu’on sait rouges, gris, rayés de bleu, éclat, explosion brutale du bruit qui crève la nuit puis vibre et roule pendant un temps infini. On pense aux mains qui ont bouclé les rivets entre les plateformes, aux yeux qui ont vérifié les attaches et aux grues qui ont posé les containers sur les plateaux, le convoi traverse la nuit, rien de visible, seulement la rumeur et son poids dans les vibrations profondes du sol, jusqu’à se fondre dans les corps pétris d’attendre. Une tête bascule en avant pour un sommeil de quelques secondes, un sursaut douloureux l’interrompt les yeux écarquillés, un bras se serre sur une épaule. La lumière violente tombe en nappe, noie nos corps, les fait souffrir de sa pénétration profonde par nos pupilles dilatées, ouvertes de force par le jet brûlant venu du plafond que rien ne permet d’éviter, pas de coins d’ombre ici. Jour et nuit la lumière au rang de gardienne du lieu ne s’éteint jamais. Elle surveille les allées venues du jour et les attentes de la nuit, on se pelotonne pour lui échapper, sans succès, elle fouaille nos cerveaux épuisés de voyage quand la nuit avance à vitesse ralentie, que les aiguilles d’une horloge sursautent au passage des minutes – le cercle interminable n’est jamais bouclé, et s’il se termine il reprend aussitôt. Ce qui sépare de la montée dans un train n’est pas du temps, c’est une matière solide, collante, qui emplit nos bouches d’une pâte qui nous assoiffe, nos mâchoires ont beau s’étirer, les soupirs profonds ne reposent de rien, et l’attente est une nage dans une eau boueuse, un effort énorme permet de continuer. Si nous échangeons un regard, un pauvre sourire né de lèvres sèches et de commissures étirées par réflexe, nous évitons les larmes. Une cigarette à plusieurs et les fumées se mélangent, les mots nous fuient, on envoie profond dans nos poumons les vapeurs amères, on les y garde à la limite de l’asphyxie avant de les souffler au dehors de nous avec une pression puissante. La fumée à la sortie de nos lèves s’écarte en triangle et se fond en nuage, un abri de fortune gris-blanc, à nous seules réservé, une couverture tissée de nos expirations, qui nous isole du plafond trop haut, des sources lumineuses agressives, seul le bruit du boulevard nous parvient et nous rappelle qu’il existe autre chose que ce banc face à face, et nos ennuis endoloris. Ça ne dure pas, ça se dilue vite et nous replongeons dans l’atmosphère de la gare, nous frottons nos genoux, l’arrière de nos têtes, obstinées dans la patience butée de celles qui savent que le mouvement finira par reprendre sur la ligne. La détermination de milliers de corps humains à bâtir la ligne, ligne de fer, de bois et de ballast longtemps brisé à la pioche, la ligne à direction unique et buts multiples, le chemin de folie de nos appétits de départ. Percluses de fatigue, nous dormirons enfin, nos corps dans le ventre du train.

Catherine Serre
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6


Je pose mes valises dans une chambre minuscule. J’entends un vieillard somnoler dans la pièce attenante. Dans la petit cour de la cazare, les rayons de soleil avivent la couleur verte des treilles. Je me sens léger. Je décide de me rendre à la plage la plus proche. On m’a expliqué comment y aller mais je n’ai rien écouté. J’ai souri et j’ai remercié chaleureusement. Un sentier y mène. Il oscille entre la route et le chemin. Je passe par un cimetière où des herbes hautes cachent des vierges à demi-effacées. Il fait très chaud, le sable grésille sous mes sandales. Je vois quelques chiens errants sur la route. Ils ont l’air affairé, ils ne me remarquent même pas et le sentier disparaît peu à peu. Je retire mes sandales, mes pieds s’enfoncent dans le sable. Une vache un peu maigre d’une couleur vaguement blanchâtre et à l’allure légèrement sauvage marche sur la grève. Elle semble athlétique par rapport à celles que je connais, je trouve d’ailleurs que cette morphologie lui convient mieux. Elle m’observe avec son air figé. La plage est déserte. Les quelques parasols sûrement destinés à la location sont reliés à un bâtiment vide aux fenêtres brisées. J’aperçois une petite enseigne rouge à l’intérieur du bâtiment. Un homme y vend des poissons frits, 9 lei la barquette. Son petit commerce constitue la seule vie de l’édifice. Une image : ce minuscule stand me fait penser à une poupée russe vivante. Tout le reste semble mort, à l’abandon. L’odeur de la friture me ramène peu à peu à la jeunesse algérienne de Camus, lorsque Jacques et ses copains dégustent des frites sur la plage. Je marche vers la grève- j’imagine Meursault et Marie se baignant, le contact mutuel de leur peau- pas un brin d’air. La mer noire s’étend, plate, presque immobile, endormie. Si je vais dans l’eau, je marcherai sur une ligne de crête. Ici et presque ailleurs- je pense à l’Ukraine dès mes premiers pas dans la mer même si je ne sais rien d’elle. Je me vois attiré vers elle, je m’imagine ses noms sonores, ses regards, ses paysages. Après le Danube, après la mer noire, après la paupière de Sulina, moi peut-être accostant comme un funambule au port ensoleillé de Sébastopol.

Théo Maurin
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7 | bambang street


bambang street matériel hospitalier instruments chirurgicaux implants orthopédiques produits pharmaceutiques fournitures dentaires et médicales chez smartech medical supply on prend le métro aérien et son wagon réservé aux femmes en face de mercury drug au croisement avec rizal avenue où se toisent hummers rutilants et jeepneys worldwardesques tunés à l’effigie de la vierge bambang street on achète de l’eau filtrée au 7-eleven en face de chez lola ely’s tapsilog enseigne familiale rouge et blanche offerte par coca-cola spécialité viande séchée qu’on déguste en terrasse assis sur des chaises en plastique en attendant que ça ouvre à deux pas chez star US medical dental supply bambang street on n’y parle plus le tagalog et tous les lettrages sur les vitrines sont en anglais les gosses trimballent des sachets en plastique criards et pratiquent le slang et le karaoké tous les soirs affublés de liquettes estampillées lebron james dans tous les quartiers on sort la table la télé et le micro tandis que les bars lounge diffusent la nba alors qu’aucun ressortissant de ce pays n’y a jamais joué et qu’à makati des filles bien trop jeunes se font sauter par des touristes lubriques à qui des vendeurs à la sauvette refourguent du viagra de contrebande bambang street visage de rodrigo duterte partout oreilles de duterte partout la police tue là-bas un peu plus que partout junkies dealers témoins oculaires piétons collatéraux dans les quartiers pauvres où les enfants semblent avoir 200 ans depuis au moins 200 ans rodrigo duterte veille 80 euros de prime par cadavre là-bas les flics ont à peine 20 ans 80 euros par paires d’oreilles qui ne diront plus rien bambang street on vend de la red horse même chez bryan linette bakery stand de mangues fraîches découpées en direct sous un parasol suntex bambang street

Jérémie Tholomé
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Le périphérique s’emploie depuis deux heures à dérouler ses millimètres carrés de poudre noire, sous le moteur hanté de glaise, la balafre des raies blanches qu’on observe avec des yeux vides, rivés sur chaque centimètre gagné, la distance qui nous rapproche de la prochaine rainure. L’attente devient machinale, nous devenons des sculptures d’automobilistes, suspendues mornes dans l’attente. Il aurait fallu un RER, un diable de bonne allure, une fusion avec un paysage qui coule comme un torrent, mais il aurait fallu se passer des instruments à l’arrière, le violoncelle et le clavier maintenant gonflés de chaleur et de gaz à effet de serre. On a même fini par se taire, et baisser le volume de la radio qui n’est plus qu’un petit grain de voix qui ondoie et ronfle au fond d’une boîte. Déjà dans la tête, on s’est téléporté à Drancy sur le grand boulevard qui longe le parc de Ladoucette et le centre culturel, puis, beaucoup plus loin il semble, le wagon des déportés, exposé là peut-être, depuis le camp d’internement et les rafles de 42. Ce wagon qu’on a maintes fois caressé en collant son oreille, en imaginant plus fort que tout l’amas des corps entassés. Et l’on se prend d’effroi, et l’on regarde le périph’ déployé vaste, bondé de véhicules et de fumées. Le voyage a toujours été la voiture, à l’intérieur on enlève les godasses, on commence avec le siège presque trop droit, frottant le bas du dos, on se courbature les épaules, et puis on prend le temps, à l’arrêt, de recaler le siège, plus flottant, plus dans la courbure, comme on se recale dans l’existence, à force d’attendre, à force de subir les obstacles. On se détend. On éteint le moteur : ce n’est pas la peine, on n’avancera pas plus vite. Et la neige se met à tomber. Surgie là dans l’impossible paysage de béton, des flocons si énormes qu’on aurait dit des tracts comme à la fête de l’Huma. La chute de neige, c’est incident, dissident, foudroyant. L’excitation d’un coup. Armelle ouvre une bouteille de bière, on sent le panache des bulles depuis les sièges avant, « t’as raison, file-moi une gorgée », on sourit. Les heures enflent dans une fermentation minutieuse. Les conducteurs s’affolent, parviennent à se glisser sur la bande d’arrêt d’urgence, déjà engorgée de véhicules, et cognent la barrière de sécurité, rayent sûrement la carrosserie, zigzaguent entre le fossé herbeux et le bitume. On entend des radios à plein volume. Armelle se met à chanter, et c’est un manteau neigeux qui vient couvrir toutes les platebandes, les raies blanches, l’asphalte, les bagnoles tremblotantes et fumeuses. Armelle se réjouit : « on n’y arrivera pas, on va passer la nuit ici. » Et le soir arrive par-dessus la neige, les roues patinent, une eau boueuse s’en échappe, le froid fait un vent glacial contre les portes, on décolle les coudes. Les aérations béantes commencent à déverser un mauvais courant d’air. Nous sommes obligés de rallumer le moteur, toute la nuit ce sera ainsi, les redémarrages avec la climatisation forcée, plein dans le rouge, et soudain la caisse qui tremble, la lumière clignotante du liquide de refroidissement, « v’la encore le problème ! » On va carrément être en panne. On entend des sirènes de l’autre côté de la voie. Armelle commence à rire toute seule, j’arrête la voiture. La beauté de la nuit placardée de moteurs vibrants dans la neige crée un choc. J’ouvre le coffre, récupère le liquide, et puis devant le capot, j’alimente la 106 qui fume légèrement, le moteur est si brûlant que la chaleur s’évapore et contamine de blancheur la neige qui descend drue sur ma tête et mes yeux. Le métal émet de petits craquements de dilatation. Il va falloir attendre au moins vingt minutes avant de rallumer le chauffage. Cette nuit-là, nous attendrons encore des heures, engouffrés dans le ventre d’un serpent énorme, apoplectique, qui enferme la ville et la sature de gaz. C’était si dense qu’à travers les vrombissements, nous avions l’impression d’être un engrais dans les entrailles du monde, une articulation majeure –- et plus du tout anecdotique, éphémère – dans le corps de la ville.

Françoise Breton
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9 | De lacets las


L’escale engloutit le trajet, faute de frappe sur le texte bien huilé du voyage organisé. Arrêt forcé, prolongé, le bout est encore loin. Il est impossible de décrire la fin tant qu’on ne l’a pas vue. Temps prévu empêché par contre- temps indésirable. Trouver de l’exotisme dans un de ces lieux de passage, tous les mêmes, où qu’on aille, on ne les regarde jamais, on avance, l’attention en érection vers l’idéalisation de l’arrivée, chaussures bien lacées. Forcé de se créer un ailleurs dans ce qui n’y ressemble pas, identité maladive des lieux de transfert. S’accrocher aux lettres des panneaux qu’on ne sait pas déchiffrer, il n’y avait peut-être que cela pour sauver le dépaysement. Mais alors s’empêcher de lire la traduction, qui ruine tout effet d’étrangeté, rester blotti dans le creux des lettres. S’appuyer sur les graphies inconnues et ne pas céder à la tentation du connu, les recopier sans chercher le sens, griffonner avec le plus de ressemblance possible dans le petit carnet bleu à élastique et à pages jaunies, ce petit carnet qu’on achète au cas où, sans savoir s’il servira, mais parce qu’on doit voyager avec un carnet. Carnet, crayon, sac en bandoulière. N’attendre aucun secours de la machine à café, images standardisées même au bout du monde, retour de son monde, on ne saurait s’en défaire, sparadrap de quotidien qu’on n’arrive jamais à bien arracher, rattrapé par les cafés courts, les cafés longs, même sans comprendre les lettres, on sait, on voit bien que rien n’a changé. Déception, colère, point mort. Loin et pourtant chez soi, tous les aéroports se ressemblent. Arrêt prolongé pour durée indéterminée, la salle d’attente, lieu de flottement imposé. La tâche sur le pantalon du type d’en face, petite île inconnue. Sur le grain du pantalon en lin bien clair, elle s’était étendue, bords estompés, côtes presque invisibles, sûrement du café, tout le monde boit du café pour tromper l’attente. Un maladroit, un homme pressé, une main tremblante, pourtant il avait l’air d’avoir la main sûre, pas trop abîmée d’ailleurs, la main, malgré l’âge. Chercher des visages de l’ailleurs, des visages qui sentent le bout du voyage, l’altérité enivrante des traits. Femme ridée, terrassée, mal peignée, oui peut être même qu’elle n’avait pas de quoi se peigner, mais elle avait quand même teinté la masse emmêlée, peut-être plus par rite que par envie. S’imaginer une misère de l’autre pour se sentir différent, c’est pour ça qu’on part, pour aller voir si ça existe. Mais on ne peut pas l’écrire vraiment dans le carnet, on reste figé dans le descriptif, femme âgée, basanée, enrubannée, noyée dans la fange d’une vie qui se traine d’ici à là, va et vient de soi. Et lui, là, avec ses poches sous les yeux, comme des valises dont on ne peut se défaire, projetées à la face de tous, il ne devait plus arriver à dormir depuis longtemps, rongé par le remord d’une vie ratée, par les heures de vol pour un ailleurs infini qui servirait à combler le vide, à remplir les cernes, à tamponner le passeport, comme on remplirait des cases de vie occupée à faire, mais à faire quoi ? Les pieds posés sur l’escale, c’est quand même un autre sol, penser que ce carrelage gris blanc est un carrelage d’éloignement, comme poser le pied sur la lune, même si on ne saura jamais ce que ça fait, la lune. Il n’est pas très coopératif, peu d’aspérités, un carrelage standardisé, nettoyé, balayé, bien frotté, chaque matin avec la grosse machine qui fait place nette, qui gomme les traces du transit, pas comme les chemins boueux qui gardent en eux, pendant longtemps, le poids des pieds enfoncés, des pattes effrayées, des sabots bien frappés. Ici, tabula rasa, pas d’espoir de voir le pas d’hier, ni celui de demain, ni même celui de tout à l’heure. Mes lacets sont défaits, penser que mes lacets vont voir du pays, plus tard, après l’escale interminable d’uniformité de monde. Mes lacets sont lassés.

Marie-Caroline Gallot
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10 | Le dernier voyage


Comment sera le dernier voyage ? Longuement préparé ou décidé au dernier moment ? Dans l’excitation de la découverte ou dans la morne résolution d’une obligation ? Te rappelleras-tu alors tous tes autres départs, tous tes autres trajets en voiture, en train, en avion, en bateau, à bicyclette même par les sentiers de l’enfance ? Regretteras-tu les lieux où tu n’es jamais retournée ? Penseras-tu à ceux où tu n’es jamais allée ? Sentiras-tu ce sentiment de liberté qui chante dans la tête du voyageur quand il rompt avec le quotidien ?
Tu n’as pas envie pour ce voyage de te préoccuper des horaires, des papiers, des bagages. Même en voyageant léger, il y a toujours ce souci. Le dépaysement de l’arrivée, tu as toujours aimé ça, c’est en cela que le voyage avait du prix pour toi qu’il fût pour une destination proche ou lointaine. C’est toujours la curiosité qui t’a donné envie de partir, curiosité des lieux, des odeurs, de la température, des gens, mais surtout curiosité de la transformation qui se produisait en toi dans un autre environnement. À l’arrivée, on est plus le même qu’au départ et cela ne fait que croître au fur et à mesure que l’on poursuit dans l’étranger. À l’arrivée, on endosse un autre soi, on se découvre d’autres joies, d’autres capacités. Seras-tu désorientée, démunie, apeurée comme il arrive parfois ? Angoissée, préoccupée ou immédiatement séduite et lavée de tous tes soucis comme c’est souvent le cas ? Fatiguée ou pleine d’énergie ? Décalée ou pas du tout ? Émerveillée ou remplie de la lassitude du déjà vu ? Tu n’as pas de curiosité pour ce dernier voyage, n’est-ce pas cela qu’il te faudrait cultiver ?

Tu n’es jamais partie en pensant ne jamais revenir. Tu sais que certains le font ou l’imaginent, ce n’est jamais ce genre de voyage que tu as entrepris. Tu savais même qu’il était important de se préparer au retour pour qu’il ne soit pas un déchirement, tu avais appris à cultiver la joie des retours.

Peux-tu imaginer ce dernier voyage comme un voyage sans retour ? Un voyage où le souci n’est pas ce que l’on emporte, mais ce qu’on laisse, ce que l’on ne reverra pas ? Tu y penses parfois sans t’y arrêter ni l’explorer vraiment.

Partir seule ne te fait pas peur, tu l’as fait souvent et c’était même un plaisir supplémentaire que t’éprouver ta capacité à te débrouiller seule. Enfin n’exagère rien, tu partais seule mais savais trouver à l’arrivée des semblables connus ou inconnus avec qui tu aurais quelque chose à partager. Là-bas qui rencontreras-tu ? Qu’auras-tu à partager ?

