ouverture vers ce qui n’a pas de fin

s’en aller (et des livres de voyages qu’on a lus)


note de septembre 2013
En accompagnement de mon hommage pour le centenaire de Louis Hémon, relecture de ce texte à partir d’un lieu comme parfois le hasard ou l’arbitraire nous en fournit par surprise, mais qui résonne tellement avec lui.

 

note de novembre 2009
Une première version de ce texte a été publiée sur Paumée, dans le cadre de nos échanges du 1er vendredi de chaque mois : Vases communicants. J’en profite pour signaler que vendredi 4 décembre, on fêtera le 6ème chambardement. Contactez le site avec lequel vous aimeriez échanger, signalez que vous cherchez un partenaire [1]... C’est une occasion d’être lu par un public différent, de découvrir d’autres mondes d’écriture, et surtout de voir votre propre texte dans une mise en page et un contexte différents [2].

Ce texte fait partie d’un ensemble sur la ville et l’espace américains. J’ai eu l’occasion pour la première fois d’en lire un vaste parcours en public il y a 2 semaines (avec vidéo projection), d’où l’amorce de ce retravail, dans lequel compte aussi la lecture très dense et admirative, depuis plusieurs semaines, de Gabrielle Roy, ou plusieurs livres sur Anticosti.

 

s’en aller (ouverture vers ce qui n’a pas de fin)


Dans ce qu’on rêvait il y avait cela : un chemin d’eau, déjà depuis un point de départ très loin, qu’on aurait peiné à trouver. Puis délabré, ou comme abandonné, au moins partiellement, ce simple ponton où on s’arrête, là depuis si longtemps et pourtant des traces, des traces encore – d’autres ici sont venus, d’autres ici viennent.

Mais en admettant qu’on aperçoive une silhouette, là-bas, on se garderait d’aller déranger par des questions, et quelle réponse pourrait venir qui conviendrait à un autre ?

On s’assiérait. On regarderait longtemps. Il y a du silence, un très beau silence : le silence qu’accompagne ce bruissement permanent du vivant – l’eau, vivante, le vent et les arbres, vivants. Du vivant encore, du vivant pourtant.

On ne sait pas pourquoi, s’en aller. On a lu tant de livres, et de voyages : là-haut où commence cette terre sans fin, mais aussi au Tibet, ou sur les vieilles routes montagneuses de la soie, les montagnes désormais recluses des passes d’Afghanistan [3] mais il suffit d’un lac au Nicaragua, avec hôtel un peu minable et chien qui dort par terre, entre les tables [4]. Ou bien l’enfoncement tout droit sur un bateau de guingois, sur un fleuve d’Afrique qui n’a pas de fin dessinée sur les cartes, et que la forêt lentement avale [5].

On le sait, tout cela on l’a lu. On accompagne ceux qui s’en vont au bout de l’Australie, on aurait voulu être avec ceux qui entrèrent les premiers au Japon ou en Chine mais non, ici c’est juste s’en aller.

Sur ce pays aussi, des livres : mais qui en disent si peu. Si peu, hors l’arrachement. Si peu, hors cet ouvert, devant soi, ce recommencement, et que c’est un pays dur, un pays froid. Ici furent les nomades : nous ne sommes pas nomades.

C’est un dépouillement, s ’en aller. Il n’y a pas de préalable, pas de vraie sens. Encore moins ici, et ces distances invraisemblables.

La perspective derrière l’eau l’indique : il suffirait d’aller droit. Il suffirait de contourner là-bas. Une brume qui était sur l’eau remonte les pentes sombres, dégage le chemin. La passerelle de planches branlantes mène jusqu’au ponton, et ce bateau qu’il suffit de détacher. Est-ce qu’il faudrait emporter quelque chose ?

On aime lire ça dans les livres, les préparatifs, les bagages, les outils et les vivres.

Non, c’est la tête qui s’en va rêver. Le bateau est parti. On a franchi là-bas le rideau de brume. Le paysage est ouvert. Il faudra longtemps, très longtemps. C’est un effort, mais c’est le silence même qui est complice, qui vous pousse, et la silhouette aperçue tout à l’heure est partie maintenant.

On avance. On poursuit le voyage. Dans ce qu’on rêvait, il y avait cela : on glisse sur cette ardoise rugueuse de l’eau, et là-bas est l’ouverture vers ce qui n’a pas de fin.

Sur le ponton on reste assis très longtemps, devant les vieilles planches et la brume [6].

 

 

[1Ainsi, abadon.fr dispo...

[2Ce vendredi 4 décembre, échange entre liminaire et tierslivre.

[3Joseph Kessel, Cavaliers.

[4Bernard-Marie Koltès, Hotel del Lago.

[5Conrad, Au coeur des ténèbres.

[6La photographie a été faite à Baie des Rochers (nord de Charlevoix).


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1ère mise en ligne 23 novembre 2009 et dernière modification le 28 septembre 2013
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