En vieillissant ta soif de voyage, c’est un peu apaisée. Tu ne feras pas refaire ton passeport pour tes cent ans comme Mme Alexandra David Neel ! Et puis, tu t’es pris de soucis pour la planète. On n’est plus au temps des découvreurs, nous sommes tous devenus des consommateurs d’horizons lointains, des fossoyeurs, des saccageurs. À force de gagner du temps sur le temps, on peut faire chaque jour le tour du monde, avoir une maison ici et de l’autre côté de la planète et mettre moins de temps entre les deux que Mme de Sévigné rendant visite à sa fille. Un dégoût t’est venu de cette frénésie. Pour ce dernier voyage, il te reste à choisir la terre ou les airs et tu n’as pas choisi. Toujours cette idée de retour bien que tu n’aies jamais cru à la résurrection des corps.

L’incarnation te semblait déjà un assez beau miracle, mais c’est justement ce qu’il te faudra abandonner sans retour.

Danièle Godard-Livet
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treize heures de voyage en avion, sans sommeil, esprit brumeux, encore éblouis des neiges de l’Himalaya yeux mi-clos, maintenant posée, ancrée sur le sol, dos raidi, attente fébrile, regard saturé de couleurs et de sons puissants, vertige, installation dans un mini-véhicule jaune et noir, un rickshaw à deux places pour elle et la valise, il se faufile partout très vite sans règles, l’hôtel en visée, aucune idée de la distance à parcourir, impression d’un trajet sans fin, impression d’être déjà passé par ce croisement, mais entassement de tant de monde, de véhicules et d’animaux que très vite le temps n’existe plus, minuscule véhicule, petit poste d’observation amplificateur d’une énergie nouvelle, le plan ne sert à rien, accepter la propulsion et l’instant présent qui s’étire sans fin, il fait 25 degrés c’est le mois de janvier, douceur du temps, grisailles du lieu de départ bien lointaines, ôter sa veste, subite sensation éphémère d’une métamorphose en fourmi se frayant un chemin le plus vite possible dans un labyrinthe de rues, parfums, odeurs, une dominante de cardamome, couleurs, du blanc ou du multicolore, des tresses de femmes longues et fleuries, saris découvrant une partie du dos et du ventre sont les guides qu’elle choisit en son for intérieur, impression de se concentrer et de se dilater, tentacules distinctes accaparées chacune par un intérêt particulier, l’une capte les couleurs, ce beau safran et ce bleu indigo, l’autre les sons, les crissements de freins, les voix mêlées, tressées avec des sifflements de klaxons graves ou aigus, et des meuglement de vaches, l’autre des visages, des sourires qui semblent se répondre l’un à l’autre en une chaine discontinue et elle rassemble tout et fortifie son ravissement, aucune hâte à atteindre son hôtel, un arrêt, une altercation entre un motard, la femme, un bébé serré dans ses bras et un jeune enfant debout devant son père, tous collés à lui image d’une bête à quatre têtes, et le chauffeur d’un mini-car qui ne cesse de crier en levant les bras au ciel, il l’a accroché mais sans le déstabiliser, il fait de plus en plus chaud maintenant, le siège est collant, les moustiques attaquent, le spray salvateur répond, les klaxons tonitruants, rugissants se multiplient encore, les oreilles font mal, pourtant nulle envie d’être ailleurs, ville étrangère qui accueille malgré elle une intruse, qu’elle ne distingue pas mais qu’elle assimile, digère même, bouleversement intérieur, carcans habituels conventions désagrégés, vie intense, loin de tout, de toutes les attaches, une liberté sauvage et prometteuse, la vitesse augmente, les embouteillages ont disparu, les secousses engendrées par le sol bosselé rompent le dos, sur un côté de la route un homme accroupi se soulage, pas loin des hommes vendent des sandwichs et des boissons, un arrêt, elle boit un tchaï et mange un sandwich très épicé, dents blanches éclatantes du vendeur, chemise blanche, il dodeline de la tête sans cesse, elle veille à ne pas manger de la main gauche, remontée dans le rickshaw, la propreté est douteuse mais cela ici ne la gêne pas, tout, le moindre détail lui paraît être indispensable et en aucune manière à enlever, d’ailleurs tout ce chaos ambiant l’enrobe, l’attachement habituel au silence et à la solitude s’est évaporé, au contraire elle plonge et se dissout toute entière dans l’harmonie surprenante de ce chaos environnant

Huguette Albernhe
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Il faut commencer par le voyage, même au risque d’y retourner.

Aujourd’hui, je me suis promené si l’on peut dire — j’ai survolé conviendrait mieux — à la force d’une main une étendue que je ne saurais évaluer dans un désert au couleurs douces de sable rose strié de roches noires comme en dessineraient de fortes rafales de vent. Je ne savais pas que j’entrais dans un lieu de violence de notre temps car je ne connaissais pas encore le lieu que j’approchais et c’est avec une âme de poète un peu le nez en l’air que je pénétrais lentement cet espace abstrait, ses points émeraudes et saphir, comme la planète peut en montrer avec la vision d’un satellite. Étais-je sur terre ou dans un fond marin ? Bientôt une piste apparue, des traces de pneus larges creusés dans le sol, je suivi cette piste qui parfois formait de curieuses boucles sans rien contourner de visible, une enceinte, un octogone ou je ne sais quelle figure géométrique sans contenu, empreinte dans l’ocre jusqu’à un passage sombre et une grande trace de sang noir telle qu’il y en a sur l’étal d’une boucherie laissée à l’abandon ou comme s’aplatit un insecte près de la semelle qui vient de l’écraser, une piste sanglante vers un cercle vicieux : Madama.

Romain Bert-Varlez
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13 | Ange frais débarqué à Evreux au matin


– débarqué comme un colis surnuméraire — grouille toi qu’il a dit — pas de temps à perdre — t’es pas tout seul — juste attraper ton sac faire glisser la porte du fourgon et te voilà sur une place que tu ne connais pas — le vent froid et humide qui te saisit à la descente du véhicule — tu lèves les yeux sur la façade, déchiffres l’inscription en grosses lettres blanche sur un fond rouge : SNCF — voilà c’est le bout de l’Aventure, la dernière étape, ça te semble irréel après le long parcours à travers le désert l’attente insupportable devant la mer, les menaces les coups aussi un peu, le « stockage dans une sorte de porcherie, et l’attente et puis l’embarquement sous la menace, la peur de la noyade, les journées à espérer devant la frontière toute proche, le voyage en train dans les chiottes pour éviter le contrôle, l’arrivée à Paris, et puis tout de suite le mec qui te calcules, s’approche, te propose vite de t’emmener avec d’autres gars comme toi, aussi perdus, pas le temps de t’inquiéter, juste le soulagement — et puis là soudain ce lieu informe sans repère - des bus couleur pastel qui défilent, des gens sans regard qui entrent en hâte par une porte vitrée — une légère hésitation de fermeture puis ça repart en sens inverse —faut-il aller en face vers le jardin public derrière la grille, ou à gauche vers la passerelle en ferraille à moitié rouillée ? –- tu n’en sais rien — tu repères d’un coup d’œil le renfoncement sous la rampe d’accès, un bon endroit pour se mettre à l’abri cette nuit s’il se remet à pleuvoir, faudra trouver des cartons — tu as faim, essaie d’arrêter un type, trop pressé, il t’ignore — devant la gare le défilé des bagnoles, le froissement de leur passage sur la chaussée mouillée, sur le trottoir une banquette en pierre sur laquelle on pourrait s’allonger si le climat s’y prêtait –- des panneaux indicateurs indiquent des lieux qui ne te disent rien : « le cadran », « Gravigny », « centre-ville » –- d’où tu sors, où tu vas, personne pour t’aider –- et puis la trouille de te faire ramasser, pour t’emmener où – tu ne la mènes pas large -– ils t’ont dit tu trouveras tout seul, mais trouver quoi ou qui -– tu te sens seul, perdu –- personne n’est vraiment hostile, juste indifférent, tu hésites, t’approche d’un « grand » qui s’attarde à te regarder, oses lui demander de quoi manger -– il cherche dans sa poche, en sort une pièce ou deux, glisse quelque chose dans ta main, puis t’abandonne là à ton irrésolution -– toujours bon à prendre -– rentres à l’intérieur du hall, un Relay, on y vend des biscuits, des sandwichs, trop cher –- voler un paquets de biscuits ? trop risqué — tu avises à l’entrée de la boutique deux armoires vitrées rouges, des paquets suspendus te font signe –- avec ta pièce dans la main tu t’approches, essaie de comprendre comment ça marche — c’est coloré : des cacahuètes, des barres chocolatées dans des beaux étuis bleus, dorés, des inscriptions criardes qui te tordent l’estomac rien qu’à les regarder -– chaque chose a un prix — tu calcules que tu peux accéder à un paquets de bonbons, pas grand-chose mais c’est toujours ça, ça calmera le vide en attendant –- glisses la pièce, anxieux comme si ta vie en dépendait, ça tombe dans le réceptacle –- le goût sucré dans ta bouche fait retomber l’angoisse -– tu te souviens d’un nom qu’on t’a donné, un quartier où tu pourras trouver des compatriotes : « La Madeleine » — tu ressors, vaguement rassasié, tu demandes ton chemin – il faut remonter par la passerelle passer au-dessus des voies de chemin de fer, déboucher sur un autre parking, vide celui-là –- une rangée d’arbres décatis masque un groupe d’habitation grises, une boutique d’auto-école à côté d’une autre où on vend des pneus –- la rue grimpe vers une colline c’est par là on t’a dit –- la route est encore bien longue, tu te dis

Christian Chastan
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C’est le doigt, lui le premier qui s’est jeté sur la buée de la vitre, surface irrésistible, écrire du bout du doigt sur la vitre, dessiner, le doigt aime ça et
s’élance, patine et glisse sur le brouillard de la vitre, trace très vite deux longues formes allongées face à face, il laisse entre elles un espace et dans l’espace les mêmes petites formes allongées recroquevillées comme des vermisseaux, dans un ventre protecteur. alors la tête qui jusqu’à présent regardait au loin à travers la vitre embuée, la tête voit les espaces dessinés sur la buée, et la tête réfléchit un peu trop, elle croit voir, elle a déjà vu, tout à coup la tête sait ce que le doigt sans rien dire, sans en parler, le doigt a dessiné — les iles de la mer intérieure du Japon entre H o n s h u et S h i k o k u sans rien en dire à la tête. et alors la tête qui sait, court jusqu’aux livres empilés, se saisit du grand atlas et tourne vite les pages 86 et 87 — Osaka — Hiroshima — Fukuoaka — et voit les deux grandes terres qui forment le Japon, la tête se souvient de tout ce qu’avait écrit le grand voyageur depuis Itami l’aéroport d’Osaka, et comme il avait filmé les trois femmes, des geishas, qui marchent, et tirent leur valises à roulettes rouges, et boivent un café dans un gobelet en carton en riant, l’une d’elle qui remonte sa masse de chignon d’une main et saisit un pique dans sa chevelure, se gratte le crane vivement, dans le film elles s’éloignent alors dans le bruit de leurs geta en bois qui claquent. le doigt qui a rejoint la main indique à la tête la rangée de fauteuils, qu’elle s’installe au milieu de son rêve, la tête demande grâce à la main, qu’elle soutienne plutôt sa tête qui tourne et ne veut pas entrer dans le rêve et maintenant cette voix d’aéroport en japonais et en musique, c’est trop fort pour la tête, elle a mal, elle a faim, elle veut juste retrouver ses livres, là dans son sac, oui, celui de Sei Shonagon , elle l’ouvre enfin, elle lit — des choses qu’on trouve agréables — des choses qu’on trouve détestables et — des choses qui distraient dans les moments d’ennui, la tête descend de plus en plus bas sur Sei Shonagon, elle va laisser une trace de gras de cheveux, la tête, sur le livre, elle pense que c’est une chose détestable, et s’endormir sur son livre, Sei Shonagon n’apprécierait pas. alors le doigt se lève et s’agite comme un éventail, il est insatiable, non, le rêve continue, il suit du doigt qui appuie chaque ligne du guide Lonely Planet jeté au sol, où dormir à Osaka et rejoindre l’ YMCA et les billets du Shinkansen, les heures d’ouverture des temples, la tête s’agite, refuse, le doigt galope, et louer sa place sur le shinkansen direction Hiroshima, le doigt souligne depuis Hiroshima un bus pour Okayama et le ferry pour Nao-shima, non, la tête refuse au doigt de choisir, la tête veut lire en ce dimanche pluvieux, elle efface la buée de la vitre, la main veut pas, mais c’est le coude qui s’avance vers la vitre et frotte l’espace humide, on est toujours trahi par les siens pense le doigt qui bouche l’oreille de la tête qui dit,
— maintenant laissez moi marcher dans la mer du Japon.

Julotte Roche
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15 | A’A


Une ondulation continue, à dos de cheval indocile, me mène au volcan Paricutín. Levé tôt, temps froid, ciel bleu. Grâce à quelques trouées dans les arbres, j’aperçois le volcan, et sur son flanc le cône parasite du Sapichu. Très loin derrière, la brume matinale estompe le volcan Tancítaro. Quatre heures à un trot régulier, par des sentes scabreuses ou des chemins dégagés, sous la brûlure d’un soleil de montagne. Les conversations cessent peu à peu, gagnées par le silence parfois troué du cri d’un rapace. Soudain apparaît le clocher d’une église, on en voit la coupole surmontée d’une croix. Nous approchons de San Juan Parangaricutiro, en terre purépecha, à trois-cent-vingts kilomètres à l’ouest de la capitale du pays, Mexico. La piste rocailleuse fait place à un sol cendreux qui amortit le pas des chevaux. Et le cataclysme nous fait face. D’un monochrome noir, baroque, émerge le clocher de l’église du Señor de los Milagros, inspirée des premières basiliques chrétiennes romaines. En m’approchant, je décèle une anomalie : je suis au niveau du deuxième étage de la façade, la base est ensevelie sous la lave, comme le Vésuve a enseveli Pompéi et Herculanum. Si l’on s’approchait de l’église mexicaine par les airs, on en verrait la maçonnerie blanche, coupée de son presbytère par la lave pétrifiée. Ondulations acérées du relief, anfractuosités, basalte chaotique et touches vertes des arbustes. Gangue silencieuse, croûte immense d’où émerge un clocher miniature, jouet oublié dans un tuf vaguement inquiétant. Le volcan a donné à l’église une sépulture saisissante. Corps-église, tu es poussière et retournes à la poussière, la cendre à la cendre. Les villageois vénèrent encore l’image sainte du Christ Miraculeux : il a permis que le retable en pierre du grand autel soit épargné. Ce 9 mai 1944, les cloches sonnent furieusement pour avertir les habitants du danger imminent : ils abandonnent alors leur village aux coulées rougeoyantes qui confluent jusqu’à l’église, dans une chaleur de tous les diables. Lointain grondement du volcan, nuées noires, la marée avance en cliquetant, enflammant la végétation sur son passage ; l’intérieur de la coulée, rouge radiant, est le cœur d’un serpent aux écailles charbonneuses et acérées en constant renouvellement. Nef perdue dans un Déluge des premiers temps, l’église commence sa submersion dans l’océan de lave. Les habitants de Hawaï nomment a’a cette lave effusive. Magma des origines du monde, roche ignée de l’alpha et de l’aleph. Se télescopent ici, dans un même espace, les temps immémoriaux et les minuscules vies humaines : pierre abrasive et pierre de taille, air soufré et encens. Je suis violemment dépaysé, soudain happé par deux infinis. Plus tard, à pan de volcan, les chevaux renâclent. Je gravis à pied dans un poussier de cendres les derniers mètres qui mènent au cratère. Il est immense ; ses pentes convergent, en éboulis rocheux, en longues stries blanc jaune, dans la vapeur soufrée des solfatares. J’aperçois le sommet plat du volcan Sapichu. A perte de vue des champs de lave. Il souffle un vent frais qui fait planer de grands oiseaux noirs.

Bruno Lecat
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Baie, petit loch, fjord, embouchure, ... Disons que c’est un peu tout ça. En forme de poire, ou plutôt de demi-poire, un îlot en guise de cœur. Ou une serrure, avec la clé dedans, cassée. Trait d’union entre la mer et le cours d’eau qui descend pour la rejoindre en sautillant. Autour il y a du sable jaune et quelques herbes entre le jaune et le bleu, vertes. Je me suis levé tôt. Ça me permet de profiter du calme et de la lumière du matin. Thé, chaise pliante, couverture sur les épaules et j’admire, je hume, j’écoute. Je profite du frais et de l‘air du jour qui vient doucement prendre la place de l’humidité de l’aube. La marée est montée, elle doit être au plus haut, ou presque. L’eau arrive quasiment au ras des herbes, à peine quelques dizaines de centimètres de marge. Elle est montée doucement en commençant par le côté gauche de la baie, en stratège qui lancerait une manœuvre d’encerclement pour s’emparer de la petite île à toupet d’herbes fines située au milieu. Elle est hirsute cette île, les cheveux en bataille, mais elle résiste encore et toujours l’envahisseur, petite butte de sable entourée d’eau, mais qui redeviendra presqu’île ou simple relief de l’estran quand la marée retournera à la mer. À cette heure-ci c’est une île, refuge d’un couple de canard qui laisse le gros chien frileux leur aboyer depuis la berge sa frustration de ne pas pouvoir les faire s’envoler devant lui. Son maître a la laisse autour du cou et continue sa promenade les mains dans les poches de sa grosse veste sans s’occuper de lui. Il ne m’a pas saluée. La distance entre nous était suffisamment grande pour n’obliger personne à faire politesse. Eux ont l’air d’avoir déjà joué cette scène des centaines de fois. L’homme regarde ses chaussures, il avance dans sa tête, plus besoin de voir. Déjà vu. Des habitués qui doivent marcher d’un jour sur l’autre dans les traces de la veille. Dans leur petit monde, je suis une intruse. Mais seulement de passage avec ma camionnette, alors tout va bien, demain tout sera redevenu comme avant, pas besoin de s’inquiéter. Mais aujourd’hui, j’en profite moi aussi, de leur petit coin. Arrivée hier soir, il faisait déjà nuit, horaires du ferry oblige. J’ai choisi cet endroit sur la carte pendant la traversée. Une route en cul de sac, bord de mer, et sur place, bonne surprise, un petit bâtiment avec des toilettes et un robinet d’eau potable. Grand luxe pour une voyageuse. La carte ne m’a pas trompée, l’endroit est tranquille, surtout en cette saison. Rien que pour moi les lumières fabuleuses de la naissance du jour se faufilent entre les nuages pour illuminer la surface de l’eau qui frissonne sous la risée, les herbes qui vous saluent agitées par le vent, les oiseaux qui passent et les canards qui s’arrêtent. Le spectacle avait commencé en noir et blanc, juste des formes, des masses, des contours. Ensuite quelques reflets dans la lumière rasante et maintenant, les couleurs. Le jour. À part ce promeneur et son chien, je ne verrai personne, il faut dire que la route qui passe un peu plus haut ne mène qu’au « bridge to nowhere ». Fin de la route un peu après le pont. Bout du monde ? De passage, on n’a pas toujours toutes les clés pour la réalité. Reste le rêve et cette baie. Je prends une photo pour m’en souvenir. Plus une note en image qu’une photo. Rien de spectaculaire. Composition classique, lumière sympa mais pas exceptionnelle, pas d’harmonie particulière, pas de personnage remarquable, pas d’animal emblématique ou endémique. Une image pour moi, valeur sentimentale, pour me rappeler ce jour, ce sentiment d’être à un bout du monde, libre d’y être, libre de profiter du moment, de l’endroit. Sans que vienne gratter à la porte ni le passé ni l’avenir.

Juliette Derimay
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17 | Premier jour


Ce n’était pas la première fois que je venais sur l’île, depuis l’enfance j’y avais fait de nombreux séjours, y ai même vécu quelques années, y suis revenue ensuite avec Philippe et les filles, presque à contrecœur, alourdie de l’histoire familiale. Mais ce voyage serait différent, je répondais à l’invitation d’une amie d’amie à passer une semaine dans la maison construite par son grand-oncle au bord de la mer, entre filles. Pour la première fois je ne venais pas en Corse en famille, j’aimais l’odeur du tarmac de Poretta, je m’arrêtais légère au creux de ce virage traversé si souvent à l’arrière de voitures enfumées de tabac blond, en amont de la marine d’Erbalunga. De la route on ne devine pas la beauté du lieu, elle se révèle derrière la maison bâtie sur une langue rocheuse. La façade s’ouvre au levant sur une terrasse en surplomb d’un jardin arboré — un abricotier, des pins, des aloès, des herbes ensauvagées que je ne sais nommer — qui descend en espalier jusqu’à la mer. Au sud les marines s’enchaînent jusqu’à la ville, une langue de terre se devine au loin, au nord une première crique surmontée d’une maison d’américain, puis les façades d’Erbalunga posées sur l’eau jusqu’à la tour génoise en ruines. Je n’ai pas senti glisser le jour, occupée à chasser l’air confiné de la chambre, défaire mon sac, faire mon lit, m’accoutumer à la circulation dans la maison, repérer les îles sur l’horizon, Capraia, Elbe, Montecristo, sentir les premiers assauts de souvenirs vacillants. C’était juin, je me suis réveillée à l’aube, j’entendais le ressac de la mer et le chant vif des grives et des sittelles filtrant par les jours des fenêtres fatiguées. À travers les jalousies perçait une faible lueur qui m’appelait au dehors, je suis sortie doucement de la chambre — la maison dormait encore — j’ai traversé le séjour, goûtant le mat frais des tomettes, l’odeur de poussière rance jusqu’à la porte vitrée qui ouvrait sur la terrasse, j’ai pris appui sur la balustrade en métal blanc, je me croyais sur le pont d’un navire qui se détacherait lentement de la terre. Le paysage se resserrait tout autour, de l’index je pouvais toucher l’horizon désert, l’Elbe adoucie de brume, la tour génoise ébréchée, les silhouettes étranges des agaves au pied du palazzu à l’entrée du village. Je pouvais entendre bruisser les feuillages engourdis de la fraîcheur de la nuit, le clapotis de l’eau sur les rochers en contrebas, un léger voile orange se formait au dessus de la mer, c’était juste avant le grand incendie. Les oiseaux se sont tus soudainement, il fallait faire place au soleil. Il apparu, une goutte de métal en fusion rejetée par la mer, il a soulevé avec lui les nuages gris comme des cendres lourdes, l’ardoise du ciel céda au rose, alors j’ai réalisé que c’était la première fois que je voyais le soleil se lever au dessus de la mer, ces couleurs je les connaissais d’avoir vu souvent le couchant sur la Manche ou même de l’autre côté de l’île, mais une aurore sur la mer c’était bien la première fois. J’ai été surprise par la tiédeur de l’air qui d’emblée s’est imposée, avec elle des souvenirs d’étés trop chauds, d’ennui brûlant, l’odeur des feux, ces frôlements d’enfance. Le vent s’est levé, creusant mollement la surface de la mer, je flottais dans un temps suspendu, dans la chaleur surprenante du matin, m’obstinais à scruter le miroir de l’eau, à m’éblouir en quête de mémoire, jusqu’à faire surgir les visions hallucinées de silhouettes aimantes, leurs regards doux et sombres, leurs sourires radieux. C’est à ce moment qu’un scintillement entre la dentelle des arbres m’a aveuglée, j’ai dû fermer les yeux, le ciel blanchissait déjà et son reflet sur la mer faisait silence.

Caroline Diaz
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18 | La cour



Derrière le mur, la cour de la structure - photomontage (copies d’écran de Google Maps en street view) - 2021

Depuis quand c’est une trappe qui le maintient, le portail de la cour ? Une grande trappe avec un trou au milieu. Une trappe qui ressemble à un regard, mais sans trappe. Un regard en ciment contre le portail vert foncé, surmonté d’une grille à mi-hauteur où le petit panneau indicateur, A.P.P 7 bis, en blanc sur fond rouge, a disparu. Il maintient peut-être pas le portail. Peut-être qu’on l’a posé là, et oublié ? Peut-être qu’on va le récupérer un peu plus tard ? Ou le jeter, comme le petit panneau ? Depuis quand on l’a enlevé ce panneau ? Pourquoi on l’a pas remplacé ? C’était pourtant prévu. On devait refaire l’entrée de la structure et mieux la signaler. Et quand est-ce qu’on l’a repeint, le portail qui était bleu marine, tout écaillé, tout rouillé ? Et pourquoi ça m’a pas sauté aux yeux avant, la peinture, le panneau disparu, avec sa flèche ? Et même, avant, il y avait une haie, ou plutôt c’était une sorte de palisse, une haie pas entretenue, des deux côtés de l’entrée, pas taillée, et envahissante parce qu’elle empêchait le portail de se fermer et on apercevait mal la structure depuis la rue, même si, quand je suis arrivé au début, c’était toujours ouvert, le portail, mais la structure demeurait quasiment invisible, si bien que la première fois que je suis passé devant, je l’aie pas trouvée. Maintenant, la palisse a été arrachée, on a construit un muret et mis du gravier au pied du portail qui s’ouvre et se ferme plus facilement. Mais il reste toujours ouvert. Et en ce moment il y a cette espèce de trappe, de regard, au pied du portail. Juste au niveau des deux nids-de-poule pleins d’eau qui ébranlent la voiture. — Mais est-ce que je l’ai trouvée, au fond ? Je sais où elle se situe, je sais m’y rendre, et j’ai même les clefs de la structure. Mais est-ce que je l’ai vraiment trouvée, la structure, depuis tout ce temps ? En plus, l’adresse a changé, et je le sais depuis pas longtemps. On m’avait rien dit. Fini le 7 bis, Chemin Noir. C’est pour ça qu’il a disparu, le petit panneau rouge et blanc. — Les trous dans le sol, à l’entrée, ça aussi c’est plutôt récent. Pourtant le revêtement a été refait il y a quelque temps, on a remis du goudron. Ça changeait de l’ancienne allée, ce mélange d’enrobé rongé et de grave censée le soutenir qui occupait toute la cour. Il l’occupe toujours, d’ailleurs. Seule l’entrée a été refaite, mais si court. Et ça a pas vraiment tenu. Les allers-retours des voitures auront vite fait de la dégrader petit à petit, tout en continuant à terrasser le reste de la cour. Des trous, il y en a un peu partout. On traverse pas la cour de la structure en voiture sans être ballotté. Mais je la traverse rarement. Quand j’arrive, presque toutes les places sont prises. Je dois me garer juste après le portail, à droite, dans la pente, le long du petit bâtiment préfabriqué blanc, gris, désaffecté, qui fait face à la structure de l’autre côté de la cour. Je me souviens qu’il y avait, dedans, du vieux matériel informatique. Je sais qu’on a tout enlevé, tout jeté. Mais je sais pas ce qu’il contient aujourd’hui, s’il y a quelque chose dedans, si on y fait quelque chose, ou s’il a conservé sa fonction de débarras. Je vois jamais personne entrer ni sortir. C’est juste ce petit bâtiment blanc-gris, à droite en entrant, derrière le portail. Je dis blanc, gris, même s’il a été récemment repeint dans un jaune sable, de la même couleur que le muret du portail. Ça le rafraîchit un peu, ce petit bâtiment désaffecté à côté duquel je me retrouve presque tous les matins. Juste devant sa façade toute en vitres. Juste à côté des trois marches de la porte-fenêtre permettant d’y entrer, et de l’affiche qui y est scotchée. Un poster, représentant une vingtaine de dessins de visages, des caricatures à la mine de plomb, des visages déformés dans un style tirant au cubisme, ou plutôt à la manière de du peintre Bacon. Mais juste à la manière de, parce qu’on a pas osé, ici, dessiner à coups de poings dans la gueule. En tous cas, chaque matin ou presque, je me gare à côté de ces gueules cassées, en nuances de gris. Ce sont les premiers visages que je vois dans l’enceinte de la structure. — Pourquoi j’ai jamais eu l’idée d’aller jeter un œil par la fenêtre ? Je verrais facilement ce qu’il y a, et peut-être ce qu’on y fait, dans ce petit bâtiment blanc-gris. — Je suis garé juste à côté, dans un carré de pelouse dégarni. Et juste devant un passage herbeux, entre le petit bâtiment et le dernier préfabriqué de la structure, qui mène à une espèce de remise en appentis, un long couloir de terre battue, sombre, courant entre les plaques de ciment, la face arrière des préfabriqués, et une murette en pierres apparentes décrépie, reste de l’enceinte du parc, plutôt un champ en friche aujourd’hui, dans lequel la structure s’est implantée, une murette surmontée de quelques rangées de parpaings sur quoi prennent appui des plaques de toiture ondulées en éverite, et quelques-unes translucides, plus ou moins — un couloir où s’entassaient à l’entrée presque obstruée de nombreux pupitres de l’ancien CFA, souvent cassés, pourris, des pupitres individuels avec un trou pour l’encrier dont il reste un exemplaire dans le garage, un des rares restés dans un état correct que j’ai pu récupérer avant que le tout parte à la déchetterie, et qui me sert de petit établi pour bricoler, c’est Sophie à l’époque qui m’avait dit de me dépêcher — une remise aujourd’hui quasiment vide, au fond de laquelle on tombe sur un mur de parpaings brut et y a plus qu’à faire demi-tour, y a plus qu’à repasser à travers les trois ouvertures, trois murs de parpaings, bruts, et un passage, devant des dizaines de barres métalliques empilées sur trois étages de planches soutenues par des pieux plantés dans la murette, repasser devant des big bag, côté préfabriqués, des big bag vides, repliés, dans d’autres Baobag blancs, et une vingtaine de sacs en plastique transparents entassés, certains bleus, d’autres jaunes, orange, deux tout noirs, de gros sacs poubelle remplis de bouchons, de couvercles et de capsules de toutes les tailles et de toutes les couleurs, des centaines, des milliers sûrement, stockés là on se demande bien pour quoi faire, et puis un gros bidon tout blanc, avec de gros caractères noirs, comme des lignes en dents de scie peintes à la main, comme des signes d’une langue inconnue, et puis le gros bidon orange à l’entrée, le gros bidon orange avec une espèce de flamme jaune et, tout blanc, Motul. Dans la cour, c’est des Igol. Deux bidons bleus à bande blanche au milieu, devant l’entrée de la salle réservée au club moto dont on perçoit bien la grande affiche et le logo, Cagouilles 16, dehors, noir et blanc sur un pan de mur gris, à côté de la porte d’entrée. Avant, le lieu abritait une aumônerie, bien signalée par une large affiche bleu marine, fixée à l’intérieur sur la vitre à côté de la porte d’entrée, juste devant les rideaux rouges d’un côté, aujourd’hui roses, et blancs-gris de l’autre, une aumônerie où certains soirs, quand on traînait dans la structure, on pouvait apercevoir quelques hommes et quelques femmes voilées y pénétrer. Le matin, une fois garé, je passe devant les bidons Igol et la salle vide, et je rejoins l’entrée de la structure en longeant les nez et les culs des voitures, les trois érables à ma gauche, et à droite le long préfabriqué dont la façade, en fonction du changement de salle, change de couleur. Grise pour l’ancienne aumônerie, elle devient jaune comme le petit bâtiment, pour l’Amicale laïque, et blanche pour la partie de la structure où je travaille. Blanche, et rouge pour les portes et les fenêtres. — Et Marie, la secrétaire, va encore passer sa journée toute seule dans ses neuf mètres carrés miteux, devant un écran d’ordinateur qui va faire que de sauter, et pour un ou deux coups de fil quand ça veut bien… heureusement qu’on la paye ! — Au pied des érables couverts de mousse, les feuilles, avec la pluie, ont fini par former une bouillie marron. Il y a des flaques partout. On sautille pour les éviter, mais on s’éclabousse quand même. Salut, ça va ? — Ça va, ça va… Les six ou sept personnes du groupe Amorce s’entassent sur le perron de la salle de l’Amicale. Personne parle. Un autre, sac à dos à l’épaule, adossé à un érable, a la tête dans l’écran de son smartphone et joue des pouces. Une femme très grosse, que j’ai jamais vue, peut-être une intervenante pour un sujet spécifique, passe en se balançant avec un trousseau de clefs qui cliquette. Elle ouvre la porte et entre en laissant ouvert. Personne pour la suivre, sauf celui qui envoyait sûrement un texto. On se met à parler. — Le sol graveleux craque quand une voiture arrive doucement. Elle se gare le long du mur d’enceinte, en face des préfabriqués, devant une autre voiture ou le cabanon de chantier blanc aux arrêtes rouges. Un mur qui sépare la structure de la caserne des pompiers et de leurs logements, dont aperçoit les étages et les toitures, les fenêtres, volets fermés ici, ouverts là, du linge qui pend parfois, avec les beaux jours, des antennes hertziennes, et la grande antenne de la caserne et sa pointe en forme de trident. D’abord végétal en face du portail, le mur devient jaune paille, comme le bâtiment désaffecté, parsemé de taches et de traînées verticales noires, et puis tout gris, derrière le cabanon jusqu’aux toilettes. Tout gris, parce que cette partie du mur, cachée par une haie végétale qu’on a arrachée en même temps que celle qui envahissait le portail, elle aura jamais été peinte. Aujourd’hui, avec l’espace gagné, ce sont les voitures, garées en file indienne, devant le petit cabanon, qui forment une haie de métal brillant et parfois coloré. — Le Famili’Bus, dernier arrivé, dépose ceux qu’ont pas de moyen de locomotion. On descend par l’avant et par la porte coulissante, on récupère les sacs à l’arrière et on se dirige dans le petit cabanon pour déposer les gamelles dans le frigo. On se retrouvera à la pause déjeuner, avec deux ou trois autres, dans les six mètres carrés autour d’une table en formica marron à lignes noires. Pour réchauffer sa gamelle, on attendra son tour de micro-ondes. Sauf celui d’Amorce, qui déjeunera avec ceux de son groupe dans la cuisine de l’Amicale. … et la secrétaire, elle, elle reste toute seule dans son bureau, mais parfois je crois qu’elle va sur le parking de l’Inter, elle doit manger dans sa voiture… — Il y a toujours un peu de monde de part et d’autre de la porte d’entrée. On discute, on se roule une cigarette, on rajuste son bonnet noir, les mains dans les poches, le téléphone à l’oreille, on vapote, un pied sur le range-vélo, le coude sur la pompe à chaleur qui tourne, on entre dans les toilettes, un autre en sort presque aussitôt, la fumée volute au-dessus des têtes, la lumière s’allume dans la salle info, quelqu’un traverse le secrétariat, une chasse d’eau, … au fait, vous savez j’ai pas oublié pour aujourd’hui, ce que vous avez demandé, j’ai pas oublié le petit objet vous savez, de le ramener, c’est un objet que j’aime bien, c’est pour l’exercice que vous avez demandé, j’ai pas oublié, c’est le stylo de ma fille, vous allez voir, c’est le stylo scoubidou qu’elle m’a fait un jour, c’était un cadeau, je sais plus pour quoi, mais je l’aime bien ce stylo, ça me rappelle ma fille vous savez, parce qu’elle est plus là ma fille, elle est plus à la maison, mais j’ai son stylo scoubidou, je l’aime bien, c’est mon cadeau, il est joli, vous allez voir, il a plein de couleurs, ma fille aussi elle était comme ça, plein de couleurs au fond, vous savez, c’est bien ça les couleurs, vous avez vu la dernière fois, j’avais utilisé plein de couleurs pour écrire, c’est pas pratique mais c’est joli, et le stylo scoubidou aussi, vous allez voir comme il est joli, et je vous raconterai avec ma fille, même si elle est plus, même si elle me manque un peu quand même, vous savez, heureusement que j’ai encore son stylo, ça me la rappelle, ma fille, c’était son cadeau pour moi, c’était gentil ça, ce stylo scoubidou tout en couleurs qu’elle m’a fait, c’est joli, c’est plus joli que ce que je lui ai fait vous savez, c’est pour ça que je la vois plus, c’est pour ça qu’elle me manque, heureusement j’ai son stylo, elle est pas partie avec, elle me l’a laissé, c’est gentil ça aussi, de l’avoir laissé, qu’est-ce que j’aurais fait sans ça, sans ça pas de stylo, j’aurais pas pu penser à ma fille quand elle était là, quand elle était jolie, elle était jolie vous savez, et moi j’ai fait des choses pas jolies, j’ai fait des choses sans couleurs, je lui ai pas fait de stylo scoubidou comme elle, je lui ai pas fait de cadeau comme elle, parce que c’est un cadeau ce stylo, c’est un beau cadeau qu’elle m’a fait, c’est mon cadeau, moi j’en suis pas un avec ce que je lui ai fait, qu’elle est partie, qu’elle me manque, mais son cadeau ça me la rappelle vous savez, et vous allez voir comme il est beau, vous allez voir aussi ce stylo scoubidou, avec toutes ses jolies couleurs, comme il écrit bien, et ma fille aussi elle écrit bien, elle écrit très bien ma fille vous savez, mais elle m’écrit plus, non en ce moment je la vois plus et elle m’écrit plus, c’est dommage parce qu’elle écrit bien ma fille, elle a une jolie écriture, moi j’écris pas bien, pas très, mais j’aime bien écrire avec le stylo de ma fille, le cadeau qu’elle m’a fait, le stylo scoubidou vous savez, vous allez voir, toutes ses jolies couleurs, comme elles sont bien tressées… — Pour entrer, je passe mon sac, trop lourd à cause de l’ordinateur et des livres qui resteront sûrement fermés, dans l’autre main, qui tient déjà le petit baise-en-ville Blanc Bleu dans lequel se trouve mes gamelles. Mais depuis quand ça s’est déglingué ? Depuis quand ça a pris du jeu, la poignée blanche, et sacrément ? Depuis quand c’est prêt à me rester dans la main, quand je veux l’ouvrir ? — Ah ben vous avez l’air en forme, mais gardez-en un peu…

1. La cour de la structure, le matin quand j’arrive en voiture, de la voiture au fond de la cour jusqu’à la porte d’entrée, le matin mais pas le soir parce qu’il n’y a plus personne, le matin parce que j’arrive le dernier ou presque, parce que tout le monde est garé, parce que je suis en retard, parce qu’il n’y a plus de place presque, parce que je me retrouve au fond de la cour, parce que je dois la traverser, parce qu’il y a du monde qui attend, parce que je la connais bien la cour, parce qu’elle n’a pas beaucoup changé, parce que le monde change régulièrement, parce que je les sonnais un temps et parce que je ne m’en souviens plus ou presque, parce que j’ai déjà écrit sur cette traversée de la cour je crois, parce que je me demande ce qui en ressortira cette fois, parce que je ne me souviens pas de la première fois, parce que je n’écris donc pas pour me souvenir, parce que j’écris pour traverser et retraverser la cour alors, ou presque ?

2. Pour préparer le terrain, quelques photos prises l’autre soir avant de rentrer.

3. Pour la forme, je ne sais pas pourquoi les Œuvres d’Édouard Levé m’attirent plus que Par les champs et par les grèves de Flaubert, alors qu’elles ne semblent pas devoir se prêter à l’exercice de la description. Mais s’agira-t-il vraiment d’une description ? et si oui, de quoi en réalité ? — Je crois que c’est le fragment et, à l’intérieur, la perspective d’une action, projection, simulation. Que chaque plan décrit soit une traversée du plan même, une plongée dedans (éclaboussures comprises ?). Comme si, spectateur du film des frères Lumière, on se jetait sur l’écran pour prendre le train de La Ciotat en marche.

4. Il s’agit donc : « d’effectuer un saut vers ou dans ce qui pousse un voyageur à écrire ; […] une sorte de saut mental dans la surprise du voyageur […], et conditionner l’appel à l’écriture depuis cette seule pratique du voyage ; […] de s’en remettre au plus concret, quitte à l’envisager depuis le plus minuscule ; […] et savoir se dépouiller de nous-même écrivant pour rejoindre cette surprise du voyageur (étonnants voyageurs…), provoquant l’appel aux notes, au langage écrit ».

5. Il y a les photos pour le lieu aujourd’hui — dont la trappe — et Google Earth et Géoportail, voire Remonter le temps, pour les changements du lieu, le dépaysement insensible et inexorable.

6. La traversée à pied de la cour, c’est une cinquantaine de mètres ; et le matin, il y a du monde et de l’activité : c’est beaucoup trop pour une description au minuscule ; à moins d’en faire tout un roman. — Ça tombe bien alors ?

7. Pour l’instant, ma démarche descriptive ne change pas. Mais je reste persuadé que, de façon rétroactive — avec un temps mort dans la marche du récit, qui n’est pas celui de l’écriture —, je peux reprendre l’ensemble et le restructurer, ou déstructurer, en fragments selon les détails décrits avec plus ou moins de précision et, en m’inspirant des Œuvres de Levé — de façon inverse —, reconfigurer les fragments descriptifs de façon à gagner non pas nécessairement en précision, mais en surprise justement, comme si ce que j’avais pu voir, entendre, sentir, etc., avait été pensé, conçu, structuré, telle une œuvre dont un auteur n’a pas vraiment eu l’idée, mais qu’il a malgré tout réalisée.

8. De l’écho, entre les visages en affiche et les gens croisés. Lesquels les plus humains ?

9. La référence à Levé me semble surtout utile pour le moment où la description, avec des gens qu’elle va devoir transformer en personnages ou en animaux (voire en éléments de paysage ?), atteint le point de rupture qui peut la faire basculer du côté de la narration. — Tiens, un personnage, même au milieu du désert, peut-il faire surgir un paysage urbain comme s’il en était une métonymie ?

10. Pas sûr que je mette vraiment en pratique.

11. Pour le passage dans la remise, je me suis appuyé — avouons-le franchement, je me suis plagié — sur un texte écrit pour Artfèvre not my idea, avec pour ligne directrice « pour plus de simplicité, j’ai tout mis dans le titre ». Dans ce cadre, c’est la marque Motul qui est mise en avant, photo à l’appui.

12. Pour un travail en images, je me suis aperçu que, pour Google Maps en street view, la Google Car est passé dans l’allée des logements de fonction des pompiers. Elle a ainsi longé le mur derrière lequel se trouve la cour de la structure qu’on aperçoit assez bien du fait de la hauteur de la caméra sur le toit du véhicule et de la surélévation du sol. De flèche en flèche sur l’écran, on peut ainsi traverser la cour. De copie d’écran en copie d’écran, on peut aussi la reconstituer dans toute sa longueur, et plus encore, dans un style relativement cubique puisqu’on voit les mêmes éléments sous des angles différents, décalés — un peu à la manière de David Hockney qui reconstituait une image en superposant, à peu près, plusieurs photos qui sont autant de prises différentes de ce qui a été photographié, et tant pis si l’image finale semble déstructurée, par exemple la partie de Scrabble avec sa mère —, avec pour ligne directrice le mur.

Les lieux annexes à la cour, que je traverse par procuration, c’est d’un seul trait, dans la cour des souvenirs, du temps qui a passé.

Will
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18 | Écart


Poussière au sol comme en l’air, lumière or et gris, moiteur qui rend le corps en eau — le laisser se liquéfier, il n’y a rien à faire — alors premier arrêt dans une gargote, façon de faire une pause et de fêter l’arrivée dans la ville. Je me fais l’effet d’une photo trempée dans les différents bains qui révélateur comme fixateur. Celui de l’avion, où on fait l’objet individuel de toutes les attentions tous les luxes en même temps qu’on sait l’écrasement possible, celui de l’aéroport, chape de chaleur humide descendue directement sur les épaules et foule qui s’agite : notre moi se fait petit. Et puis celui du trajet en taxi, en un bref retour au Monde de l’Autre Côté : nous sommes entre individus parlant anglais, dans une température agréable, naviguant sur une autoroute plantée de publicités géantes pour des marques souvent connues. Maintenant, pour cette pause, assise sur un banc, sous la légère toiture de paille et de bois, je clapote, tandis que tourne le ballet incessant où chacun, fluide, se croise, se dépasse, vaque, en vélo, à pied, en moto-cab, quatre roues inventifs, où parviennent relents d’huile, effluves de coriandre, fumées de bâtons d’encens, parfums de chair de mangues, où fusent des cris, tout de suite absorbés, et j’ai dans les yeux le soleil levant déjà vieux, pesant, énorme orange au ras de l’horizon -nous sommes le matin, et les teintes émeraude, safran, turquoise, des étoffes et des vêtements flottants. Dans cet îlot, une marmite de thé au lait bout, remuée régulièrement par une grosse cuiller de bois, quand certains de mes compagnons ont demandé du café, et même, ô honte, un smoothie ! Le sol est de sable et de poussière, papiers s’enroulant autour, papiers de n’importe quoi, de pub, d’emballage, d’oubli, dans la poussière rouge ou terre, avec de minuscules bouts, de bois, de carton, de vieilles tiges de légumes, de métal brillant, grâce à ombre, — quelle fortune ! — qui nous protège de la lumière crue, nous sommes dedans et dehors, et surtout pas (?) dans notre coquille. Je pense à ce qu’a dit un écrivain voyageur : ce que l’on est et que l’on cherche à oublier, regardant de l’extérieur cet étrange univers qui n’est pas le nôtre, ce qui vient détourner quelque chose de soi-même dans le voyage, est et n’est pas, car c’est soi-même qui devient étranger à soi-même.

Sylvie Serpette
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19


Avant c’était la contrainte dans cet espace réduit, à ne pouvoir allonger les jambes, à tenter d’abandonner la tête sur le coussin de voyage, à protéger les yeux sous le masque, à occulter ronflements d’un voisin paroles des passagers chougnements d’un enfant et sensation de vague froid, à tenter de se bercer dans le bruit grave des réacteurs… c’était le besoin soudain de dégourdir cette lourdeur, de balader un peu son corps enfourmillé dans le couloir jusqu’à l’espace des hôtesses vous tendant verre d’eau et sourires, le retour tanguant à votre place, le sommeil enfin, le réveil aussitôt par annonce dans le micro de l’atterrissage proche et des plateaux café ou jus de fruits ?... c’était l’agitation soudaine, les allées et venues incessantes vers les toilettes, les consignes de regagner sa place, de boucler les ceintures, les hurlements des bébés ayant mal aux oreilles, le regret d’avoir ôté ses chaussures en voulant les remettre, un haut le cœur dans la décompression abrupte, besoin de déglutir, l’essai de regarder par le hublot d’un voisin les lumières de l’île, de l’autre côté l’océan noir compact, puis le choc des roues atteignant le sol, fracas des freins, quelques maigres applaudissements ben quoi il a fait son job dans le temps c’est vrai on s’émerveillait de rien… c’était alors la précipitation habituelle, tout le monde debout bagages descendus des coffres à la va-vite pour finalement se serrer dans les couloirs poireauter en piétinant asseoir un bout de fesse sur un accoudoir, mais qu’est-ce qu’ils foutent mais c’est bien long… ah ça y est on descend, le flux impatient, toi qui attends l’instant de la touffeur sur le tarmac, dès l’escalier il te saisit, tu as beau connaître il te saisit à chaque fois, ce souffle caribéen chaud et humide, cette enveloppe serrée et à la fois ample sur ton corps, sur ton visage, jouissance des retrouvailles malgré la fatigue ou grâce à elle, avancer. Le bus encore pour rejoindre le terminal, le sas réfrigéré, décidément toujours trop fortes les clims ici, les couloirs jusqu’au hall des bagages, tournent et tournent les valises sur le tapis, la tienne est noire également mais tu as noué un ruban rouge sur la poignée… Avant c’était en somme le préalable à ton arrivée dans le hall immense de l’aéroport, la recherche du petit panneau blanc avec ton nom inscrit, le sourire blanc dans le visage noir vous avez fait bon voyage ? enfin sortir, enfin l’air libre qui à nouveau enrobe entoure embrasse, emprunter l’allée des palmiers royaux, se laisser impressionner par leur hauteur glisser dans leur nonchalance. Heureuse de te caler à l’arrière de la voiture, à la radio zouk après zouk il n’y a qu’ici que ça te plaise, ça te donnerait même envie de danser, dans le rétroviseur le sourire du chauffeur. Permission accordée d’ouvrir la fenêtre, visage dans le vent, vers toi les bouffées de végétation luxuriante, les odeurs qui changent le long du trajet, capiteuse du frangipanier, épicée de poulet boucané, fétide d’une mangrove, et bien sûr la bande son présente malgré le bruit du moteur, il te tarde d’arriver à l’hôtel pour écouter la nuit. Formalités rapides, bonsoir bienvenue contents de vous revoir, juste une bouteille d’eau merci d’accord pour le pot d’accueil demain, tu as la chambre souhaitée, pas côté piscine, côté plage, là les palmiers ne sont pas à l’assaut du ciel, ils penchent vers le sable ou l’eau. À peine ouvrir la valise, vite maillot de bain et paréo, descendre, aller marcher les pieds dans l’eau, tu sais où tu vas, c’est toujours avec lui ton premier rendez-vous. De loin tu le devines, tu avances vers sa frondaison majestueuse, la voilà la roue de ta fortune ce soir. Bien sûr dans la nuit tu ne vois pas les couleurs de la coupe des branches tressées à leur base, mais tu les connais par cœur, de vrais pastels, d’abord ocre et orange, puis en montant vert et bleu, tous ourlés d’un trait violet, tu les as photographiées cent fois en gros plan et tu recommenceras. Tu admires l’éventail puissant qui s’ouvre, se déploie vers le ciel et les feuilles tout en haut comme des palmes déchirées qui se balancent au souffle des alizés. Te voilà assurément arrivée, tu t’allonges à ses pieds pour te reposer du voyage. Un coup de machette sur la base du tronc, paraît-il, ferait jaillir l’eau que l’arbre conserve dans son cœur pour désaltérer le voyageur. Tu n’as pas de machette, tu n’as pas soif, nulle envie de blesser surtout, tu préfères te contenter de la légende, contempler les étoiles, écouter la nuit habitée, stridences des grillons, cris des petites grenouilles, mélodie incessante où tu pourrais t’endormir, mais non il faut rebrousser chemin, tu vas t’accorder le plaisir d’un bref premier bain dans l’océan tiède sur le chemin du retour, tu dois récupérer car demain tu travailles, c’est comme ça que tu aimes les îles, y travailler, rencontrer, découvrir. Alors maintenant il faut souhaiter bonne nuit à ton arbre du voyageur.

Mireille Piris
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20 | Le ciel, le soir


En montant dans le bus on perçoit les croassements de vols importants de corneilles noirs, au loin, profils sombres en bandes sur le ciel dragée bleue, rayé de trainées de condensation rose orangé. Les avions sont à leur poste de stationnement, le nez tourné vers les baies vitrées des terminaux. Sur chaque machine, une tonne de peinture sur laquelle la lueur glisse, miroir à l’envers des alentours — silhouettes noires, leurs pieds remuants dans le vide, convois garés, petits trains des charriots, l’ovale des éclairages au bout de leurs pylônes —. D’autres camions, des tracteurs, évoluent tout autour. Des hommes en tenue jaune ou orange de la taille de jouets se déplacent sous les ailes, près des roues. Le bus tangue et danse sur la piste, tressaute sur chaque joint de béton. Défilent derrière la vitre les aérogares, puis les bâtiments bas du fret et ses hangars violemment illuminés de lumière verticale qui creusent profond dans le soir débutant de larges cônes blancs sous lesquels s’empilent des formes géométriques contenues sous les filets de retenue devant les zones de palettisation. Palettes vingt pieds, seize pieds, conteneurs maritimes, quarante pieds, jusqu’au dernier virage. Là, on quitte nos sièges pour se retrouver tous trois pressés contre les portes en accordéons vitrés. C’est toujours comme si on le voyait pour la première fois, on dirait qu’on ne peut pas s’en empêcher et peut-être aussi, un peu, parce que c’est le soir, parce que c’est un soir de départ et que les bagages, calés à l’arrière de nos genoux pour les empêcher de rouler, vibrent déjà au rythme de l’avancée. et tout d’un coup il est là  : GZNU. C’est celui-là. Après avoir salué le chauffeur qui repart en nous souhaitant bon vol, nous voilà descendus à ses pieds et tandis que des claques de vent à l’odeur de kérosène arrivent, par paquets entiers, dans lesquels se bercent d’autres avions, très bas, arrivées, départs, là où plus loin, mais sur le même plan, les corneilles, en équilibre, dansent une dernière fois avec le bleu nuit qui s’intensifie sous les coups, comme des chocs, des coups de poing de l’air, de longues gifles en paquets, plaquées, et qui étouffe comme sous de grands masques, en claquant sur le souffle, ça triture les manteaux froissés et promène des tourbillons de poussière, de sable, d’où venu ?… Autour des chevilles, accompagnés de petits détritus blêmes, décolorés et piquants, promenés sur le béton mité, crevé d’herbes courtes et jaunes. Les pales des quatre réacteurs bougent lentement, entrainant la spirale blanche peinte sur le cône noir en un tournoiement hypnotique. Vérification du calage, des véhicules de chargement bien positionnés, des camions-citernes prés à dégager. Le responsable de chargement en bleu foncé, un mécanicien en blanc. Tous s’affairent. Au pied de la passerelle, on se présente au « coordo » qui donne l’état d’avancement du chargement et détaille le fret réglementé, les palettes spéciales — un prototype R. maquillé, envoyé pour une présentation, des chevaux debout dans leur stalle, près d’eux, le lad qui viendra se présenter avant le décollage — des pièces de moteurs, des cartons de pièces mécaniques, des moteurs d’avion sur leur bâti. Cent dix-sept tonnes. La charge, ce soir. En bas, à douze mètres au-dessous de son ventre, nous sommes pris sous l’ombre dense de l’avion. Les roulages, les décollages, font vibrer le sol sous nos pieds. Tout autour, les tracteurs trainent palettes et conteneurs et les pinceaux des phares se croisant, éclairent des portions de piste, des corps, des bras d’hommes, les bandes réfléchissantes de leurs vestes brillent par zébrures momentanées. Sous le ventre brillant, des lignes de rivets, cicatrices soudaines des jointures, le renflement des baignoires masquant les vis sans fin des mouvements de volets, une jambe de train, la prise d’air des groupes de pressurisation, les trappes des trains sous le fuselage, une prise de vidange, les phares d’atterrissage, un avitailleur en train de chercher la baie de remplissage afin d’y brancher le conduit d’alimentation, un train aux multiples roues, hautes de la taille d’un individu, on perçoit en un tout comme l’image sonore d’un instant, les moteurs hydrauliques des loaders, le ronronnement des groupes de parcs électriques et, contre les rails de guidage en aluminium, au-dessus de nos têtes, à l’aplomb de nos corps, tout l’étage du pont principal à l’intérieur duquel les palettes roulent le long des rails qui les guident jusqu’aux butées.

Françoise Durif
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Contre la grille devant la mosquée. Des sandales d’hommes de cuirs foncés. Rangées sages et par deux, comme attentives à la sourdine du silence qui emplit l’intérieur du petit bâtiment. Au bas du perron de pierre blanche propre comme un marbre fraîchement lavé, malgré la poussière du sable collant projeté par la mer repue d’alizées, zébrures infatigables des eaux turquoises à force d’onduler sous le ciel ployé d’incandescence et de torpeur, en ce mécanisme qui fait la vibrer la vision lorsqu’elle s’accroche aux ondes de chaleur qui s’élèvent lourdes comme des femmes fatiguées d’allaiter. Elles passent en saluvas, en parlant, en riant haut devant la mosquée, vers la grille qui barre le chemin. Étroit chemin de terre bousculé d’ornières, qui s’arrête brutalement à la grille. Juste la place de quelques pas entre le mur de la mosquée et la rouille de la grille dont les losanges découpent le ciel, la tour de contrôle, et la silhouette de l’ATR 72 rouge et blanc d’Ewa Air. Odeur et sensation d’arrière-cour et de béton brûlé de l’autre côté de la grille. Tout proche et très interdit — le cordon de bitume de la piste d’atterrissage qui s’enfante du rien, de la terre rouge du chemin, pour grossir et s’élancer comme un pont vers la mer. Coincés dans le grillage de la grille des lambeaux de plastique profilés par le vent s’agitent en vain sous le grondement des réacteurs des avions qui partent sous les yeux des enfants aux petits pieds chaussés de tongues aux couleurs vives et qui s’accrochent à la grille, papillons sauvages prisonniers de ce bout de la Petite-Terre d’où résonne le tarmac. Promesse d’aventure. Ivresse du danger du jeu où il est possible de mourir cramé par le souffle des réacteurs. Et leurs cris jetés comme des ailes quand la grille tremble entre leurs doigts.

Isabelle Dartiguelongue
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ORIENT : Arrivée dans un autre pays en plein jour, descendre de l’avion et rencontrer le vent ...retrouver en une inspiration, les mêmes odeurs qu’il y a 46 ans - minéral, feu, lumière. ASIE : Port, lumières, tombée du jour et tout de suite les pas sur un quai immense et les milliers de lumières dans la brume - eau, lumière, ombre. OCCIDENT : L’arrivée dans une ville à la tombée du jour, une rue très étroite, et les murs en pierre. Une sorte de tunnel - minéral, ombre. MERIDEN : Arrivée après un passage dans une forêt clairsemée : au travers du feuillage : apercevoir simplement un morceau du toit en tuile et l’une partie d’une fenêtre, de ce bâtiment en pierre : une église perdue - minéral, végétal, feu. 3 continents 4 vues au microscope : les arrivées : on cherche du regard, on explore l’inconnu. On est venu chercher un ailleurs ...Minéral, eau, végétal, eau, Les ailleurs primitifs, ceux que l’on porte en soi, parmi les ombres surgies des profondeurs, confrontées aux surfaces, aux textures d’un vitrail. Images qui rassemblées laissent encore passer une lumière difractée à la manière d’un vitrail. Les visions des éléments premiers qui ont constitué la création et l’animation : mouvement par le vent, le déplacement très lent de la voiture, la marche. On ne parle pas des départs, toujours des arrivées, qui se développerons peut-être en « voyage », esquisse promesse ou oubli, légèreté des arrivées quelque part et la suite de l’histoire est à écrire. Premier voyage sans destination que ce moment vu aussi au microscope, petit laps de temps ouvrant sur l’infini. Macrocosme.

Isabelle de Montfort
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le dimanche huit septembre 1996 Yvan m’avait dit pars allez-y alors on est parti chez la tante d’I. tout près des cinq terres la mer la rivière l’oncle diabétique les antipasti le spritzer le vendredi treize septembre 1996 le coup de fil du frère pour annoncer le décès d’Yvan nager avant de reprendre la route plutôt flotter faire la planche est-ce inconvenant chercher quelque chose dans le nuage le trajet la nuit l’orage la fatigue la tristesse les larmes l’impression de ne plus avancer de ne plus rien voir la peur les appels de phares les sirènes-klaxons des camions les gerbes d’eau les gerbes de fleurs pouvoir le voir mort faciliter le deuil l’inhumation dans son village natal la collation au bord de l’eau repartir encore groggy le lundi vingt-trois septembre 1996 de l’autre côté de la botte une autre mer un port une ville frontière un voyage d’étude mixte programmé de longue date une exposition Arte Dai Confini Sala Communale dell Albo Pretorio psychiatrie déconfinée l’ hôpital reconverti le Cheval Bleu le croisement d’ateliers Club Zip Laboratorio P. Club A.B. l’auberge de jeunesse Tergeste le parc du Château de Miamare la princesse Sissi le lundi trente septembre 1996 la mort de l’oncle diabétique dans sa baignoire le retour la panne sur l’autoroute et une partie du voyage à contresens sur le plateau d’une dépanneuse Europe Assistance

Jean-Marie Graas
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24 | Dans un réel hypothétique


La décision est venue d’une rêverie vague, du mot Pouilles et de la pierre sèche, le voyage a été brumeux, extrêmement rapide, et restera ainsi. M’ébroue, ouvre les yeux, me voici devant la gare de Reggio de Calabre, et je me demande pourquoi et comment. Un ciel où naviguent des nuages blancs, un auvent porté par des poteaux noirs qui encadrent des portes vitrés en bois brun-cire, une gare qui semble être une épure dessinée sur la planche d’un élève architecte, les dalles blanches du trottoir, les bandes blanches tracées sur la chaussée beige, malgré un groupe qui attend, un garçon appuyé à un poteau, tous masqués, et les pigeons qui, alignés sur le toit, nous observent, se confirme mon impression de flotter dans le vide. Mon esprit vague et mes yeux errent, passent sur quelques voitures arrêtées par un feu à l’entrée de la place, accrochent de hauts poteaux métalliques peints en vert, veufs d’oriflammes, de panneaux ou de lampes, dont la présence n’a pas le temps de m’interroger, éveillant absurdement l’image de colonnes, épaisses, anciennes et blanches, le mot Sicilia, l’évidence d’un but, proche, mais n’en sais la position par rapport à cet espace, n’en devine le chemin. Je dépasse le garçon, bien trop enfoncé dans son absence, j’avance, négligeant le groupe bruyant à l’angle de la gare, vers une silhouette féminine en noir, juste devant eux, au bord du trottoir, si évidemment figée dans une attente que j’imagine un arrêt de bus. Je tends la main pour qu’elle me regarde, je dis, espaçant les syllabes instinctivement – dans une tentative absurde pour lui dissimuler mon accent tout en rendant évidente que suis étrangère à ce lieu -– da dove Sicilia ?. Les sourcils se lèvent au dessus du masque... un blanc... je prends conscience de l’incongruité de ma présence, elle dit –- Santa Catarina, et puis quelque chose qui fait allusion, je crois le deviner, aux restrictions en vigueur. J’écarte les mains, elle accepte l’idée de mon existence devant elle sans creuser la question, agite les bras pour indiquer un incompréhensible trajet, je lui tends mon carnet, un crayon, elle trace des traits, des flèches, me rend le tout en riant, je pars vers les voitures... Je marche dans une ville neutre, presque familière, aux passants rares, rencontrant des visages masqués avec plus ou moins de désinvolture, des masques balancés à bout de bras, des couples discutant en brandissant des mugs de café, et je me perds... Et puis brusquement, entre des immeubles blanc-gris-de-ciment, je débouche sur un pont enjambant une trouée au centre de laquelle court un gros tuyau (peut-être l’ancien petit fleuve canalisé) et, à l’horizon un épais trait bleu qui est la mer, surmonté d’une côte verte, montueuse. A gauche la séparation de la chaussée et de la piste cyclable (rien n’est prévu pour les piétons mais le désert qu’est actuellement cette rue leur laisse le choix) a subi des outrages et ne restent que quelques fragments de la bordure en léger relief carrelé de rose et blanc, séparés par des débris de goudrons noirs. J’arrive enfin à la rampe qui descend vers le port, en contrebas de l’avenue. A ma droite une série de bâtiments bas dont certains semblent plus ou moins officiels, unanimement fermés, quelques voitures garées en épi, face à deux pontons auxquels sont amarrés des vedettes et voiliers endormis, j’avance, dans le plaisir toujours renaissant des ports quels qu’ils soient – surtout les petits engourdis – je longe, seule dans le soir qui descend, les laides petites barrières de ciment qui, séparées par des chicanes, dessinent une protection, une frontière avant les chutes éventuelles, je dépasse le bâtiment blanc et bleu de la lega navale italiana, fermé à cette heure, un hangar orné de jardinières aux plantations lasses, deux constructions toutes pimpantes de leurs façades vitrées impeccables. Un angle et alors que du côté de la ville les constructions ont laissé place à un mur de soutènement surmonté de buissons, je vois derrière deux poids lourds garés parallèlement à l’eau, une cahute en ciment sale aux rares ouvertures closes de rideaux de fer et enfin une petit construction au ciment gris très clair, largement ouverte, deux distributeurs de boissons et confiseries, des barrières de métal peintes de neuf pour canaliser la foule absente, un guichet fermé, un homme, pantalon noir et chemisette blanche, sac en bandoulière porté sur le ventre, qui me tourne le dos, se dirigeant sans doute vers un bureau... Je l’appelle, il se retourne, je demande – Messine ? – il me répond, en français, miracle, avec un délicieux accent, romain me semble-t-il, – pas avant demain à huit heures – et puis : Française ? – oui – mais comment êtes-vous là ?... les restrictions.. – je ne sais pas, et après quelque secondes de réflexion – je ne devrais pas, je ne suis peut-être pas ici au fond – peut-être oui, enfin si vous êtes ici, je vous ouvre le bureau, vous pourrez y dormir, parce que les hôtels sont fermés – merci. Mais je pense qu’au fond nous avons raison, je ne suis sans doute pas là.

Brigitte Célérier
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au seuil d’un songe avant d’être au seuil d’une ville -– derrière soi des trains repartent et je reste –- je reste prête à être ensorcelée –- de minces fuseaux de soleil percent les barrières -– toutes ces raies obliques découpent les eaux – d’indécises pensées se faufilent sur la soie chamarrée de l’eau -– des morceaux d’elle pourraient flotter là -– se laisser happer par un labyrinthe d’eau –- l’égarement d’un quotidien sous papier calque –- cueillir les clapotis d’un rire –- à la recherche d’un nord le regard divague sur la verrière limpide – l’ostinato des cloches face à la force des silences –- un plain-chant du vague, du diffus, de l’éphémère –- l’écho brouillé des silences sous les soupirs –- le battement d’ailes d’une mouette là sous l’ogive d’une fenêtre –- éclats des clapotis d’eau –- les contours flous de ce qui veut se dire –- un brin d’herbe dans une fissure du pavé -– une glycine qui ruisselle sur un parapet -– une mélodie sur un piano qui s’échappe d’une fenêtre –- l’oeil rejoint la façade pour trouver la source -– le ciel ébréché de tout petits nuages -– abandonner le parvis de la gare –- flux de la foule à traverser –- s’engouffrer dans une ruelle déserte -– un chat de jais glisse le long d’un mur –- se laisser prendre dans les filets d’ocre –- les écaillures de brique où s’accroche la lumière –- bistre sépia ocre safran saumon lie de vin gris –- dans les arcanes du pas l’ocre poésie des ruelles -– les plaies de crépi qui suintent sur les murs -– se tenir devant ces craquelures comme devant un tableau -– voir sans chercher à voir -– formes informes –- taches crispées -– gouttes boursouflées -– écailles de tortues –- creux bosses -– traits lignes arabesques -– silhouettes enlacées -– épluchures de crépi -– caresser d’une main lascive ces appâts pour la lumière –- les doigts de prudence sur la rugosité du mur -– des blocs d’ambre sur le biais d’une façade –- les portes bien closes -– point d’échappée dans les cours intérieures -– le bois des volets craquelés et vieillis -– les nervures olive qui se creusent -– des rais de lumière coagulés –- les regards si brefs des passants croisés à saisir au vol –- j’erre seule en quête de l’ocre voie – le regard délavé et paisible -– entre les traits d’ombre et les voix de lumière le souffle de l’émotion –- peut-être le temps des métamorphoses -– ou le temps de rasseoir ma pensée -– laisser s’enfuir les faux reflets dans son dos –- s’enfoncer dans le labyrinthe -– presque prête à perdre pied – paume ouverte pour le sable des mots porté par le vent –- au seuil d’un après –

Solange Vissac
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C’était un magasin de la rue Vieille-du-Temple, au siècle dernier on y vendait louait des habits – smokings, robes de mariées tout le kit – des armes si on en voulait (c’était le temps de l’assistanat) on en trouvait rue Amelot – ou ailleurs peu importe, il suffit de chercher – et d’avoir du temps surtout mais non, on n’en manquait pas, non, on dormait trois heures par nuit quand c‘était la nuit ou quand on n’en pouvait plus – on avait vingt ou trente ans – qu’est-ce que ça peut bien nous foutre que le soleil ou la lune ? on verra – on verrait bien, c’était un vieux type du genre à avoir habillé Jules Berry ou Maurice Chevalier – il y a bien longtemps qu’ils sont morts, leurs cendres dispersées sur les collines qui bordent la plaine où coule le fleuve – ne me demandez pas pourquoi ces deux-là je n’en sais rien, c’est ce type, là, qui m’y fait penser, assis qu’il est derrière son comptoir, il attend qu’on lui donne les différentes tailles dont on a besoin c’est tout, oui il a ça, oui – il va chercher ses affaires, c’est un peu cher, oui mais c’est de la qualité et la qualité c’est ce qui se voit à l’image il n’y a pas besoin d’explication c’est là – alors vous prenez ? on prend oui. On prend et on s’en va. Dans la voiture station-wagon dans le coffre les sacs ; les rouleaux de paraffine de couleurs, les faux billets et les accessoires, les autres trucs, on pose les costumes dans leur housse – le mien, celui du producteur, celui de son aide de camp – on avance on s’en va, le vieux type est derrière son comptoir, dès lundi on lui rapportera tout ça – en le passant un peu plus tard, j’ai découvert dans la poche intérieur un petit carton où on avait inscrit quelques mots, ils étaient effacés mais c’est égal, il m’allait bien – je n’ai pas fait attention sur le moment, j’avais mon texte à savoir, je l’apprenais tout en m’habillant, chez moi, ou était-ce chez l’habilleuse, rue des Archives ? il y avait un stoyak dans sa grande pièce unique où pendaient les costumes – il y avait une cuisine américaine comme on dit – j’ai oublié j’ai tout oublié : non, c’était la compagne d’un camarade de promo – ils venaient d’avoir une petite fille – si j’avais quatre lignes de dialogue, c’est le bout du monde – c’est important ? pas nécessairement mais il faut savoir le texte jusqu’à l’inconscience, il faut le dire en toutes circonstances, serait-on sous la douche ou sur un trône – lumières son image point action, regards gestes dans ma poche, le petit bout de carton que je sens à en oublier mon texte, il sort sans que j’en sache rien – il existe une captation de ce moment où je sens le morceau de carton sous mes doigts tandis que les mots sortent comme d’un naturel achevé, le type est amoureux et elle s’en va – ça se tournait rue de l’Aqueduc – dans la poche intérieure de mon costume, le petit bout de carton quand je cherche quelque chose, autre chose, une lettre, une arme, une fleur – de ma vie entière je n’ai jamais possédé de costume, dieu merci – mais deux cravates dont l’une était de cuir bleu – coupez, lumières son images c’était comment bien on la refait oui non ? non– « on casse » fait le machino – on s’en va, le morceau de carton restera dans ma poche, on nettoie, on se déshabille et on s’habille, les costumes dans les housses, dans le coffre de l’auto plus tard on les rapportera, demain matin sans faute hein sinon il nous compte la journée, voilà, sans faute, oui dimanche soir deux heures du matin, il fait nuit, le petit bout de carton « rendez-vous au paradis » y était-il écrit

Piero Cohen-Hadria
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La promenade… Déserte… La mer… Les bancs… Cinq... Six… Vides… Pavés rouges… Plots blancs forme grosse boule… A gauche la route… Nuages au vent… vers le trait de lumière tout au bout de l’océan… Odeur de sel déposée sur la lumière dense, lumineuse, encore gorgée du reflet des glaces de l’antarctique… L’heure tardive de l’après-midi pouvait-elle expliquer ? Que personne… Personne pour contempler l’écume sur les vagues… Pour qui les bancs ? Les habitants de l’île ? Où rêvent-ils ? Trois marches… Forme d’un amphithéâtre... S’asseoir ? Pour regarder… Les vagues ? Un éventuel requin ? Balustrade blanche… En contrebas, rochers noirs… Donc digue… L’océan respire... Il expire avec fracas sur le sable… Des mouettes sur la balustrade dos à la mer... Elles attendent ? Ah oui… Dans la poche… Un paquet de biscuit… En miettes… Offert dans l’avion… Ici aussi des mouettes… Becs et ailes… Cri et becs… Non, je n’en ai plus... Becs ouverts… Désolée… Envol… Vers poteaux plantés... Dans l’eau… Ancien chenal ? Voir de près… Six poteaux… Sept… Huit… certains face à face... Ombres… Longues... Mouillées… Nœuds d’anciennes branches… bois pelé… Pas tout jeune... Traces de vélo lovées autour des poteaux… Reste de ponton ? On dirait des jambes, les ombres… Sans corps ni pieds… Fémurs plats, poreux… Frémissement de la pellicule d’eau… Et ce poteau dressé… Arraché à son squelette… Moignon déchiqueté sanguinolent… D’accord, juste de la peinture… Celui-ci plus petit l’autre très penché… Les vagues ? Non, le vent, laissé sa trace sur les poteaux… Veines ravinées, bois giflé par sa griffe… combat de jours et de nuits, poteaux mis à bas… Vers où poussés les poteaux déracinés ?

Françoise Sullivan
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28 | Surgir


Il ne s’agit pas, ici, de la traversée, de bief en bief et d’écluse en écluse, qui mène de l’océan atlantique à la mer méditerranée, ni de la lente avancée dans les terres d’un bateau conçu pour la haute mer, ni de la découverte de paysages de moins en moins sauvages qui bordent les canaux des deux-mers. Il ne s’agit pas d’un voyage horizontal, parsemé de noms évoquant des titres de romans, ou étayé par des haltes régulières dans les campagnes isolées. Il est juste question de vingt minutes passées à voyager en verticalité sur le point 43.61092966184063, 1.4530304267388083. Le bateau À l’Etienne avait atteint ce point en glissant le long de hautes parois couleur rouille de l’écluse Bayard à Toulouse. Ma mémoire est ainsi faite, qui choisit de faire resurgir la couleur plutôt que la matière. Je n’ai retenu que les aspects, lisse et froid, qui me font penser que les murs étaient en acier, mais je n’en suis pas persuadée. Toutes les écluses déjà traversées étaient en pierre. Vieilles pierres empreintes de l’histoire des mariniers. Mais ici, au point 43.61092966184063, 1.4530304267388083, pas d’histoire gravée. Le bateau, à six mètres de profondeur, enclos derrière de lourdes portes à la fermeture bruyante, subissait les remous d’une cascade jaillissant d’entre les battants. Les bruits de l’eau se cognaient et rebondissaient avec fracas avant de venir nous assourdir. Les amarres étaient enroulées autour de barres en acier le long desquelles elles coulissaient tandis que le niveau de l’eau montait, léchant consciencieusement les dessins déposés par la rouille. Lente ascension inquiétante. Rien ne disait ce qui nous attendait là-haut. L’éclusier lançait des ordres par haut-parleur ajoutant du brouhaha au brouhaha, de l’inquiétude à l’étrangeté de la situation. Impossible de communiquer. Le bateau était malmené par les tourbillons de l’eau, véritables marmites du diable. Et inexorablement, il montait pour atteindre le bief amont. Au fur et à mesure qu’il se rapprochait du niveau, l’eau se calmait, le ciel s’élargissait, et l’enfermement s’atténuait, jusqu’à laisser apparaître Toulouse. C’était la première fois que nous faisions ce voyage et la surprise fut totale. Nous sortions des entrailles tourmentées de la terre et atterrissions au milieu d’un parvis en fleurs devant la gare Matabiau, bâtiment imposant en pierres de Saintonge inscrit au titre des monuments historiques. Cette ascension, ce surgissement au sein de la ville, cette surprise au point 43.61092966184063, 1.4530304267388083, depuis une écluse ô combien profonde, ne peut plus se faire. Elle est maintenant recouverte.

Claudine Dozoul
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29 | Bon baisers de St. Pauli


Décembre 2016. Hambourg, ambiance urbaine plomb. Ni sale ni, la ville convalesce des plaies de l’opération Gomorrhe. Vision périphérique, larges bandes de vide, de béton, du plein urbain escamoté des brochures promotionnelles. Hotel Pacific Neue, façade floue mémoire. Accès via un escalier aux lumières interétages lux éreinté. Ni sale ni odeur, seul subsiste un écho des volutes internationales de clopes... Trois étages, arrivée dans la chambre à la moquette et aux tentures grabataires, penderie élimée, supplément d’acariens sur couche pour fauché. Ne pas se leurrer. Dégager, vite, langage corporel de moineau stressé armé d’un sac à dos, tangage d’urgence. Hotel Pacific Neue. Faille temporelle, megastase 70’s. Vétuste obscurité, ni plaisir ni désir. Humer à perte de vue les graffitis sur maisons de maître. Chaque rez-de-chaussée bombé explose d’honneurs anars, d’échos punks, du hurlement des meutes gentrifiées. Hors alignement, un club chancre bohème, antre de l’élite pseudo underground. Ex opéra, mi détruit si sale si, exhale l’haleine electro lourde, l’alcool dense et les drogues puissantes. Rythme speed, partout, dans l’air, sur le pavé et le verre, dans chaque breuvage, chaque plat, speed, dans la tête. À l’extérieur du club, le zoo des clodos figés, statues agonisantes. Ils posent sans comprendre pour les curieux, pour les objectifs des touristes, eux ils n’en ont plus. Ils meurent de faim, de froid, d’ennui, d’indigence. Ils meurent pour les fêtards, sans recevoir obole d’indulgence, jamais, leurs corps et faciès couleurs de briques défoncées sont recouverts de la suie des feux de l’oubli, et des veilles sans fin. De l’autre côté du boulevard, paradis des disquaires branchés. En vitrine, coffret William Burroughs From Giorno Poetry Systems et reliquats du culte hardcore. Beat (by) the System (whatever)… Hambourg, pour trois jours survivre. Hambourg, y être sans comprendre. Demain, performance dans un ancien cinéma, foyer de l’illusoire résistance gauche citadine. Internationale confortable et politique de surface. Hambourg vendu, l’âme ouvrière de St. Pauli, vendue. Compter : un barber shop pour hipster, une friperie tiki toc, un créateur de vanités, un salon de thé squat aux prix indécents, un café squat aux bières pour friqués. Puis, la révélation, le chef-d’œuvre ! Une plaque de métal rouillée, strates hybrides belles, Munch croisé Rorsach, narre Hambourg. Par couches, par éclats, par sillons et poussières, taches et grains, par les tracts détrempés, par les flyers délavés, par les autocollants nombreux. TISKO PEGASUS / AKTION STAGE / HEIMPLAN / ROYAL / HOP, litanie franche, zone d’action magique, talisman. TISKO PEGASUS / AKTION STAGE / HEIMPLAN / ROYAL / HOP. Enfin entendre l’âme d’Hambourg s’insurger : Echte Liebe !

Gauthier Keyaerts
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Samarcande, c’est là que commence le fabuleux voyage. C’est là que vit Simbad le marin. On s’y déplace en tapis volant. J’ai entendu mon père le dire, c’est la route de la soie. J’imagine des palais tendus de soieries brillantes, des toits coupoles serties de pierres précieuses, des jardins suspendus de rosiers écarlates, des palmiers qui ploient sous le poids des fruits d’or, jardin désespéré des Hespérides. Samarcande domine et resplendit. On y croise les belles du harem d’Ingres. Des sultans, cruels mais beaux. Des caravaniers assis sur des chameaux géants crachant dru si on s’approche trop d’eux. Samarcande c’est là qu’Angélique, marquise des anges, s’achète mille pièces d’or au marché aux esclaves. C’est dans les environs de Samarcande qu’Ali Baba et ses quarante copains parlent à leur grotte. Sézame ouvre-toi ! Facile ! C’est là que le chemin pavé de loukoums et de cornes de gazelle invite à la sieste. Et c’est là que Marco Polo invente les spaghettis, ça aussi c’est mon père qui l’a dit.

Samarcande borde les rives du Gange, sorte de serpent Amazone mais en beaucoup plus bleu, presque turquoise, azur, plus ciel que fleuve… Gange, repère d’un gang d’anges déchus joufflus et nus. Gange, nom magnifique saisi au vol dans une conversation d’adultes avinés qui ne remarquent pas que tu es cachée derrière le fauteuil de papa. Le delta du gange…On y écoute, les soirs de lune vide, la sarabande d’étranges mésanges, prisonnières d’arbres-volières, qui sifflent silencieusement pour calmer les peines du Maharajah de Taj Mahal, tombé de la dernière nuit. Son profil se détache en ombre chinoise sur le ciel étoilé, le même que papa mais avec un turban.

Pondichéry, autre star de ma géographie enfantine, troisième halte du voyage extraordinaire. Pondichéry, ville aux dix mille ponts. Pondichéry, ville où les chéris déambulent au hasard des canaux profonds, sur des gondoles parées de plumes de cygnes. On y trouve des escarpins de verre qui disparaissent à minuit et qu’il faut voler car on n’a pas d’argent. Postés en haut des murailles d’argent de Pondichéry, les grands goélands venus du Groënland inventent des contes des 1001 Nuits pour les enfants gourmands qui finiront mangés par le tigre du Bengale, s’ils ne sont pas sages.

Carthagène. Quatrième étape. Carthagène, fière colombienne fardée cachée dans la forêt tropicale brûlante. Carthagène, Carthage, c’est du pareil au même. Va savoir ce qui attire autant vers ces sons voyageurs. Carthagène protège de ses tours d’argent la mer Egée, celle la même dans laquelle s’est jeté le roi de Crète attendant son fils Thésée. Une voile noire tombe sur le sable blanc des plages aveuglantes à l’infini.

On quitte Carthagène, en route vers l’Olympe, dernier abri des dieux caché aux mortels, terre sans pluie, sans vent, sans neige. Descendre du bateau, s’assoir sur la digue du port, seule, siroter l’immortelle ambroisie au soleil de printemps, contempler le monde.

Catherine Marchi
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31 | Antivoyage


C’est qu’il faudrait pousser la porte. Au moins, se lever. Commencer par ouvrir les yeux. Accepter le réveil. En finir avec le rêve. C’est beaucoup d’efforts. Être ailleurs est un programme séduisant. Pas que cela changerait le fond des choses, mais il y aurait le dépaysement. Des odeurs de fleurs sauvages, d’embruns, de produits pétroliers en cours de raffinage. Une étrangeté dans l’atmosphère. Se laisser envelopper par une moiteur inédite, un courant d’air tiède inconnu. Un ronronnement de siroco dans les pinèdes, un chuintement triste de vapeur viciée, une bourrasque incongrue et marine. Être ailleurs est un objectif possible. Une tentation envisageable. Un projet accessible. Il faudrait se déplacer. Tout est là. Ce qu’il faut produire pour arriver à destination. Les véhicules à emprunter, les billets de train, les places à réserver, les autobus à attraper, les obstacles à franchir, les traversées, les côtes infranchissables, les déserts, les forêts vierges à explorer. C’est qu’il faudrait accepter le mouvement, et dans le mouvement mettre une énergie introuvable. À quoi bon imaginer un pas puis l’autre et se féliciter que plus que le point d’arrivée ce serait le voyage qui compte. Balivernes. Le plaisir du randonneur est tout entier dans la bière fraîche promise après les heures de marche à souffrir des genoux, cloques au pied, nuque brûlée par le soleil. Tout ça pour traverser des ruines, des vallées interdites, rencontrer des autochtones avides seulement des devises étrangères, des réducteurs de têtes saoulés à la vodka de contrebande. S’esbaudir devant un carré d’herbe jaunie, un arbre chétif, un paysage aux mille détails affligeants. C’est la courbure d’un chemin entre les joncs, la silhouette au lointain d’une aciérie abandonnée. C’est une carcasse d’automobile transformée en nichoir, un nom gravé sur un tronc au cœur d’un bois qu’on croyait inexploré. C’est une colonne de fourmis qui traverse un sentier dans les marais, une plante inconnue bercée par le vent au bord d’une route étroite. C’est l’entrée d’une ville et des panneaux publicitaires, des restaurants à volonté, des magasins exotiques, des voies rapides, des monorails à très grande vitesse.

Absurdité prévisible du retour : tout aventurier rentre. C’est le propre du voyage : rentrer. Et dans la familiarité de la chambre à coucher qu’on a quittée découvrir enfin l’étrangeté qu’on allait chercher au loin. Belle leçon de vie pourtant rabâchée. À quoi bon partir si c’est pour revenir ?
Sébastien Bailly
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32 | Aller-retour


Le petit tramway rouge ne part d’aucune gare ; son habitat naturel est l’ombre paisible des arbres. C’est parmi eux qu’il vit trois cent soixante-cinq jours par an. Au fil des saisons, ils les voit se déployer vers le ciel, rétrécir le tunnel de verdure sous lequel il passe deux fois par jour, à dix heures du matin pour l’aller, à cinq heures du soir pour le retour. A l’automne, les feuilles perdues de vent et de pluie lui offrent un camouflage parfait qu’il dédaigne pourtant en accélérant à vingt kilomètres à heure. En tout et pour tout, il ne fait que longer pendant quarante-cinq minutes une longue route aux automobilistes pressés qui relie une ville au bord de mer. Mais il fait bande à part, se lasse de cette route et la sème par moments, la traverse même pour aller voir ce qui se passe de l’autre côté. Les arbres – platanes placides, pins aux troncs maladroits, araucarias aux touffes sombres ciselant le large bleu - viennent alors à son secours dans cette manœuvre de diversion, protégeant son flanc droit des agressions de l’asphalte, pendant qu’il s’engouffre dans des chemins étroits, rasant les murets de pierre qui le séparent des maisons, des petits bungalows aux lauriers roses et blancs, aux avalanches de bougainvillées qui atterrissent à grand renfort de couleur sur le sol. Il est parfois si mince ce chemin qu’il devient sentier, n’ayant de la place que pour les deux rails. Dans notre rôle de vagabonds transitoires, on regarde la vie immobile par-dessus les haies ; on pourrait même serrer la main de l’un de ces propriétaires, assis à sa table de jardin, ou juste attraper au vol une mandarine. La carcasse en fer du petit tramway se plaint à grand fracas, grince et gémit, mais c’est pour rire ou peut-être un peu pour effrayer les voyageurs qui n’en semblent pas intimidés pour autant. A un autre moment encore, l’intrépide décide que le paysage d’en face est beaucoup plus beau, et retraverse la route, obligeant les voitures à s’arrêter à son passage. Des collines biscornues tapissées de vert apparaissent alors. Des chalets enfouis sous les pins laissent à peine entrevoir leurs merveilles. Je me suis éprise de la maison en dentelle bleue et à chaque fois que je la retrouve, j’imagine juste pour elle une histoire toute neuve. Une balustrade l’entoure. De partout surgissent des fenêtres hautes et blanches. Jamais elle ne me permet de voir sa façade que suis obligée d’inventer au moyen d’une terrasse donnant sur la pinède et la mer. Mes personnages, quels qu’ils soient, y viennent souvent prendre un thé ou tout juste bavarder les soirs de juin quand les rosiers grimpants étalent leur parfum dans l’air chaud comme une nappe créole. Tout en lenteur et nonchalance, le petit tramway passe cependant toujours trop vite devant cette demeure. Mais il y en a tant d’autres aux mystères à dévoiler et d’autres encore sans mystère aucun, si vides et si blafardes qu’on se demande qui leur a permis d’exister ainsi dans leur tristesse. Aux commandes du bruyant bolide, le conducteur loquace dit bonjour à presque tout le monde sur son passage. Parfois, il s’arrête même un instant pour parler plus à son aise ou pour prendre des mains de quelqu’un qui l’attend sur le bord du trottoir un paquet brun. Serait-ce son déjeuner ? Du pain frais ? Ou serait-il le messager entre deux êtres qui ne peuvent se rencontrer ? Je l’observe dans ses manœuvres : quand le chemin est bien droit, il retire ses mains des manettes et laisse la machine courir à son gré ; dans les virages, il reprend son pouvoir sur l’engin. J’imagine, oh, un peu seulement, qu’il oublierait un instant ce geste et qu’au lieu d’agripper le pommeau en bois, il ferait le mouvement inverse et lâcherait tout doucement sa prise. Le tramway gagnerait enfin une vie nouvelle, irait découvrir d’autres contrées, s’écraserait-il contre un arbre ou bien suivrait-t-il son chemin appris par cœur jusqu’à la destination prévue et prévisible ? Le conducteur, à la longue queue de cheval, ignore mon désir trop fugace, et ne se trompe jamais. Arrive à un carrefour, passe par la fabrique aux belles céramiques d’autrefois, s’engouffre à nouveau dans des méandres modernes de constructions hétéroclites, et puis la vue s’élargit, devient blanche et azur, respire l’air marin par tous ses pores. Au bout, il y aura la barre aux rayures jaunes et noires de l’arrivée. On descend, descend toujours jusqu’à la plage et jusqu’au restaurant aux pieds baignés de sable doux. Un plat de tellines parsemées de coriandre frais et de quelques gouttes de citron nous attend.

Helena Barroso
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Départ prévu. 5h28. Réveil vibrant, stop. Elle dort. Je m’assois au bord du lit, l’angoisse s’atténue dans ce mouvement. Je prends. Je prends, le spray nasal, un slip bleu. Dans un tiroir un tee-shirt blanc, des chaussettes bleues. Retour sans bruit vers le lit pour l’iPhone XR à coque toujours bleu ado, appareils auditifs, jean bleu. Premier départ vers la cuisine. Escalier dans le noir. Stop définitif du réveil qui vibrait à nouveau, mise en mode arrêt. Cuisine. J’allume la hotte. Mise en marche de la bouilloire, de la cafetière, jeter le filtre d’hier, poubelle, filtre nouveau, café, compter 7, 8, remettre de l’eau et ne pas jeter le café d’hier que je verse dans un mug, le mug de Budapest, et mets au micro-ondes, 15, 30, rincer la cafetière, robinet eau froide pour eau nouvelle, compter aussi jusqu’à 7,8 sous le robinet puis verser l’eau dans le réservoir et mise en marche électrique. Ouverture du micro-ondes qui vient de s’éteindre, mug tiède pour la première gorgée de café réchauffé. Mouchoir, papier doux, se moucher, moins de sang. Deux autres gorgées de café. Prendre un autre mug, le mug de Berlin, sachet de thé, vert, bouilloire, eau bouillante. iPhone, notifications, pas de notifications, lu, « fort », repose de l’iPhone entre les deux mugs de café et de thé. J’enlève le pyjama, j’enlève le bas, slip, j’enlève le haut, déodorant, le tee-shirt blanc est un Damart, chaud, chemise grise, où est-elle ? Deuxième départ vers ma pièce à moi. Chemise grise, ordinateur éteint, sac à dos grand ouvert, trieur à papier dans le sac. Liseuse Diva obligée. Livres du sac ? Saint Nicolas de Port - le guide du pèlerin, je garde. La vengeance m’appartient, aussi. La revue Franklin SLG, pourquoi ? Les trois restent dans le sac, stop le sac. Finir de s’habiller. iPhone, où est-il ? Entre les deux mugs. Enfile le jean, les chaussettes, les chaussures, non retrait des chaussures, c’est trop tôt. Prise de l’ordi, du dossier de déménagement, des Ricola, des Nicopass, et là de tout le sac ouvert éventré comme il est, et l’autre sac de toile dedans, et l’ordi mis dans le sac tout de suite, le dossier Déméco le laisser sur la table. Retour en cuisine, gorgée de café rallongé du café nouveau. Pulls ? Où sont-ils, j’ai quinze pulls et là aucun ! Géox percées reconverties, stylo du boulot sur la table, dans la poche du jean la clef de voiture, remettre cette clef, ne pas l’emporter, avec les papiers, la clef, les deux, remis à leur place dans l’entrée, ciseaux, tiroirs, café chaud à nouveau, thé, j’ai faim, je n’ai pas le temps, quelle contre-folie que de noter tout cela, vider un étage du lave-vaisselle, je n’ai pas le temps, son mug de Glasgow, sortir les poires que j’ai séchées pour laisser un signe. Jeter une canette de deux jours. Gants, sac, portefeuille, sac, forfait SNCF, sac. Remettre le réveil dans la poche du pyjama et percher le tout sur l’armoire pour ce soir. Le tee-shirt du pyjama ? Dans le sac aussi, s’il fait froid. Pas de pull. Tour de l’appartement pas de pull. Le pull d’un enfant taille adulte. Je le prends. Jeter le mouchoir et le sachet de thé, boire le thé et jeter le sachet trempé, poubelle, mugs au fond de l’évier, fil dentaire par terre, j’ai faim, coupe du pain, 6h07, c’est l’heure, pain dans le sac, range encore un plat de verre qui sèche dangereusement, deux assiettes, plie torchon, il faut partir, chaussures, blouson de vélo, plus le temps de regonfler les pneus, casque du scooter, clefs accrochées au casque, fermer le sac avec l’autre sac dedans, Disparition du paysage sur un meuble, je prends aussi, c’est court à lire en train, sac fermé. Sac sur le dos. 6h18, ça va. Je vais sortir. Porte d’entrée égale de sortie. Devant, dedans, la litière du chat, qui pue, ne pas laisser ça, gant latex et crottes de chat, gant retourné sur les deux crottes, porte ouverte sur la rue, les poubelles sont passées. Jeter le gant dans une poubelle voisine qui n’est jamais rentrée, et rentrer la nôtre, fermer la porte et je pars. Marcher dehors. Le masque ! Retour. Le masque est dans ma poche. Je repars. Tourner à droite devant l’église Sainte Poterne. Pourquoi toujours devant l’église je doute, l’alim ? L’alim de l’ordi. Merde. Poser le sac à terre, ouvrir le sac, fouiller le sac. Souvent ce que tu n’as pas, tu oublies que tu l’as sur toi. Fil de souris, fil de casque audio, mais pas d’alim. Retour en courant. Je sais où elle est, dans le salon. Hier soir. Monte au salon. Retour au salon. Point vert lumineux dans le noir. Je tire sur l’alim. Je prends. Je repars. Je referme. Je cours vers la gare. 6h22 pour 6h28 voie 1. Ça va le faire si je cours. Je cours, vite, lourd. Ne pas rater ce train. Si non s’effondre. L’alim, encore l’alim, et pourquoi ? Les mains vérifient comme je cours, les clefs, le casque, l’iPhone, le portefeuille, les forfaits, les papiers du scooter, les papiers du scooter, je ne sais pas, cours, cours toujours ils seront perdus pour les autres, cours et à mon avis tu les as. À qui ? À qui ces papiers, à qui ce Tee-shirt ? À qui ce slip ? Ce couteau ? Ce sac poubelle ? Et tes lunettes, sur ta tête ? Voie 3. 6h28. Arrivée perdue.

Antoine Hégaire
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Elle a cherché longtemps. Elle dit où le vent m’emmènera mais c’était plutôt où Dieu m’emmènera elle a tremblé supporté attendu dans l’indécision embrouillée confuse le doute ah ! Ceux qui doutent...il y avait toujours cette image rafraîchissante d’une maison aux fenêtres éclairées, au bord du bois, la nuit et tout autour des étendues de neige blanche. Et puis le petit carnet bleu où elle a écrit. Tout donner ne rien garder. Au lieu de Dieu ou grâce a lui croit-elle elle rencontre l’amour fort, constructeur et une vie toute entière. Soixante-cinq ans plus tard elle a du temps elle veut voyager, parce qu’elle a vu sa page facebook : T. a changé sa photo de couverture . il a mis une photo de la galaxie, Andromède. C’est là qu’elle voyagera. Une galaxie perdue à des millions de kilomètres, Que cette photo sous les yeux, elle la scrutera. On dirait la voie lactée mais en cercle, son centre est cotonneux, le disque autour gris et bleu et noir, un halo d’étoiles l’entoure sur un fond noir du ciel. C’est là que ça peut se passer après ? Des grains de poussière au milieu de milliards de grains de poussière. Et ce pourrait être là, avec nous ? Le temps n’existe pas on est tous reliés ceux d’avant de maintenant et de demain ? Son voyage sera dans sa tête articles vidéos rencontres échanges. A quatre-vingt ans elle retrouve la maison isolée dans la neige, elle est isolée aussi libre de réfléchir et écrire. Laissez-moi faire ce voyage. Le futur est déjà la parmi nous relié à tout le passé. Un chien aboie pas très loin le son assourdi par l’hiver. J’ai déjà vécu ça dans une autre maison envahie de neige.

Simone Wambeke
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Jamais beaucoup voyagé : des peurs des difficultés des empêchements. Jamais n’aurais choisi ce pays, emblématique de la misère la plus criante. Revenir les yeux exorbités et la bouche remuante de ce qu’on a vu, alimenter des conversations obscènes sur les pied-bots et les mendiants décharnés avec des airs d’initiés affranchis, ayant pris bravement par le truchement d’un aller-retour en charter son baptême de misère, ah que l’aventure fut folle, merci bien. Ça c’étaient les idées, les principes d’avant qu’on y aille pour raison professionnelle. Et donc ce pays où l’on est arrivé en fin de journée, qui depuis le hublot de l’avion donne déjà à voir les deux-cent hectares de baraquements couleur de poussière d’un des plus gigantesques bidonvilles au monde. On se souvient de ça, de cette vision sur le tarmac : le grillage où prennent appui les milliers de baraquements. On se souvient de peu, on se souvient que dans l’aéroport, ça sentait le curry c’est le cas aussi dans les salles d’accouchement à ce qu’on dit et qu’on y a entendu chanter cette langue où semblent rouler à grande allure des petits galets tout ronds. Du taxi se déplaçant en repoussant à grand peine et coups de klaxons une imperturbable foule zigzagante et imprévisible. On se souvient de tout ça baigné dans une lumière safranée dont on mesure mal la part imaginaire et la ville se révélant dans un bruit continu de klaxons. Au soir maintenant tombé, les nombreux estropiés semblent aimantés par la voiture, ainsi l’approche d’un homme âgé, peut-être n’avait-il pas cinquante ans, l’aisselle calée sur une béquille de bois, la barbe hirsute d’un visage à la serpe et là, à défaut de mots, on pense en peinture, aux mendiants bleus de Picasso, quand une réplique safranée de la Célestine vient cogner à la vitre. Et comme on se sent bête à ne pas avoir une roupie sur soi. On se souvient d’avoir parlé longtemps avec une gamine de treize ans dans une école de village des profondeurs du Tamil Nadu, à peine éclairée. On se souvient de sa grande beauté et de son prénom, Lakmé, de la douceur encore enfantine de sa voix, oui, une voix très douce et plate, lavée de toute émotion, qui s’interrompt régulièrement pour le traducteur. On se souvient de la sensation glacée quand elle a égrené son emploi du temps, toute la classe rassemblée là dans un grand silence pour répondre aux questions, les yeux tournés avides vers la journaliste, le photographe, si blancs de peau, l’équipe de l’ONG, tous recroquevillés sur les minuscules chaises des enfants et cette simple question posée de son emploi du temps que la petite voix égrène à présent, depuis le lever du jour où elle va chercher l’eau à plus d’une heure de marche, puis la vaisselle, la préparation du repas, habiller les petits frères et sœurs, la longue journée de travail dans une fabrique d’allumettes et enfin à cette heure-là, après le souper, grevée de fatigue, venir ici, dans la semi-pénombre de la salle de classe pour tenter d’apprendre à lire et compter. On se souvient qu’à la question dont on a presque honte, Lakmé répond d’une voix désolée, désolée de ne pas satisfaire, de ne pas avoir la bonne réponse, non, dit-elle, non, elle n’a pas de rêve pour son avenir… Il fait si sombre dans la salle au sol en terre battue, la pénombre où une lampe à gaz diffuse une faible lumière modèle étrangement les visages des gamins aux yeux immenses, semblable à la couleur de pomme de terre des mangeurs de Van Gogh. On ne distingue pas les murs, le plafond est bas, derrière les fenêtres, c’est si noir, on ne voit rien du village. Le monde s’est réduit à la voix acidulée de l’enfant esclave. Il y a si peu de lumière, le photographe est en difficulté, il dit comme ça, je ne peux pas faire la moindre image, ce qui pourrait remettre en cause la présence dans l’article de Lakmé, et de la petite école au sol en terre battue sans électricité où l’on dispense des cours du soir aux enfants travailleurs.

On se souvient de la terrible cuve à souffre dans la fabrique d’allumettes étrangement vidée de ses travailleurs le temps que les journalistes aillent voir ailleurs la misère qu’il fait.

On se souvient de la traversée nocturne de la jungle, à tombeau ouvert, tous dormaient dans la voiture.

On se souvient d’avoir passer la dernière nuit en bord de plage, au coucher du soleil, les indiens s’y rendent en famille et les femmes pénètrent dans l’eau sans quitter leur sari pour nous offrir l’image idyllique de leurs voilures roses vertes et bleues gonflées par la mer. Et le regard, à convoquer Titien, enfin s’apaise…

Catherine Plée
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Dans le spot du tunnel, orangés et livides, nous sommes aimantés par le défilé des feux réguliers rouges, verts, tous les cinq mètres, les barres de néons qui encadrent les niches de secours, aiguillonnés à guetter le passage de la frontière. De l’autre côté du versant. J’ai fait ma valise n’importe comment dans la fragilité des départs qui pourraient retomber, remplie dans la nuit avec les vêtements plus ou moins secs, trop ou pas assez, peu appropriés à la destination. La liste des choses à ne pas oublier, égarée dans la confusion, avec clés à laisser frigidaire à vider poubelle à descendre, tellement pressée par l’impatience de tous devant la voiture. Je repousse la pensée insidieuse du gaz pas fermé et du robinet qui goutte. Poste frontière vide. Déception comme l’absence d’un contrôleur quand on a pris son billet. » Anne ma sœur Anne ne vois tu rien venir ? Je ne vois que le soleil qui poudroie et l’herbe qui jaunoie. « Rien à déclarer. Même route, mêmes cailloux, mêmes barrières d’autoroute, tranchée dans la roche, grillage qui contient la montagne. Je voudrai l’image d’Épinal bien ancrée dans mon imaginaire italien nourri des récits du Piémont, la colline le village perché et les cyprès mais jusqu’ici seules des barres d’immeuble aux stores baissés défilent, les rideaux de fer des hangars carrés ou rectangulaires en tôle au bord de la route, émaillés de nom de société, l’herbe pelée, les panneaux de béton des murs antibruit, la plaine du Pau morne qui s’étale. » Anne ma sœur Anne ne vois tu rien venir ? Je ne vois que le soleil qui poudroie et les panneaux d’autoroute qui changent de couleur » deviennent verts, se mettent à parler italien : Turino, Milano et pour les sorties, rouge, Savonna, San Michiele. A la radio entre deux fritures, un chanteur de variété aux accents de latin-lover, me retourne le cœur » che confusione sara perche ti amo e un emozione che cresce piano piano, string me forte et stammi piu vicino, lala lalalala , sara perche ti amo, et voilà voilà » L’excitation monte dans l’habitacle, nous nous mettons à entonner la chanson que nous reconnaissons en déformant les paroles, jetant par la fenêtre la fatigue du départ à l’aube, le goût des galettes un peu collés dans le palais et dans les plis de la banquette, les jambes relevées pour caser toutes les affaires. Combien de temps pour lever l’ancre, combien de temps pour enlever tous les empêchements à partir, à regarder la carte, les guides empruntés à la bibliothèque, les j’aimerais aller à Gênes, à Turin et prendre enfin la route. Poussés par quoi : une pique de la voisine globe trotteuse qui se moque de notre immobilisme, un défi, un sauvetage. Turino 25 km, Milano 150 km. Ferreiro, l’usine des chocolats Ferreiro, mais si, les petits chocolats emmailloté dans des napperons dorés, là sur le bas-côtés deux gros cylindres où l’on tourne le chocolat dans des bassines géantes. Colori, les enseignes sont ratissées, nous en oublions presque de nous arrêter à la prochaine station sévice, blague douteuse qui reçoit ce jour-là toute mon indulgence. « À la sortie du tunnel après la frontière, rendez-vous à la prochaine station-service ». Une station Elf à moitié vide dont l’entrée est encadrée par des petits cyprès amidonnés, alignés comme des presses livres, ridicules dans leur pot de fausses pierres, plus proches du goupillon que de la veduta préraphaélite. C’est le passage de la ligne et déjà nous sommes contents de reprendre les traces du rituel raconté par le beau-frère. Le premier café. Petit, serré, un risttreto expresso, dans une petite tasse en porcelaine blanche arrondie avec une agacerie en chocolat à côté servi au comptoir par une serveuse en uniforme rayé à qui je trouve des allures américaines. Tout brille. Esprit du départ es tu là ? Oui en Italie, mais aussi en Amérique. Peut-être est-ce la lumière crue dehors sur le flan de la montagne orange ou bien la vache noire et blanche, géante aux cils recourbés sur une montagne rouge qui vante en format cinéma le latte transalpino. Énorme, elle déborde la chaussée, monte jusqu’au ciel, me cligne de l’œil entre deux boursouflure de papier mal étalé qui permettent de retrouver le sens du pliage. Je fusionne avec le ciel exigeant et le café noir, la faïence blanche, le sourire de la serveuse, l’éclat sur le comptoir. Mon sang breton bouillonne. Tout se mélange. Revient le souvenir sur une aire d’autoroute un jour de grand froid vers Nancy ; Un camionneur italien impeccable dans sa chemise repassée et son pull en v insistant pour que j’ouvre une mallette en cuir, je suis réticente avant d’apercevoir une cafetière italienne bien rangée avec tasse et petit réchaud sur un écrin de velours. Étrange rangement de la mémoire qui affleure dans cette chaleur alors que je me sens héroïne de road-movies en compagnie de BB dans une décapotable rouge boudant son Piccoli de mari trop complaisant. Tout m’intéresse, les bonbons ont un autre nom, on vend des cigarettes au comptoir.

Hélène Boivin
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Mon voyage est un jardin. Je ferme les yeux. Des fleurs à la place des pupilles. Se dessine lentement devant moi le petit carré à gauche. Murets. Multicouches de briques. Certaines manquantes. Murets. Encadrent la petite grille blanche et rouille. Son verrou est encore en état de marche mais il n’est jamais utilisé. L’ouverture ou la fermeture de la petite grille est laissée à la décision seule du vent. À sa guise. Après la grille, au sol, quelques dalles en pierre. Elles chauffent mes pieds. Un poirier au tronc à moitié enserré par le lierre sauvage apparaît ensuite. Un couple de pigeons ramiers s’y repose à la cime. Frémissements soudains des branches tortueuses. Bruit sourd du fruit quand il touche le sol. Arbre de l’amour et du partage. Des poires pour tout le monde : sur la table en fer blanc, dans les becs ; et lentement fondent dans les nappes phréatiques. Les grandes feuilles de rhubarbe au pied du poirier font monter à la bouche le goût de la compote mélangée avec les pommes jaunes d’août. Je marche sans appui dans l’herbe haute. Jusqu’à ce que mes deux mains entrent en contact avec l’écorce rugueuse du poirier. Je fais glisser mes doigts le long du tronc. Certaines zones sont plus douces, recouvertes de mousses. J’étreins l’arbre. Le soleil caresse mon dos nu. Mes deux mains enserrent le fût. J’y colle la partie droite de mon visage. J’entends l’arbre respirer. Un ronronnement très doux. J’essaie d’ajuster ma respiration à la sienne. Le vent léger nous porte. Nous dansons au même rythme. Nos sèves se mélangent. Hybridation. Je deviens femme arbre aux cheveux feuillages. Et puis, lentement, je me laisse couler, je m’allonge et j’ouvre les yeux. Un geai fouille la terre, juste à côté de moi.

Éléonore Dock
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Le sommet des arbres. La neige ! Des flocons soyeux pris dans ses cils. La crasse de ses habits de voyages disparue sous la fine couche de blanc pelucheux. Son cœur bat amplement. Le printemps souffle un air à peine tiède. Il s’était endormi, là, sur la margelle d’un grand bassin vide dans la nuit. Il est presque arrivé. Au milieu du bassin, une petite fille de bronze lit un livre. Des dizaines de robinets enchâssés dans le promontoire sur lequel elle est juchée. Un chien regarde son livre. Des milliers de particules flottent dans le soleil, les arbres neigent sur lui, couvrent l’herbe verte et le bassin d’ombres fraîches et de cette manne blanchâtre. Elle dépose une fine moustache sur la lèvre de la princesse des robinets. Il est presque arrivé. Il voudrait que la mort soit cet instant, après les jours de conduites, les semaines sans sommeil, les postes-frontière traversés en roulant au pas, si bien qu’on ne sait plus de quel côté on se trouve, la veulerie hargneuse des petites frappes qui bornent immanquablement les voyages dans le genre du sien : l’instant le plus vivant qu’il ait connu. Ainsi lui apparait-il, entre deux battements de paupières. À ce moment de son voyage, il a déjà beaucoup oublié — dix ans de guerre, dix étés, dix hivers et le retour impossible… Dans son rêve, il ouvre une large paume sur le lourd porte-clés oblong de la chambre 116, les yeux du groom de l’Hôtel Bulgaria s’élargissent comme des soucoupes, il va s’en saisir, la grosse main se referme. La petite clé d’or qui pend à son poing est un bijou barbare —. Un éternuement magistral envoie voler sa mince couverture de pollen. Il frappe ses habits durcis par la saleté pour les débarrasser du reste. Il est presque déçu de ne pas sentir le poids du porte-clés dans sa poche. Mais cela ne veut pas encore dire qu’il ne s’y trouve pas. De l’autre côté du parc, l’Hotel Bulgaria attend. Il est presque arrivé quelque part.

Emmanuelle Cordoliani
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C’est là. On l’a longtemps rêvé, désiré, imaginé. On avait feuilleté le livre qu’elle avait offert, un bouquin déniché dans une vide-greniers, les araignées végétales accrochées aux murs des temples, les visages de pierre aux lèvres et aux paupières closes, les apsaras alignées dansant la sarabande. Ce livre, c’est comme si elle t’avait dit : « vas-y ». Elle n’y était jamais allée, elle voulait voir par tes yeux, se projeter en toi. Retrouver son amour perdu peut-être. Tu te fichais de son désir. Qu’elle y aille elle-même après tout. Son histoire, pas la tienne mais forcément intriquée. Ça ciboulait dans le ciboulot. Toutes ces questions que les adultes te posaient. Ça te gênait de ne pas pouvoir répondre, même ça te faisait un peu honte. Comment ? Tu ne savais pas ? Tu ne savais rien. Ceux-là attendaient un peu plus d’exotisme de ta part. Tu répondais en deux phrases et ils repartaient déçus. Pour satisfaire leur mine compassée, tu ajoutais que tu irais sans doute, un jour, quand tu serais prêt. Y aller ou pas. Pas cette année, pas encore, l’année prochaine. On avait fini par fixer une date limite. L’année des cinquante ans. On a trainé un peu : cinquante et un. On ne savait pas ce qu’on attendait, ce qu’il y avait à attendre de ce voyage. Mais on voulait éprouver quelque chose, trouver des réponses, confronter le fantasme au calque du réel. On voulait retrouver des gens qu’on ne connaissait pas, qu’on n’avait pas connu, qu’on ne connaitrait pas, chercher une quelconque ressemblance, quelques familiarités, quelque chose qui serait inscrit dans les gènes, endormi et qui se réveillerait, catalysé par le climat tropical, la cuisine épicée, des faciès qu’on reconnaitrait. On se sentirait chez soi et en famille. Il y aurait des signes, des similitudes et des synergies, il y aurait une atmosphère bienveillante et douce. On s’y sentirait bien. On s’est senti tellement mal. Dès le premier jour. Déambulations dans les rues défoncées, à peine des trottoirs et pas seulement réservés aux piétons, façades sales et décrépites, balcons à balustres témoignant de la colonisation française, ciel de fils électriques enchevêtrés ; femmes assis sur des tabourets bas en plastique devant des échoppes mystérieuses. On n’osait pas entrer. Vrombissements des motos, des mobylettes, des scooters. On s’épatait de voir une famille entière s’entasser sur les deux-roues, qui sur le guidon, le porte-bagage, le petit dernier entre les jambes du conducteur, se faufilant, klaxonnant, pétaradant. On était allé au marché couvert, couleurs des étoffes, épices, alpagués par des vendeuses souriantes bredouillant un anglais précaire et chantant, vantant la qualité des kramas et des soieries, les mêmes d’une boutique à l’autre. On repartait à regret tandis qu’elles versaient des larmes de crocodile. On avait eu la nausée devant les étals de poulets morts entassés, de viande suspendue dévorées par les mouches, les poissons noirs séchés, puanteur de charogne. On en prenait plein les yeux, plein le nez, plein les oreilles, le visage planqué derrière l’objectif, un écran numérique entre le fantasme et le réel. Et puis vite, on s’était enfermé dans le grand plus grand musée de la ville (pas si grand au demeurant). C’est rassurant un musée, on s’y sent à l’aise, on a l’habitude. C’est universel. Tout est ordonné, classé, étiqueté. Tout est beau et magnifique, les statues trônent sur des socles. Boddhisatva du XIème, bouddha du XIIème. On enfilait les vitrines, on enfilait les salles. D’une œuvre à l’autre, on traversait l’histoire du pays. On ne voyait rien, on ne s’émerveillait pas, on ne comprenait rien. Des œuvres comme tant d’autres. C’est là que c’est monté. On s’interrogeait ; comment était-il possible qu’on reste insensible alors qu’on pouvait rester des heures au Musée Guimet dans la salle des grands Bouddha. Une vague scélérate, parti du ventre, compressant la poitrine. C’est monté à la figure, ça remplissait les yeux, ça débordait. De l’eau. Des sanglots. Une crue. Ça charriait l’enfoui, ça déterrait, ça écumait. Ça défouissait le vide, l’inconnu, les interrogations, le non-su, le jamais-su, l’histoire travestie, enchantée. Ce qui avait été raconté, ce qui s’était raconté, ce qu’on avait dit parfois, ce qu’on avait cru ressentir, les racines. Il fallait bien les planter quelque part pour espérer tenir debout. Et dans les gènes, il devait bien y avoir une trace, pas seulement une enveloppe. Les yeux bridés, le nez épatés, les grosses lèvres moches, les cheveux qui ne blanchissent pas, la peau qui brunit au premier rayon de soleil. Ça ne pouvait pas tenir qu’à ça. On venait chercher l’éveil au contact du contexte. On espérait quelque magie. Mais dans la rue, personne ne t’avait reconnu, personne pour te serrer dans ses bras, personne pour te souhaiter la bienvenue au pays. Etranger. Sur le marché on avait voulu te vendre du poivre dont tu doutais qu’il provienne de Kampot. On t’avait pris pour un touriste. N’était-ce pas ce que tu étais ? Un étranger en pays étranger. Et si étrange cette sensation quand tu n’avais même pas dix ans : Elle t’envoyait faire les courses sous les arcades et tu regardais autour de toi, tu te sentais épié, tu rêvais qu’il se cachait au pied d’une tour, qu’il t’observait, qu’il allait surgir, qu’il allait t’emmener loin des immeubles de béton. Jamais il n’a été là, pas plus qu’il ne sera ici. Face à toi, paupières closes et un subtil sourire sur les lèvres, le Bouddha de grés se tait. Tu n’es pas le premier touriste à t’arrêter devant lui.

Christophe Ly
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40 | Pas le temps


Toscane, terre promise. Terre désirée à partir de lectures, de peintures, de paysages entrevus dans des reportages. Voyage espéré, préparé, calculé. Enfin. Départ en car bondé, trajet de nuit, fatigue, inconfort. Le sommeil fuit et le lever de soleil éclaire des visages chiffonnés… Petit déjeuner à Pise. Le café réveille, noir et serré comme les italiens savent le faire, espresso italiano. La tour de Pise est là, penchée, vraiment. Campanile connu dans le monde entier. Les photographes amateurs s’amassent sur la Piazza dei Miracoli, un seul objectif, une seule direction, la tour penchée, retenue avec leurs mains sur l’écran de leur appareil pour faire illusion. Ils ne voient pas la cathédrale, ils ne voient pas les jardins où des acrobates proposent leurs tours de force… Escapade vers le fleuve Arno, loin de la foule qui reste massée, houleuse, ondulante. Seule sur le pont pour rêver, suivre des yeux le courant, les rives habitées de maisons anciennes, m’y perdre, me souvenir de Galileo Galilei né dans cette ville. A peine arrivée, il faut déjà repartir vers Volterra, ville jumelée, on nous attend, il y a un horaire, des contraintes, accueil chaleureux, mais planifié… Volterra, la médiévale, perchée sur une colline aux pentes raides d’où je peux voir la mer lointaine, là-bas, à l’horizon, bleue, tranquille, derrière les vignes et les oliviers, sous le soleil et les éclats de lumière… Rendez-vous à la cave pour déguster la charcuterie, jambon coupé finement, pâtés odorants, olives marinées, pain juste sorti du four. Tout fond sur le palais, nourriture authentique, servi avec du vin du terroir, bouteilles alignées, admirées, humées, dégustées. Bruit de verres qui tintent, d’assiettes qui s’entrechoquent, d’échange de voix, musique de la langue italienne, phrases mélodieuses, rires sonores, plaisir de vivre. On parle d’archéologie, de peinture, de jardins, de vampires, ces Volturi qui auraient résidé dans cette ville cernée par des remparts puissants, on parle du temps qui passe, une vitrine pleine de montres, d’horloges anciennes et modernes, animées par des aiguilles dansantes, envie d’acheter une beauté couleur mauve, magnifique, trop lourde pour le voyage… Le temps presse, demain Arezzo, palazzi, Pétrarque, une bibliothèque et des livres à la tranche rouge et or, des tableaux sombres, des peintures limpides, des pas et des pas, on se bouscule, pardon ! on s’apostrophe, vous avez vu ? Comme une chenille à mille pieds, ça traîne, ça avance tout doux, attention à votre épaule, elle va mieux ? Il fait chaud sur la place, un muret à l’ombre, on se serre, on admire la cathédrale, il fait chaud, en face, le bar est ouvert, vite à boire, du frais, du froid, et si je commandais un gelato, une grande glace italienne avec un chapeau tournicoté à la crème Chantilly, malaga, vanille, chocolat, délice entre deux courses aux palazzi italiani ? … Avanti, on part pour Florence, on visitera Firenze, cœur de la Toscane, berceau de la Renaissance, capitale du tourisme et de l’affluence, ça vogue, ça se pousse derrière la guide jolie comme un cœur, blonde et souriante, le soleil fait la tête, l’orage menace, la rue est pleine, une rivière de touristes, un fleuve au courant poussif, çà et là émergent des parapluies rouges bleus jaunes arc-en-ciel, emblèmes des guides, signe de retrouvailles, le troupeau avance, les gouttes tombent, de plus en plus drues, les gens accélèrent, courent pour s’abriter sous le pont couvert séculaire, Ponte Vechio, la pluie fait des dessins dans l’Arno, des ronds, des spirales, des mousses blanches, ça tambourine, ça fouette…et c’est déjà fini, le soleil est de retour. La foule se meut, repart en arrière, se répand sur les rives, sous les arches, se disperse sur les places, je respire, je pars dans les ruelles pour flâner, m’arrêter devant des boutiques vendant or et argent, des stands pâtissant gâteaux et beignets en direct. Un cappuccino, vi prego, une pause-café pour souffler. Regarder simplement. Contempler. Et à nouveau la course aux cathédrales, églises, peintures, musées, galeries, merveilles sous protection, guides érudits, dômes, pas le temps de monter sur une tour, de grimper 400 marches pour la vue époustouflante, ce n’est pas au programme…. Et enfin Sienne, dernière étape, dernier défilé d’images. Rues étroites enrubannées, drapeaux fièrement accrochés, musique joyeuse, des fanfares sortent de tous les coins de rues, un festival de fanfares régionales, de costumes colorés, ensoleillés, jusqu’à la grande place carrée pleine de monde, rassemblement géant, c’est pire en été quand il y a la course de chevaux célèbre, le Palio, il est passionné, le guide, il en parlerait des heures, mais il faut avancer, pas le temps pour prendre des notes sur un petit carnet, pour faire une esquisse, une belle photo. On est en retard. Je suis en retard. Une pause sur la terrasse d’une taverne, au soleil. Et on repart.

On a tout vu. Reste un album d’images à feuilleter dans sa tête. Je suis en manque. De calme, de sérénité. J’aurais voulu déguster les images comme je goûterais un gelato italiano. Savourer les sons, les parfums, les émotions. Caresser des murs, des oliviers, des lavandes. Rêver devant un panorama qui chavire le cœur.

Voyage à refaire…plus tard…toute seule …

Monika Espinasse
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C’est un pôle, un aimant, une orientation, un Occident, un couchant, un penchant, une pente, une glissade, une reculade, un au revoir, un souvenir, une tristesse, un regret, un à venir, une promesse, un horizon, un Orient, un soleil, un océan, un continent, une île, une colline, un nuage, un mirage, un mirador, un mur infranchissable, une citadelle, une cité interdite, un paysage de brume, une traversée fantasmagorique, une hallucination, un voyage initiatique, un voyage inutile, sans but, sans téléobjectif, sans visée panoramique, une image floue, le désir fou d’un livre non écrit, quelques mots sur une page blanche ou quelques pas dans la neige, le tapotement de la pluie contre une vitre, l’abri que personne ne peut trouver, un refuge contre vents et marées, une solitude peuplée, un subterfuge, la rêverie d’un promeneur solitaire, le monde de l’imaginaire, les grains de sable qui coulent entre les doigts, le brin d’herbe contre les lèvres pour siffler, le roseau de la première flûte, l’aube du monde, l’émerveillement de la première fois, le sentiment de posséder l’Univers entre les doigts refermés sur un galet dans le creux de la main, l’ombre d’un arbre, le parfum d’une fleur, la caresse du soleil, le chant d’un oiseau, le murmure de l’eau, le souffle d’un vent léger, la rosée du matin, le ciel au-dessus des toits, la mer au-delà des dunes, l’oasis après le désert, la joie après la peine, l’aboutissement d’une quête, un retour à l’enfance, un dessin sur une page, une île au trésor, une cabane en planches, trois cailloux ramassés sur un chemin, un coquillage, l’appel de la mer, le chant d’un départ, l’ailleurs et le nulle part, la coïncidence de l’instant, l’ici et le maintenant, le réel déréalisé, la réalité transfigurée, l’au-delà du monde, le saut dans l’impossible, la mise en jeu de tous les motifs qui mettent en mouvement le désir, l’invention des mots manquants, le carnet de voyage, les notes semées sur la page comme les cailloux du Petit Poucet, le trois fois rien plus important que la description géographique, le point de départ, le point d’arrivée, le canevas des va-et-vient, le réseau des interactions, le dédale de tous les chemins qui s’ouvrent, le doute, l’hésitation, la peur de se perdre, le froid, la faim, les cauchemars de la nuit, l’extrême solitude, le face à face avec soi-même, la déception, la désillusion, la traversée d’un désert, la fuite en avant, le point de non retour, le Graal ou la malédiction, la vie ou la mort, le cœur oppressé, les pensées délirantes, le but ultime qui se dérobe, le désespoir, les hordes de fantômes et les maisons hantées, la nostalgie, le retour impossible, les mots blancs d’un livre qui ne s’écrit pas, le viatique des pages vides serrées contre la poitrine, le chagrin de se retrouver sans forces, le corps échoué sur un banc de sable ou la pente d’un talus, aussi ballotté qu’une algue par les vagues ou un brin d’herbe par le vent... le renoncement, l’acceptation, l’inscription du voyage sur les rides du visage, l’image qui surnage à la surface de la mémoire, un ponton flottant, une barque rouillée, la corde qui la retient, l’absence de rames, les chiens qui aboient au loin, les roseaux entre lesquels le regard scrute la rive, le clapotis, l’attente, les ronds qui se forment à la surface de l’eau...

Françoise Gérard
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1ère mise en ligne et dernière modification le 10 février 2021.
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